‹ Voyage dans l'Amérique Centrale, l'île de Cuba et le YucatanChapitre 70 sur 96 · Dell' Inferno, c. ni · texte numérisé non relu

Dell' Inferno, c. ni

s'étant mis en mesure d'éclairer le passage, nous commençâmes à descendre en nous cramponnant aux rochers. Lorsque nous eûmes surmonté les premières difficultés, le vide se rétrécit et les parois du gouffre formèrent un escalier gigantesque qui, de précipice en pré-, cipiee, nous conduisit aux sources du torrent. Nous étions au bord d'un ruisseau, dans une grotte digne des fées, enrichie d'une profusion de cônes, de dentelures, d'aigrettes, qu'aucune main profane n'avait déshonorés. L'albâtre végétait sous toutes les formes, se plissant comme une fine mousseline ou affectant la structure élégante des polypiers; la voûte, les parois et le sol, tout était incrustré de petites lames cristallines qui étincelaient comme des diamants. Je fus saisi d'une admiration respectueuse; il me semblait que nous venions de pénétrer dans le sanctuaire de la nature, çt que nous osions la surprendre dans ses plus mystérieuses opérations. On entendait de tous côtés le bruit des eaux, filtrant et frayant leur passage par mille issues secrètes, pour se confondre en une seule nappe, avant de se produire à la clarté du jour. Le travail incessant et occulte qui s'accomplit dans les entrailles de la montagne, tend à combler ces singulières lacunes ; on dirait que la matière inorganique y participe au bénéfice de la vie, tant le phénomène que l'on a sous les yeux rappelle l'idée d'une végétation véritable.

Quand notre curiosité fut satisfaite et que nous tournâmes nos regards vers l'effrayante déchirure qui devait nous ramener à la lumière, des sensations moins agréables succédèrent à celles que nous venions d'éprouver. A la lueur des torches échelonnées sur la route, on distinguait la sombre perspective des masses rocheuses que nous allions escalader : quelques-unes se détachaient assez nettement; d'autres n'apparaissaient que d'une manière confuse; les étages supérieurs se perdaient dans la nuit. Nota ascension cependant s'effectua sans mésaventure et nous sortîmes du gouffre, émerveillés de tout ce que nous avions vu.

En parcourant la galerie supérieure , hérissée dans certains endroits d'une multitude de roches aiguës que je ne puis comparer qu'aux aiguilles d'un glacier, notre attention fut éveillée par un

objet qui était engagé dans une crevasse et dont on distinguait imparfaitement la forme. Un de nos guides parvint à en approcher; mais il recula subitement en s'écriant que c'était un homme mort. À ces mots, le curé et moi nous nous saisîmes chacun d'un flambeau et nous franchîmes, au risque de nous tuer, les obstacles qui nous en séparaient : l'Indien ne s'était pas mépris; nous reconnûmes en effet un cadavre ou plutôt une momie que la sécheresse de l'air avait conservé dans son intégrité. Le crâne était serré entre les parois des rochers, le bassin violemment rejeté en arrière. Un malheureux, à une époque déjà éloignée, avait trouvé là son tombeau. Était-ce le résultat d'un crime ou celui d'une imprudence? Nous nous adressâmes , mais en vain, cette question que les voûtes silencieuses de la caverne ne résoudront jamais. Nos guides se regardaient avec stupeur en murmurant le nom du Dueno de la Cueva. Nous essayâmes de leur persuader que ces restes pouvaient appartenir à un singe. L'hypothèse n'était pas absolument invraisemblable, et comme ils ne firent point d'objection, on eût pu croire qu'ils étaient ébranlés; mais le père Balduini m'assura que de longtemps ils ne retourneraient dans la Cueva.

Deux jours après notre excursion souterraine, nous voulûmes gravir la sierra dont nous avions sondé les profondeurs; on arrive au sommet par un sentier très raide, ombragé d'arbres tortueux et rabougris, à feuilles cassantes et à écorce subéreuse. De ce point culminant, on découvre au nord -est la vallée qui mène à Cahabon; l'horizon est borné dans toute autre direction par une double chaîne de montagnes, dont les crêtes sont couronnées de pins, reconnaissables à leur silhouette pyramidale. Le bassin de Lanquin se dessine nettement sous la forme d'un triangle ; l'isolement est effrayant. Nous trouvâmes dans les rochers un cactus à tiges rampantes et cannelées, qui portait des fruits rouges , très épineux, légèrement sucrés, de la grosseur d'un abricot: les Indiens en font peu d'estime? ils nous en virent manger, mais sans nous imiter.

Cependant, j'avais arrêté mon départ, au grand chagrin de l'abbé Balduini ; il insistait pour que je différasse jusqu'à la fête de saint

Augustin , qui n'était pas éloignée. Cette solennité attire un grand nombre de visiteurs à Lanquin, et le village, pendant quelques jours, prend un aspect fort animé. Il me tardait .trop d'échanger un climat brûlant, où mon énergie s'épuisait, contre la fraîcheur salutaire des montagnes ; je m'armai donc de résolution, et je résistai aux sollicitations de mon hôte. Quand il me vit bien décidé , il voulut lui-même s'occuper de mes préparatifs de voyage : non content de me fournir de provisions de bouche, il fit remplir mes malles de vanille, de copal, d'échantillons divers de l'industrie du pays, de tous les objets enfin qu'il crut propres à me rappeler le souvenir de Lanquin ; et lorsque en arrivant à Coban je voulus payer mon escorte, j'eus le regret d'apprendre qu'il avait lui-même tout réglé. Des années se sont écoulées depuis le jour où , pressant ma monture, j'adressai au pauvre missionnaire un muet et dernier adieu ; je n'oublierai jamais son sourire affectueux, ni le regard mélancolique et résigné qu'il attacha sur moi, jusqu'au moment où je disparus dans le chemin creux qui longe le presbytère. L'abbé Balduini n' étaitpoint né pour l'isolement; doué de facultés éminemment sociales et d'une vive sensibilité, il s'était mépris sur sa vocation. Hélas, quel intervalle entre les plaines riantes de son pays natal et les montagnes sauvages de la Vera -Paz !

ta TIBBBâ TEMPLADA

Dos a Un viens du Yoeafao nous nous sommes élevés graduellement, en remonlant le cours de ITsumasinta, jusqu'au contre du

Petén, où le sol, soulevé dans toutes les directions, se fractionne pour ainsi dire en milliers de collines; nous avons vu ces mouvements do terrain se prononcer de plus eu plus en avançant vers l'occident, de Flores à Dolores et de Dolores à San~Luis; enfin au delà de ce dernier village, nous avons franchi do véritables montagnes apparlenant encore au terrain tertiaire, mais touchant aux grandes chaînes primitives dont les flancs leur servent d'appui: désormais nous voyagerons sur do hauts plateaux et nous n'aborde-

rons plus qu'accidentellement les bas fonds de la tierra calienie. Les lagunes, les savanes, les forêts séculaires disparaissent, l'horizon s'éclaircit, l'atmosphère se rafraîchit et s'épure, la population se condense, les liens de la société se resserrent, l'homme retrouve une partie de son énergie et de son activité; il se montre plus industrieux, plus prévoyant, moins ennemi du travail ; son domaine s'agrandit, ses efforts deviennent appréciables, il ne lutte plus avec la nature, il en triomphe et l'asservit.

Le chemin que nous suivîmes, en partant de Lanquin, traverse une succession de cols et de vallées qui montent progressivement jusqu'à Coban; on n'aperçoit aucune cime importante , mais beaucoup de collines et de petites sierras, assises sur un plateau de sept à huit cents mètres. Le travail agricole répandait sur ce territoire je ne sais quel attrait dont la nouveauté nous charmait : non-seulement la plaine était défrichée, mais les coteaux les plus rapides, entamés par la charrue, ne conservaient qu'un bouquet de pins ou de chênes h leur sommet ; nos regards erraient sur la verdure ondoyante du maïs, dont les tiges atteignaient sept à huit mètres de hauteur. Dans les vallées, cette céréale ne donne pas moins de trois à quatre cents pour un sans engrais : si la culture vient à cesser, le sol ne tarde pas à se couvrir de graminées ou d'autres plantes herbacées ; de loin , on croit voir une prairie ; en approchant , piétons et cavaliers disparaissent au sein d'une végétation gigantesque. Quelquefois ce sont des malvacées, des borraginées, des hélianthées arborescentes qui succèdent, sur les terres en jachère, aux forêts que l'agriculture a détruites.

Le mouvement inaccoutumé de la route captivait également notre intérêt. De temps en temps nous croisions des Indiens qui voyageaient en caravane, chargés de coton, de maïs, de nattes et d'autres productions de la contrée, ou des familles qui se rendaient aux champs pour s'y livrer à leurs travaux journaliers; chacun, jusqu'au plus jeune enfant, était muni du suyacal (manteau en feuilles de palmier), soigneusement enroulé sur ses épaules; tous cheminaient h pied, on ne voyait nulle bête de somme. Nous en comprîmes bien-

LA TIEKRA TEMPLADA. 441

tôt la cause : au passage du premier col, il fallut mettre pied à terre et stimuler vivement nos montures que la rapidité de la pente effrayait; plus loin, les difficultés s'aggravèrent, la voie était entrecoupée d'escarpements presque verticaux. Les piétons franchissent ces obstacles à l'aide de troncs d'arbres entaillés, sortes d'échelles grossières et primitives, fixées contre les parois des rochers ; mais la circulation est interceptée complètement pour les animaux } qui sont obligés de faire un long détour avant de regagner la route.

Les abris destinés aux passants n'étaient plus de simples hangars ouverts à tous les vents : leur solidité et leur mode de clôture indiquaient un changement de climat. Nous remarquâmes dans leur intérieur un grand nombre de fleurs desséchées, ainsi que les baies d'une espèce de solanée, suspendues devant l'image du Christ, comme des ex-votos. Ces offrandes proviennent des Indiens voyageurs : les fleurs sont les plus belles qu'ils aient rencontrées sur leur trajet ; quant au fruit, est-ce la vivacité de sa couleur ou ses vertus médicinales qui lui ont valu la préférence dont il est l'objet? C'est un point que je n'ai pas éclairci1. Aux alentours de ces sortes de caravansérails, et généralement près des lieux habités, il existe des débits de chicha, détestable breuvage obtenu par la fermentation du jus de canne2. Ces cabarets exercent sur les indigènes une attraction irrésistible ; il est rare qu'ils ne succombent pas à la tentation, à moins d'être dénués de ressources, à chaque cliicheria qui leur offre une occasion de s'enivrer.

Nous fûmes frappés, dès la première nuit, de l'abaissement de la température, et dès le second jour, des modifications qui s'opérèrent dans la végétation. Les lieux boisés se peuplèrent de fougères à tiges ligneuses ; de charmants reooias s'épanouirent au bord du sentier, et des glycines roses grimpèrent le long des arbres, au milieu de

1 . Le fruit du ty( operskum pyriforme, appelé chuchu par les indigènes/est employé comme remède au Guatemala contre le rhume et le mal de tête. On choisit une baie mûre, que Ton fait cuire sous la cendre , et par l'addition de quelques gouttes d'huile , on convertit la pulpe en une sorte d'onguent, que l'on introduit dans les narines.

2. Cette espèce de chicha n'est point celle du Mexique, que l'on obtient en infusant la graine du maïs quand la matière sucrée commence à s'y développer par la germination.

fuchsias en fleur i ; les solanées se multiplièrent aussi , et devinrent arborescentes. Dans l'après-midi, nous atteignîmes un plateau recouvert d'une argile sablonneuse où la route, moins accidentée, s'améliore : la vue plane sur de belles vallées entrecoupées de collines et cultivées jusqu'à l'horizon ; un bouquet d'arbres, dernier vestige de la forêt, couronne chaque éminence ; le paysage se montre agreste et solitaire, sans revêtir toutefois le caractère de sévérité qui est l'attribut des hautes régions.

Il faisait encore jour, lorsque nous arrivâmes à San -Pedro - Carcha; bourgade où, pour la première fois depuis le Yucatan, nous observâmes une certaine activité , et quelques indices d'une administration publique; les chemins étaient entretenus; les propriétés séparées par des clôtures ; on remarquait des toits en tuile , des marchands, des acheteurs; le mouvement enfin qui se manifestait semblait correspondre à des besoins nouveaux. Nous commençâmes à rencontrer aussi quelques-unes de ces physionomies étranges, qui n'appartiennent qu'au Nouveau -Monde, et qui montrent les traits saillants de l'homme noir et de l'homme rouge, modelés, si je puis m' exprimer ainsi, avec l'argile européenne. Une population de vingt mille âmes, disséminée aux alentours, se rattache au bourg de San -Pedro comme à un centre commun, et possède tout le territoire cultivé qui s'étend jusqu'à Cahabon.

Par une belle matinée du mois d'août , nous nous acheminâmes vers la ville de Goban, éloignée de deux lieues dans la montagne. Quoique le soleil brillât d'un vif éclat, la température conservait une certaine fraîcheur stimulante. La pureté du ciel, la richesse, la variété des sites, élevaient graduellement mon esprit à mesure que nous gravissions les hauteurs ; je ne me lassais pas de considérer la sierra, baignée par les eaux écumeuses du Rio-Grande et les aspects divers que présentait la route, l'une des plus pittoresques que j'aie suivies dans le Nouveau Monde. Bientôt nous aperçûmes les premiers liquidambars , reconnaissables à leur cime pyramidale et m

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