Humboldt, Essai polit., 1. iv, c. 9, p
44 CHAPITRE Iïï.
tin. Ce fut ainsi qu'une créature en apparence inerte et sans défense nous manifesta le soin particulier que la Providence avait pris de sa conservation. L'océan Atlantique nourrit plusieurs espèces de physalies , toutes remarquables par la beauté de leurs couleurs et par l'action vésicante que leurs tentacules exercent sur la peau.
Dans la direction du nord, les contours de la baie sont bornés par une succession de roches madréporiques , formant une longue chaîne de récifs constamment battus par les flots. Des coccolobas aux feuilles larges et arrondies inclinent leurs cimes vers la mer, dont ils aspirent l'humidité saline. Les mollusques pullulent dans ces parages : des littorines zébrées, des nérites, des buccins, rampent dans les crevasses à l'abri du soleil ; des oscabrions verdâtres et des oursins violets armés de longs piquants tapissent les cavités où ils se tiennent immobiles , tandis que les espèces terrestres suspendent par milliers leurs coquilles aux tiges charnues des opuntias1.
Parmi les curiosités naturelles que nous offrirent les environs de Matanzas, je ne saurais oublier la fameuse araignée des Antilles, qui atteint des proportions si remarquables relativement à celles de nos pays2. Quoique très -multipliée dans la campagne, où elle inspire un certain effroi, la mygale est presque inconnue dans l'enceinte des villes. On la rencontre sur la lisière des bois, à l'ombre des vieux murs, et même dans les localités découvertes et arides où elle se tapit sous les pierres pendant l'ardeur du jour. Au coucher du soleil., elle sort de sa retraite et retrouve son activité. C'est une chasseuse déterminée qui fait sa proie d'insectes, et particulièrement de blattes dont elle est très-friande. Je n'ai pu, pendant mon séjour à Matanzas, constater par aucun fait certain le danger de sa morsure; mais
1. Principalement le pupa mumia Brug. et le p. rnumiola Pf. qui n'en est qu'une variété.
2. Les myg. avicularia, Cubana et Blondii, également monstrueuses, se trouvent toutes les trois dans l'île de Cuba. Celle dont il est ici question et dont l'abdomen est d'un roux brillant, est la m. Blondii Latr. {araignée crabe d'Haïti). Le genre est répandu dans les cinq parties du monde; mais les mygales européennes sont très-petites; parmi les trente -six espèces énumérëes par M. Walckenaër, dont la patrie est bien connue, dix-huit sont indigènes de F Amérique.
comme je l'ai retrouvée sur le continent voisin, je compléterai dès à présent les renseignements qui se rattachent à son histoire.
Malgré la force de cette aranéide et son apparence redoutable, elle devient la proie d'une mouche et la pâture d'un vermisseau. Un sphex de grande taille la poursuit , l'attaque et la tue. Vainement elle essaie de lutter , sa défaite est inévitable; elle subit la loi de la nature, qui a destiné sa dépouille, par une prédilection fatale, à la nourriture des larves de cet hyménoptère. Quand le sphex apparaît, la mygale comprend instinctivement le danger et se fait un rempart avec des fils qu'elle attache rapidement aux objets voisins ; mais la mouche a bientôt reconnu le piège , et au premier contact elle reprend son essor; l' araignée se redresse, la suit des yeux, l'attend et lui oppose ses puissantes mandibules ; tout à coup, après avoir tournoyé un instant, le sphex fond sur elle à l'improviste , la perce de son aiguillon, et redouble ses atteintes jusqu'à ce qu'étourdie, expirante, elle se laisse entraîner sans résistance. Le vainqueur cherche alors un endroit favorable, creuse un trou, y enfouit sa proie, dépose un œuf, et s'envole après avoir nivelé le terrain. La larve , qui ne tarde pas à éclore, se nourrit du cadavre. Tel est le destin singulier de cette monstrueuse araignée; d'autres sphex plus faibles donnent également la chasse à de plus petites espèces qui succombent de la même façon , comme j'en ai été témoin plusieurs fois en me promenant dans la campagne.
Les mandibules de la mygale sont armées de deux pinces venimeuses mobiles; ces pinces, lorsqu'elles pénètrent dans les chairs, y laissent deux empreintes blanchâtres ; la douleur est aiguë ; elle est suivie d'une inflammation accompagnée de fièvre qui dure plus ou moins, selon l'irritabilité de la partie intéressée. Du reste, cette morsure est sans danger sérieux pour l'homme ; l'opinion contraire est un préjugé que la physionomie repoussante de l'insecte a fait naître. J'ai ouï dire, il est vrai, qu'au Mexique le venin d'une aranéide analogue aux espèces de Cuba , était assez actif pour entraîner la mort. J'en doute, sans rien affirmer néanmoins, car le scorpion, qui appartient à la même famille, offre dans sa piqûre, selon l'espèce et le
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pays, des exemples de malignité très-divers. Le climat de Matanzas paraît favorable à la multiplication des arachnides ; j'en ai remarqué de brunes, de vertes, d'écarlates, d'autres d'un noir luisant, avec le corps oblong, acuminé ou caréné. J'en citerai une particulièrement hideuse, que je vis un jour dans un café de la ville-: son abdomen était triangulaire et tellement déprimé que je dus l'examiner de près pour me convaincre que je n'étais pas le jouet d'une illusion ; je l'avais prise pour une tache bizarre imprimée sur la muraille.
Au bout de huit jours qui s'écoulèrent avec rapidité, et qui furent les seuls de mon voyage pendant lesquels j'aie joui d'un bonheur sans mélange, nous nous décidâmes à reprendre la direction de la Havane. Pendant cette dernière période du mois de décembre, la brise du nord ayant soufflé fréquemment, la température avait été fort agréable ; dans la matinée le thermomètre marquait de 16 à 18 degrés et dépassait rarement 23 degrés au milieu du jour. Toutefois, dans les chemins creux et dans les vallons abrités, la chaleur était insupportable.
Notre voyage n'avait été marqué par aucun incident, lorsqu'on touchant au port , au moment où les chances paraissaient assurées, il nous en survint un assez désagréable. Nous nous trouvions en contravention, à notre insu, comme ayant négligé de nous munir de je ne sais quel visa à Matanzas. Or, toute contravention à la Havane est une aubaine pour la police ; les agents de cette administration savent môme les faire naître au besoin , afin de toucher la prime qu'on leur accorde sur les amendes, et qui mieux est, de s'en attribuer le montant lorsqu'ils peuvent le faire impunément. En approchant du quai, nous remarquâmes un personnage d'une apparence suspecte, qui semblait prendre un intérêt particulier à notre débarquement ; nous n'eûmes pas plus tôt accosté, qu'il sortit de son immobilité et s'élança sur notre bord avec l'agilité d'un chat. Un alguazil, jusqu'alors inaperçu , se précipita sur ses traces le sabre nu au poing ; c'était le seul insigne de l'autorité publique dont ces messieurs paraissaient être revêtus. Sur la réquisition de l'agent prin-
cipal, chaque voyageur exhiba son passeport, qui fut examiné d'un œil oblique et d'un visage fort peu gracieux ; mais quand notre tour arriva, le front du personnage s'éclaircit tout à coup, et un demisourire égaya sa physionomie sinistre : nous étions en contravention; le fait était parfaitement avéré. Cependant le ton de bienveillance paternelle qu'il prit pour nous admonester commençait à nous rassurer, et déjà nous nous applaudissions d'en être quittes à bon marché , lorsqu'il conclut par une amende collective de huit piastres. Vainement objectames-nous notre qualité d'étrangers et protestâmes-nous de notre profond respect pour les lois de la colonie ; ces moyens ne furent point accueillis , et l'arrêt devint exécutoire. Nous tirâmes donc chacun de notre bourse une double pistole qui passa dans la sienne, et nous reçûmes en échange ses compliments de condoléance avec l'expression de ses regrets. J'aime à croire que nos deniers furent versés dans la caisse publique ; mais comme nous étions sans témoins, je n'oserais pas le garantir. Ce fut dans ces circonstances humiliantes que nous rentrâmes à la Havane.
CHAIMTRK IV