Trogon pavoninus Spix
rope, il finira par disparaître de son pays natal, si la persécution dont il y est l'objet ne se ralentit pas. C'est en mars, époque où le couroucou revêt son éclatante parure, que les chasseurs entrent en campagne ; la guerre est acharnée, et elle ne cesse qu'avec la saison des amours, quand le mâle a perdu les magnifiques plumes de sa queue. Chaque année, il sort de Coban deux ou trois cents peaux de couroucous, valant sur place de trois à quatre réaux, et se vendant jusqu'à trois piastres à Guatemala. Ce produit singulier s'écoule en grande partie vers Y Europe, où plusieurs peaux avariées ou mal préparées servent à établir un spécimen à peu près satisfaisant. Les anciens habitants, si Ton en croit l'histoire, en usaient bien différemment : ils prenaient ces oiseaux au piège, et après leur avoir enlevé leur plus bel ornement, les rendaient à la liberté ; les tuer, était un crime que la loi punissait 4. A. cette époque, les plumes de quezales formaient le seul article de commerce qui sortît de la Vera-Paz, pays pauvre, couvert de forêts et d'un très difficile accès; recherchées par les artistes mexicains , elles servaient à rehausser les curieuses et splendides mosaïques qui excitèrent à un si haut degré l'admiration des conquérants.
On rencontre aux environs de Coban beaucoup de coquillages terrestres, tapis dans les cavités des rochers, ou rampant sur la mousse des bois: les espèces les plus grosses que nourrisse l'Amérique parmi les genres hélix, cylindrella et glandïna, -vivent au sein de ces montagnes tempérées. Une particularité digne de remarque, c'est que les indigènes distinguent chacun de ces mollusques par un nom qui lui est propre2 ; la langue guarani, répandue chez certaines tribus brésiliennes, offre un exemple du même esprit d'observation: dans cet idiome il existe jusqu'à quinze mots pour désigner autant d'espèces d'abeilles. Mais le fait s'explique naturellement ; en effet, on comprend que l'attention de l'homme ayant été concentrée de bonne heure sur les objets qui intéressent son existence, il se soit rendu
\ Herrera. Dec. III, 1. x, c. 11*.
2. Ainsi ils nomment chotch, Yh Ghirsbreghlii Nyst; fsitsib, Yh. eximia Pfr. sapitan la gl. fusiformis Pfr.; chulupik, l&cyl. decollata, Nyst, etc.
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compte de leurs moindres particularités et les ait fixées dans son langage ; ceux au contraire dont il ne retire aucune utilité, demeureront longtemps confondus sous une dénomination vague et générale. Aussi les langues de l'antiquité, dont on ne contestera pas la richesse, sont-elles excessivement pauvres, au point de vue des sciences naturelles.
Je n'ai jamais compris le plaisir de la chasse, excepté pendant mes voyages ; il est vrai que dans un pays neuf, revêtu de la plus étonnante végétation et peuplé d'animaux rares ou inconnus, comme par exemple la Vera-Paz, la chasse ne se présente plus dans ses conditions ordinaires ; l'attrait qu'avait pour moi cet exercice prenait sa source dans une admiration très vive de la nature, et dans l'ardente curiosité que ses productions m'inspiraient. La première excursion de ce genre que nous fîmes aux environs de Coban m'a laissé d'impérissables souvenirs. Fabricio, notre hôte, jeune homme alerte, bon tireur et connaissant parfaitement le terrain, voulut lui-même nous diriger ; on prépara des vivres pour trois jours, on rallia quelques chasseurs du voisinage, quelques enfants plus habitués à battre le pays qu'à fréquenter l'école, et l'on alla coucher dans une haute vallée, à deux lieues de la ville. Pendant la nuit, nous souffrîmes du froid, quoique le temps fût sec et le feu bien nourri. Jamais la neige ne blanchit ces hauteurs; mais en décembre et en janvier, les plantes sont quelquefois surprises, dans les lieux découverts, par une petite gelée qui flétrit leurs bourgeons.
Les forêts à l'ombre desquelles nous nous éveillâmes me causèrent un sentiment si vif d'admiration, que les souvenirs récents de la tierra caliente furent effacés de mon esprit; tout était neuf dans les moindres détails, tout était pittoresque et ravissant. Nulle part je n'avais vu l'humble végétation des mousses, des lichens et des lycopodes se développer avec une aussi magnifique exubérance; aucune surface n'échappait à l'étreinte vivace de ces parasites; leur vigueur n'annonçait point, comme dans nos climats, la décadence des arbres qui en étaient chargés: telle est ici la libéralité de la nature, qu'elle donne à tous la même jeunesse. Du sein de ces abîmes de plantes
cellulaires, qui revêtaient d'un tapis frais et velouté le sol accidenté de la montagne, jaillissaient, dans un désordre inexprimable, des centaines de fougères arborescentes, aussi hautes, aussi droites, mais infiniment plus élégantes que le palmier. Leur tronc noirâtre et réticulé ressemblait à la peau d'un serpent; leur feuillage délicat frémissait au moindre souffle et retombait en ombelles gracieuses ; tantôt elles envahissaient le terrain et s'élançaient hardiment dans l'espace , tantôt elles s'abaissaient sous la grandeur majestueuse des chênes qui dominaient à leur tour dans la forêt. On compte dans la Vera-Paz au moins cinquante espèces de ces derniers végétaux, dont quelques-uns portent des glands monstrueux ; plusieurs croissent également sur le plateau mexicain.
C'est dans la profondeur de ces bois séculaires que le couroucou, perché sur une branche d'arbre, dort pendant une partie du jour, ou guette silencieusement les insectes dont il se nourrit ; aucun bruit ne trahit sa présence, excepté dans la saison des amours, où les voûtes du bois retentissent de son cri sonore et mélancolique. Il ne vit pas en société, mais il montre un tendre attachement pour sa femelle, et partage avec elle les ennuis de l'incubation : les Indiens affirment du moins, qu'on voit souvent pendant cette période, la longue queue du mâle flotter hors de la cavité où ces oiseaux ont établi leur domicile. Cette circonstance avait frappé l'historien du Guatemala, qui lui donne une interprétation différente : « Il paraît, dit-il naïvement, que les quezales connaissent tout le prix de leur queue ; aussi ont-ils grand soin de ménager deux issues à leur nid, afin qu'entrant par Tune et sortant par l'autre, leur précieux plumage ne soit jamais endommagé1. » "Le lecteur pourra choisir entre ces deux opinions. Parmi nos compagnons, il y en avait un qui imitait d'une manière fort habile le cri plaintif du couroucou, talent que tous les chasseurs de Coban possèdent à des degrés divers : il parvint à attirer deux mâles que nous tuâmes ; mais comme ces oiseaux, à l'époque ou nous nous trouvions, étaient dénués de leur
\. Juarros, Trat. i, c. in, p. 30.
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principal ornement, j'intercédai pour eux, et mis fin à une destruction inutile. Nous nous dédommageâmes sur un singe hurleur pourvu d'une très belle fourrure noire1. On en accommoda pour notre souper une épaule qui me parut sèche et coriace, d'où je conclus que le fameux rôti, vanté jadis par Don Diego et par Morin, devait son principal mérite à la rareté des subsistances et à l'appétit des convives. Dans !a soirée, des cris affreux réveillèrent tous les échos du voisinage; j'appris que ces clameurs avaient pour objet d'effrayer les renards au moment où ils sortent de leurs retraites, après le coucher du soleil, pour dévaster les plantations.2
Les montagnes qui environnent Goban s'élèvent en pente douce du plateau et forment une chaîne d'un aspect assez uniforme; elles sont recouvertes d'une argile sablonneuse, comme les vallées inférieures, et d'une couche épaisse de détritus de végétaux. Leur surface est accidentée par de grandes masses de dolomies, d'une structure caverneuse, qui dans leur éruption ont déchiré profondément le sol. Depuis ces hauteurs, mes compagnons me firent remarquer un nuage bleuâtre arrêté dans la direction du sud-ouest, et ils prétendirent reconnaître le volcan d'Agua, situé près de Guatemala; mais un tableau d'un intérêt bien supérieur nous attendait a la descente de la montagne. Tandis que l'ombre des bois commençait à nous envelopper, la vallée qui se déroulait à nos pieds était encore inondée de lumière : je voyais des champs de maïs entrecoupés de pâturages et des ruisseaux qui serpentaient dans toute leur grâce primitive; au delà, l'église blanche de Coban, assise sur un trône de verdure ; plus haut, des collines cultivées jusqu'au faîte et couronnées de pins; plus haut encore, les grandes chaînes bornant l'horizon, spectacle vaste et magnifique, qui élevait graduellement mon âme jusqu'aux espaces que rien ne domine plus, si ce n'est l'intelligence suprême qui a tiré tout du néant !
Le climat de Coban est hdmide et tempéré; les pluies y son fréquentes, mais peu durables ; elles convertissent en marécages les
1, Mycetes niger. Kuhl.