Fuchs. microphylla, Humb. et Bonpl
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leurs feuilles lobées, analogues à celles de l'érable. L'apparition de ces beaux arbres, qui caractérisent la tierratemplada, c'est-à-dire la zone la plus salubre et la plus intéressante de l'Amérique équatoriale, me transporta de joie : c'est qu'en effet le changement du climat inaugurait pour nous une ère nouvelle, où le bien-être et la sécurité allaient succéder aux langueurs, aux mortifications et aux périls; en même temps, je voyais se transformer la physionomie du pays, l'état du ciel, le port des plantes, l'espèce des animaux, les mœurs, les aptitudes de l'homme. C'était presque un nouveau voyage.
Une grande diversité dans les productions de la nature donne un charme particulier aux abords de la tierra templada; on voit croître indistinctement sur un sol que les ardeurs de l'été ne dessèchent pas. et que les glaces de l'hiver ne refroidissent jamais, les végétaux tropicaux et ceux des régions tempérées : ainsi je remarquai dans les jardins de San -Pedro, des ananas et des buissons de roses, des caféiers en fleurs enlacés par un charmant tropœolum à pétales frangés; enfin des yuccas arborescents, ombrageant une ronce épineuse, semblable à celle de nos pays.
La route , en approchant de Coban , est bordée de jardins entourés de haies vives d'où s'échappent des touffes de rosiers, de jasmins et de daturas. De temps en temps , on entrevoit une maisonnette, mystérieusement cachée au fond d'un bosquet de verdure; cependant la ville , que nos yeux cherchaient avec impatience, ne se montrait pas encore, lorsque après une courte montée nous débouchâmes inopinément sur la place. A gauche s'élevait une église d'assez belle apparence ; en face , un édifice ruiné : le reste de l'enceinte était formé par une galerie basse, où l'on voyait quelques boutiques. Le pavé délabré , l'herbe envahissante , les décombres amoncelés çà et là, la solitude enfin et l'abandon de ces lieux, ne produisirent point sur nous une impression favorable. N'apercevant aucune maison et par conséquent aucune rue , nous poussâmes en avant et nous nous retrouvâmes dans la campagne. Un ladino passait, enveloppé d'une couverture de laine, comme aux jours les plus
froids de l'année : « Amigo, lui dis-je en m'approchant de lui, si vous êtes de Goban , veuillez nous indiquer la ville. » La question le surprit , il parut hésiter ; cependant , comme ma physionomie portait l'empreinte de la bonne foi : « La ville, Senor, répondit -il en décrivant un cercle avec s®n bras, elle est partout autour de vous. »
11 disait vrai; mais comment donner une idée d'une ville de douze mille âmes , bâtie sur une élévation et cependant à peu près invisible ! Je l'essaierai , sans me flatter de réussir.
Les maisons de Goban , car on ne saurait nier qu'il n'en existe , sont basses et couvertes en tuiles; une galerie supportée par des colonnes de bois ou des piliers en maçonnerie, se prolonge le long de leur façade ; on reconnaît à cette disposition un pays où les pluies sont fréquentes, mais où l'hiverné sévit pas avec rigueur. A partir de la place, qui occupe le point culminant, ces constructions descendent en pente douce jusque dans la vallée, à travers une impénétrable verdure; chaque habitation, avec son jardin, sa bassecour et son champ, disparaît derrière une haie gigantesque, qui l'isole et la sépare de la voie publique. Une ortie arborescente à feuilles larges, extrêmement piquantes, d'un vert riche et d'un bel effet , est l'élément unique de ces clôtures ; on la plante de bouture : la croissance en est si rapide, qu'au bout de peu d'années , les tiges sont devenues des troncs , qui se joignent, s'étreignent , se soudent par plusieurs points de leur surface , et finissent par se convertir en une muraille grisâtre, tapissée de mousses, de lichens, de fougères, d'un aspect fort pittoresque. La plupart des rues de Goban sont bordées de haies de cette espèce , qui forment, en inclinant leur sommité vers la lumière , des arcades sombres et continues. C'est ainsi que la ville se trouve enveloppée d'un réseau dont les mailles sont tellement serrées, que depuis les hauteurs voisines on n'aperçoit que les édifices de la place.
J'ai dit que la population de Goban montait à 12,000 habitants, dont 2,000 tant Espagnols que ladinos et 10,000 indigènes. Ces derniers ne ressemblent nullement à leurs compatriotes de Cahabon ; actifs, entreprenants, laborieux, ils sont en possession des premiers
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éléments de la civilisation, .Un changement aussi remarquable doit être considéré, au moins en grande partie, comme l'œuvre du climat ; on ne saurait nier, en effet, que le milieu dans lequel l'homme exerce ses facultés, n'influe considérablement sur leur développement et sur le parti qu'il en tire. Voilà pourquoi la race américaine se montre sous des aspects si différents dans le Guatemala , région d'une étendue médiocre, il est vrai , mais fort accidentée, et où les transitions sont aussi soudaines que profondes. Les Indiens de Coban , favorisés par un ciel tempéré , se livrent volontiers. aux travaux de l'agriculture et font valoir le sol à titre de propriétaires ou de fermiers ; ils exercent en outre différents métiers , tels que ceux de charpentier, de teinturier, de tisserand, de tailleur, rarement il est vrai pour leur propre compte, mais plus ordinairement comme simples ouvriers employés par les ladinos; le commerce du pays roule d'ailleurs exclusivement sur eux; voyageurs infatigables, ils vont à Sacapulas chercher des chapeaux en feuilles de palmiers; à Quezaltenango, des étoffes de laine, de la faïence à Yzabal, et portent jusqu'au Nicaragua des hamacs en fil d'agave qu'ils savent teindre de vives couleurs. Avoir, le dimanche, ces honnêtes artisans drapés dans de vastes manteaux qui contrastent avec la légèreté de leurs pantalons blancs, et coiffés de chapeaux de paille noire semblables aux nôtres par leur forme haute et cylindrique, on reconnaîtrait difficilement les représentants de la race indigène. Leurs femmes filent et tissent le coton, brodent, tricotent, servent dans les ménages et entendent passablement la cuisine ; elles ont une coiffure nationale, d'un effet assez agréable, que je n'ai vue nulle part ailleurs : leurs cheveux , généralement beaux , sont nattés avec un tortis de laine amarante de huit à dix mètres de longueur, orné quelquefois de glands jaunes aux extrémités et retombant en festons jusque sur leurs talons; toutes indistinctement sont vêtues d'un jupon de cotonnade bleue à carreaux ; elles y ajoutent une courte chemise lorsqu'elles sortent de la maison.
L'élément espagnol étant à peu près nul à Coban , ce sont les ladinos qui forment le surplus de la population, c'est-à-dire environ
le sixième. Supérieurs aux indigènes par leur intelligence , mais bien moins laborieux , bien moins réguliers dans leurs mœurs , les ladinos se tiennent à l'écart, par suite de ce sentiment naturel aux parvenus, qui leur fait dédaigner les gens de la condition d'où ils sortent. Cette caste intermédiaire ne brille nullement par ses vertus dans l'Amérique Centrale ; sans instruction, sans culture morale, sans principes, elle n'a point hérité des qualités de ses auteurs , mais elle a cumulé leurs vices ; néanmoins à Coban elle vit assez paisiblement de son travail et borne son ambition à dominer les indigènes, qui répondent par leur antipathie aux airs de supériorité qu'elle se donne.
La province de Yera-Paz est certainement la plus intéressante du Guatemala, et la ville de Coban la meilleure station de cette province, au point de vue de l'histoire naturelle; non-seulement les conditions du sol et du climat y sont admirables, mais la population y est douée d'une aptitude et d'une bonne volonté que l'on trouve rarement en pays espagnol ; enfin la douceur de la température , la sérénité du ciel, l'aspect de la contrée, tout en ces lieux favorise l'essor de la pensée et dispose l'esprit au travail. Je ne me rappelle pas sans un charme infini les jours que j'ai passés dans cette ville paisible, où les misères de notre existence aventureuse furent si vite oubliées; que de fois ai-je rêvé à la maisonnette blanche entourée de rosiers que j'habitais avec Morin ! aux grands myrtes plantés à l'angle du jardin et répandant, le soir, un parfum de girofle; aux lézards bleus courant le long des haies1, et aux jolis insectes qui venaient bourdonner autour de ma lumière et qui me procuraient d'incessantes distractions! Il y avait dans cette vie peut-être un peu solitaire, mais remplie par l'étude et embellie par l'espérance , bien des éléments de bonheur: j'étais l'objet des soins et des attentions de mes hôtes; chaque journée m'apportait son tribut de productions nouvelles ; la nature semblait être inépuisable comme mes
1 . Le tropidolepys formosus, Dum. est extrêmement multiplié dans les jardins de Coban; ce lézard, qui appartient à la tribu des iguaniens, est d'un bleu magnifique, avec des reflets cuivrés sur le dos.
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désirs; enfin l'absence de toute rumeur, de toute vaine illusion, de toute sollicitude, laissait à mon esprit une liberté que Ton goûte rarement ici bas. Cependant, une pensée mélancolique jetait de temps en temps son ombre sur le tableau ; au milieu des fluctuatious auxquelles les choses humaines sont sujettes, rien, hélas, n'est moins stable que le bonheur ; j'étais privé depuis sept mois de toute nouvelle de ma famille et ne pouvais en obtenir qu'à Guatemala ; l'incertitude dans laquelle je vivais devint de plus en plus pénible ; ma tranquillité fut troublée par une préoccupation secrète qui gâta mes plus douces jouissances; bref, après quelque hésitation, quelques demi -combats, je m'arrachai, non sans regrets, à un séjour où tout semblait conspirer pour m'enchaîner.
Le bassin de Coban est un Eldorado pour l'ornithologiste ; on n'imagine pas combien les espèces emplumées y sont nombreuses ; aussi voit -on les enfants perpétuellement armés d'une sarbacane, instrument dont ils se servent adroitement et dont l'usage remonte à leurs ancêtres 4. 11 existe dans la ville des oiseleurs de profession qui élèvent en cage de fort jolies espèces, mais surtout des oiseaux chanteurs dont les Cobanais sont curieux. Ils savent en préparer la peau, la conserver et même la monter d'une manière passable pour en tirer parti dans l'occasion. Mais le phénix des bois voisins, c'est le quezal. Depuis les frontières du Tabasco, j'entendais parler de cet oiseau dont les Espagnols faisaient des récits merveilleux ; ma curiosité était d'autant plus vivement excitée , que je cherchais inutilement à le classer d'après leurs descriptions. Tout le monde aujourd'hui connaît ce gallinacé , au plumage soyeux, d'un vert d'émeraude glacé d'or sur le dos, d'une belle couleur pourpre sur le ventre , et dont la queue ira guère moins d'un mètre de longueur2, Fort répandu depuis quelques années dans les collections de l'Eu-
1 , Taladran sutilmente las zabraienas con puas muy largas. Herrera, Dec. IV, 1. x, c. 1 4.
Le roi Montôzuma ne dédaignait pas l'exercice de la sarbacane; parmi les présents qu'il offrit à Cortèz se trouvait une douzaine d'armes de cette espèce, peintes avec beaucoup de goût, ainsi qu'une gibecière en fil d'or, avec des balles de même métal. Cortèz, dans Lorenzana, 1. n, p. 100.