‹ Voyage dans l'Amérique Centrale, l'île de Cuba et le YucatanChapitre 76 sur 96 · Herrera, Dec , iv, 1 x, c · texte numérisé non relu

Herrera, Dec , iv, 1 x, c

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sade entreprise en compagnie de Fray Pedro de Angulo, qui, en 1560, fut le premier évêque de la province1; bornons-nous à rappeler que les tribus sauvages du Tuzulutlan, assouplies et domptées par la mansuétude, la patience et les vertus évangéliques des deux apôtres, échangèrent peu à peu leur barbarie native contre des mœurs plus douces et des habitudes laborieuses, qu'elles ont gardées jusqu'à nos jours. Bref, au bout de quelques années, le nom de Tierra de guerra était oublié, et celui de Vera-Paz, confirmé par l'empereur Charles -Quint, perpétuait le souvenir d'un triomphe d'autant mieux assuré qu'il n'était pas fondé sur la violence.

La ville de Coban devint le centre d'action des Dominicains et le chef- lieu politique de la province; elle obtint les armes d'une cité de premier ordre ; au sommet de son écu, l'arc -en- ciel brillait sur un champ d'azur, avec cet exergue emprunté au chapitre ix de la Genèse : « Je tendrai mon arc , » allusion à la nouvelle alliance des deux mondes; plus bas, la colombe, portant un rameau d'olivier, planait sur un globe armorié aux insignes de l'ordre. L'influence d'un clergé régulier, obéissant à des principes fixes et instituant autour de lui une discipline uniforme, dut seconder merveilleusement l'action gouvernementale dans la Vera-Paz; les Pères s'appliquèrent surtout à inculquer à leur troupeau le respect de l'autorité, et ils le firent avec une telle puissance, que la population* de cette contrée est encore à présent la plus paisible de l'État et la mieux soumise à l'empire du devoir. Dans l'esprit des Cobanais, le souvenir des Dominicains est étroitement lié à celui de l'ancienne administration coloniale, dont ils parlent toujours avec reconnaissance ; il est vrai que ce fut la plus heureuse période de leur histoire.

Depuis cette époque , les révolutions politiques et la translation à Salama du siège de l'autorité civile , ont frappé leur cité dans ses intérêts les plus chers : les édifices publics , les voies de communication ont cessé d'être entretenus régulièrement; l'activité industrielle s'est ralentie, l'éducation a été tarie dans sa source, les liens

1. L'évèché de la Vera-Paz, érigé en 1559, a été annexé en 1607 à celui de Guatemala.

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sociaux se sont insensiblement relâchés, tout enfin, dans le domaine matériel comme dans Tordre moral, a marché vers la décadence.

On respire encore aujourd'hui, dans Penceinte.de Coban, un parfum de dévotion mystique qui a survécu à la destruction des couvents. À l'angle de chaque rue, vous trouvez une chapelle avec une effigie du Christ, enveloppée d'un sarrau de toile blanche, qui ne laisse à découvert que les extrémités; ailleurs, vous remarquez une croix ou quelque autre symbole du culte, et dans l'intérieur des maisons, ce ne sont qu'images pieuses, reliques et scapulaires garnissant dévotement les murs. Au premier coup de l' Angélus, chacun de s'agenouiller et de murmurer une prière ; du reste, il ne faut point s'abuser sur ces témoignages extérieurs, qui sont bien moins dictés par la piété que par le respect des usages. L'église principale de la ville est une construction assez vaste, où la main du temps se fait rudement sentir ; j'ai regretté qu'elle ne possédât pas un portrait de Las Casas; mais on y voit celui de Fray Pedro de Angulo, mort en 1562, avec une mention spéciale du zèle qu'il déploya en faveur des indigènes. Ce n'est point précisément par le bon goût que brille la décoration intérieure de l'édifice; l'œil y est distrait par une multitude d'images pieuses, d'anges, de saints, de madones, sculptées, peintes, dorées, avec une invention et un luxe bizarres qui rappellent les fantaisies de l'imagination orientale. Ces accessoires sentent merveilleusement leur époque et sont fort goûtés des Indiens, qui ne font nulle estime d'un saint mal habillé. Au surplus , toutes les races reçoivent ici satisfaction, sans que la jalousie puisse s'armer d'un prétexte, et l'Africain lui-même peut s'agenouiller aux pieds d'un Christ aussi noir que lui.

Une autre église, celle du Calvaire, s'élève dans la campagne sur un monticule isolé. Cette construction toute blanche, ombragée par de grands pins, produit un effet fantastique aux rayons du soleil couchant. Aux alentours règne le cimetière, asile abandonné, comme on doit s'y attendre, chez un peuple dont l'esprit mobile est singulièrement porté à l'oubli ; un sentier agréable et pittoresque conduit

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de la ville au Calvaire. Je me sentais fréquemment attiré dans cette direction , qui devint ma promenade favorite. Après m'être occupé pendant le jour des choses du Nouveau Monde, j'allais le soir, sur la colline solitaire, rêver à celles de mon pays. La mélancolie de ces lieux communiquait à mon âme quelque chose de triste et de doux, qui n'était pas sans charme : il me semblait que sur ce petit coin de terre j'étais moins éloigné des miens et en même temps moins étranger à ce qui m'entourait, sentiment que je crus d'abord instinctif et que j'attribuai à l'égalité de la tombe, mais dont je découvris bientôt la véritable source, plus consolante, car elle est dans la foi.

Au moment d'abandonner Coban, paisible et doux séjour où j'ai passé quelques-uns des plus heureux instants de ma vie, je me sens entraîné sur la pente des confidences et je cède, après quelque hésitation, à l'attrait des souvenirs. Les faits peignent souvent mieux que les discours la physionomie morale d'un pays; je n'ose invoquer toutefois cette considération, et cependant je ne la repousserai pas non plus si le lecteur veut bien l'admettre.

J'occupais, dans la ville, une maisonnette fort propre, au milieu d'un jardin planté de caféiers, d'orangers et de myrtes à piment, qui pendant le jour donnaient de l'ombre, et le soir répandaient un parfum délicieux de girofle. Cette maisonnette était la propriété d'une famille composée de trois filles et d'un garçon; mes hôtes demeuraient en face, dans une habitation plus grande , séparée de la mienne par une de ces avenues champêtres que j'ai décrites précédemment. On les disait Indiens, j'ignore par quelle raison. Peut-être était-ce à cause des rapports bienveillants qu'ils entretenaient avec les indigènes, dont ils parlaient l'idiome comiïie leur langue naturelle; mais une certaine délicatesse de formes, des cheveux fins et soyeux et une intelligence passablement cultivée pour le pays, dénotaient, surtout chez les femmes, que le sang américain n'était pas sans mélange.

L'union la plus parfaite régnait dans cet intérieur ; l'aînée des sœurs pouvait avoir trente -cinq ans environ: active, laborieuse, elle partageait son temps entre les affaires domestiques et les pratiques d'une dévotion minutieuse. Sur elle reposait l'administra-

tion de la petite communauté , tandis que le jeune frère faisait valoir une propriété rurale, située à quelque distance dans la montagne.

La secondej sœur était une fille de vingt- huit ans, agréable, quoique douée d'un peu trop d'embonpoint, dévote, d'humeur égale, d'un caractère doux et paisible, qui s'était vouée par goût au célibat : chargée plus spécialement des détails du ménage, elle apportait dans l'accomplissement de sa tâche un esprit d'ordre et une méthode fort rares en pays espagnol. La cadette, Juana, jeune fille de seize ans accomplis, ne ressemblait nullement à ses aînées; il y avait en elle un mélange capricieux de nonchalance et de vivacité, de curiosité et d'insouciance, je ne sais quoi d'agreste et de cultivé, qui procédait évidemment de deux sources distinctes ; toutefois le sang indien trahissait sa prédominance : d'une physionomie naturellement mélancolique, la gaieté venait-elle à l'animer, toute la sève des tropiques pétillait dans ses veines.

Juana paraissait douée d'une intelligence moins flexible et moins développée que ses sœurs; l'instinct était puissant chez elle; son charme principal résidait en une ingénuité de caractère, qui trahissait ses moindres émotions avec une vivacité spontanée. Admis dans l'intimité de la famille, j'observais avec d'autant plus d'intérêt les petits incidents qui mettaient en relief cette nature primitive, que j'étais privé depuis longtemps du spectacle de la vie domestique.

La jeune fille, à son tour, n'était pas insensible au mouvement inaccoutumé que nous produisions dans la maison : la présence de deux étrangers, toujours en quête de choses nouvelles, avait effectivement rompu la tranquille uniformité de ce séjour ; moins laborieuse que ses aînées, dont la tendresse toute maternelle excusait son oisiveté , elle profitait des moindres distractions que lui procurait un pareil voisinage. Nos collections, nos objets mobiliers, nos occupations journalières, étaient autant de nouveautés qui piquaient sa curiosité ; elle s'informait de tout , sans attacher à rien d'importance; son naturel était impressionnable , mais avec une légèreté d'impulsion et une mobilité qui ne laissaient jamais de traces pro-

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fondes. Je doutais qu'elle fût capable d'aimer ; à coup sûr, elle était encore dans une ignorance absolue des mystères du cœur et de la vie. Assise dans une attitude nonchalante, sous les grands myrtes du jardin, la tête inclinée sur son bras, les cheveux déroulés et flottant jusqu'à terre, elle suivait pendant des heures entières les caprices de mon crayon, sans se lasser de l'immobilité; mais à peine le dessin était -il terminé, qu'elle l'arrachait de mes mains, bondissait comme une biche, et traversait impétueusement la rue pour jouir de la surprise et de l'admiration de ses sœurs.

Depuis que Juana était ainsi devenue familière, la vie me semblait toute nouvelle; sa présence répandait du charme sur les objets les plus insignifiants; c'était le rayon de soleil qui donne une àme au paysage. Rectifier ses idées, répondre à ses' questions, éclairer son intellelligence , devint mon occupation la plus douce. Je m'étonnais de n'avoir pas remarqué plus tôt le timbre harmonieux de sa voix , la magnificence de sa chevelure , la flexibilité de sa taijle et je ne sais quelle grâce pittoresque répandue sur toute sa personne : je n'avais vu d'abord qu'une simple enfant, était-ce donc déjà une femme dangereuse? Un sage n'eût point hésité ; il eût fui sans approfondir ce mystère ; hélas! j'avoue en toute humilité que l'idée ne m'en vint même pas à l'esprit.

Obéissant aux impulsions de la nature, sans se douter qu'il existât ailleurs des distinctions et des convenances sociales, Juana me jetait dans une perplexité continuelle : quelquefois je croyais en être aimé, puis mon espoir s'évanouissait; un regard indifférent, un acte de légèreté , un symptôme de froideur dissipaient l'illusion ; la peine que je ressentais alors, était cependant adoucie par un mouvement de générosité qui naissait au fond de ma conscience : au fait, quel était mon dessein? Irais -je troubler la paisible sécurité de ces lieux où j'étais accueilli comme un hôte? Ne devais-je pas plutôt m'éloigner, pendant qu'il était temps encore? J'en prenais la résolution , et cependant les jours se succédaient, sans que je cessasse de m'enivrer du même poison.

Un matin, la jeune fille vint frapper à ma porte, avec un superbe

bouquet cueilli dans le jardin : elle voulait me dédommager d'une perte que j'avais essuyée la veille , en traversant le gué de la rivière; le courant avait emporté ma récolte, et je n'en étais pas encore consolé. C'eût été de l'ingratitude que de lui expliquer l'intérêt particulier que j'attachais aux simples fleurs des champs : «Celle-ci, dit -elle, est la vergonzoza; voyez , Sehor, combien elle est timide : à peine l'ai -je effleurée, et la voilà tout en émoi. » Elle me montrait une sensitive, dont les folioles se repliaient au contact de son joli doigt et s'inclinaient l'une après l'autre sur leur tige : « Celle- là , poursuivit- elle , nous l'appelons à Coban fleur de la passion; voici la lance, les clous et la couronne d'épines; elle pleure le vendredi saint, ajouta-t-elle d'un petit air mystique, à l'heure où Notre Seigneur expira. » — « Quant à cela, interrompis-je en souriant, je n'en suis pas très persuadé. » — « Vous ne me croyez pas? eh bien, informez -vous près de ma sœur Teresa. » Puis changeant brusquement de ton et de propos :« Est -il bien vrai, SeTwr, que vous songiez à nous quitter comme votre compagnon l'assurait hier soir?» A cette question inattendue, je fus un peu troublé et ne répondis point ; alors déposant son bouquet et prenant ma main dans les siennes : « N'êtes- vous pas bien ici , me dit - elle avec une expression caressante que je ne lui connaissais pas ; qu'irezvous faire à Guatemala? » et elle attachait sur moi deux grands yeux noirs qui pénétraient mon âme.

Hélas, que la vertu est chose fragile ! partagé depuis longtemps entre le désir et la crainte du succès, je m'étais promis de garder le silence, et voici qu'à la première épreuve, mon secret allait m'échapper! Il est vrai que l'occasion s'offrait avec tout son péril : l'attitude de Juana, l'émotion de sa voix, son regard oiï je lisais une prière, tout m'enivra, me subjugua, et je lui dis en enlaçant sa taille : « Au nom du ciel, Juana, dois-je croire que vous m'aimez?

— Oh oui, croyez-le bien ! répondit-elle sans hésiter.

— Et vous voulez que je reste à Coban ?

— Oui, je le veux, dit-elle en relevant la tête et en inondant

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moi* visage de ses cheveux d'ébène; vous ne partiriez pas, j'espère, avant mon mariage. »

Ce mot tomba sur moi comme un bloc de glace ; mon bras se détacha, ma main quitta la sienne, je sentis mon sang refluer vers le cœur ; la jeune fille me considérait avec un étonnement plein d'anxiété, sans soupçonner le coup dont elle m'avait frappé : « Qu'avez-vous donc, senor? » s'écria-t-elle enfin d'une voix que la frayeur rendait tremblante.

C'en était fait des douces illusions: je me levai, j'ouvris la fenêtre, je fis quelques pas dans la chambre, incapable de rien décider ni de penser à rien; enfin, reprenant quelque empire sur moi-même, après un douloureux effort, je me rassis : mon parti était arrêté :

« Ainsi donc, Juanu, vous allez vous marier?

— Oui, senor répondit-elle en baissant les yeux avec un petit air de contrition instinctif.

— Et dans un temps peu éloigné ?

— Dans un mois environ, senor: mon frère Fabricio ne sera point libre avant la récolte.

— Mais vous n'épousez pas votre frère, je suppose?

— Oh senor! et un rire franc me montra toutes ses dents de perles, Fabricio et moi devons nous marier le même jour.

— Enfin, votre fiancé quel est-il? poursuivis-je en affectant

l'indifférence.

— Mon fiancé, senor? n'avez-vous pas entendu parler de Don Yago Corrientes?

— Son empressement n'est pas très vif, ne pus-je m'empêcher d'ajouter, car je ne me rappelle pas l'avoir vu une seule fois à la maison.

— Cela n'est pas étonnant, reprit-elle avec vivacité, depuis deux mois il est à Salama.

— Et vous l'aimez, Juana, ce jeune homme?

— Senor,

— Je comprends ; quant à lui, je ne doute pas qu'il ne vous aime ?

— Assurément, senor, puisqu'il veut m' épouser.

il. H

— En ce cas, tout est pour le mieux. »

J'ouvris une boîte et j'en tirai un collier de corail que je lui passai autour du cou : « Tenez, Juana, c'est mon cadeau de noce, car le jour de votre mariage, je serai sans doute bien loin d'ici. Soyez heureuse, chère enfant, ajoutai-je en la baisant au front, et songez quelquefois aux pauvres voyageurs dans vos prières. »

Je ne sais s'il se fit au fond de son cœur comme une révélation subite, mais je la vis pâlir et elle sortit en sanglotant. Le lendemain, j'étais parti.

Un mois après, je reçus à Guatemala la lettre suivante, que je traduis presque littéralement :

« Seigneur et ami ,

« Depuis votre départ, nous avons eu un grand chagrin : le bon Dieu a reçu l'âme du pauvre Yago; il repose en paix à Salama. Si vous aimez toujours Juana, partez à l'arrivée du messager ; en cinq jours vous pouvez être à Coban ; oh, combien je serai contente ! Fabricio vous conduira dans la sierra, où il a vu de très beaux oiseaux verts; ma sœur Teresa vous conserve des graine!, et moi j'ai recueilli de jolis coquillages sur la haie du jardin, etc. »

«Que Dieu vous garde pendant de longues années,

« Juana. »

La réception de cette épître naïve fut accompagnée d'une circonstance non moins inattendue, que je rapporterai en son lieu.

C1JÀPITKK XIX

LA CORDIllE

De Gobai) à Guatemala, la route royale (c'est «iiiisi qu'on le nomme) traverse l;i chaîne des Andes, dont l'arèle principale, mesurée à In partie moyenne des crêtes, n'a pas moins de 2,000 moires do hauteur1. Jamais roues do voilure n'y ont creusé d'ornières; le

pied nu de l'Indien et le sabot de la mule ont seuls le privilège d'y imprimer leurs traces, et il en sera probablement ainsi pendant bien des générations encore ; les aspects, le climat, les formes végé taies, correspondent par leur diversité aux mouvements prodigieux

). Lus points culminants dép;t8st.'nt Je- -1 .000 mt'.'trc;s uiivifuii los plus liantes sou uni tés du

du sol , qui tantôt se soulève en plateaux frais et brumeux , tantôt s'affaisse au niveau des terres chaudes ou tempérées.

Il avait été convenu que nous partirions de bonne heure pour le village de Taltique, éloigné de huit lieues, afin d'y arriver avant la pluie, qu'on évite rarement, à l'époque où nous nous trouvions, dans la seconde moitié du jour. Cependant le soleil était déjà haut , et notre escorte ne se montrait pas : sous prétexte d'acheter des provisions, qu'ils se procurent sans déboursés dans leurs ménages, les Indiens ne manquent jamais d'exiger d'avance leur salaire, en sorte que le voyageur demeure complètement à leur discrétion1. Cet usage, auquel il est impossible de se soustraire , entraîne encore d'autres inconvénients : ainsi, lorsque nos guides parurent, trois d'entre eux étaient déjà ivres; et comme l'ivresse engendre, dit-on, la soif, il y en eut un qui laissa son machcte en gage dans quelque cabaret au sortir de la ville; un autre en fit autant plus loin, et je crois qu'ils auraient fini par s'alléger de mon propre bagage, si* je ne m'étais hâté d'y mettre ordre.

La route que nous ne tardâmes pas à suivre s'élève progressivement sur la pente des sierras et serpente à l'ombre des liquida mbars, dont la cime pyramidale se marie à celle des pins ; une multitude de fleurs, parmi lesquelles je cueillis une jolie rhexia d'un rouge carminé, en émaillcdent les bords et répandaient un charme plein d'intérêt sur la campagne.

Lorsque nous fûmes à une certaine hauteur, nous remarquâmes un changement fâcheux dans l'état de l'atmosphère : de gros nuages fuyaient vers l'orient et interceptaient par intervalles le disque du soleil ; entraînées par un courant supérieur, tandis que tout était encore calme autour de nous, les vapeurs s'accumulaient peu à peu sur le flanc des montagnes et roulaient jusqu'au fond des vallées; on

1. La méfiance des indigènes, il faut en convenir, trouve une ample justification dans le passé. Voici ce que rapporte Thomas Gage, qui visita le Guatemala au commencement du xvne siècle : « Le voyageur, dit-il, a le droit de prendre dans les villages tous les Indiens dont il a besoin pour conduire ses mules ou porter son bagage; puis à la fin de la campagne, il leur fait une mauvaise querelle, et les renvoie avec des coups pour toute récompense. » Th. Gage, New Survey, ch. xrx, p. 140.

entendait gronder le tonnerre dans ces profondeurs. Insensiblement les nuées s'étendirent, quelques rayons obliques jetèrent une dernière clarté, et nous vîmes une colline toute hérissée de pins, se détacher en lumière sur l'azur sombre des sierras. Ces arbres, que l'incendie avait dépouillés et noircis, se dressaient comme des mâts dégréés par la tempête. Enfin le ciel s'obscurcit complètement; l'orage éclata ; nous arrivions au village de Santa- Cruz.

Perdu dans la verdure des haies et des jardins , de même que la cité voisine, Santa-Cruz ne montre au passant qu'une église solitaire, ombragée de deux gigantesques cyprès, qui s'inclinent vers le monument, comme pour lui rendre hommage. Une population de 2,000 âmes, occupée de travaux agricoles, vit si paisiblement aux alentours , qu'excepté le dimanche on ne remarque aucun mouvement, on n'entend aucun bruit dans le village. Le paysage est montagneux et romantique. A une bonne lieue vers le nord-ouest, se trouve au bord d'un lac le hameau de San-Christoval. J'avais une lettre pour le curé, mais j'appris qu'il était absent, et comme d'ailleurs le mauvais temps persévérait, je me décidai à poursuivre ma route.

On voit rarement autant de fleurs charmantes qu'en produisent ces régions tempérées; elles se succèdent par familles et embaument l'air de leurs émanations; ce sont principalement des amaryllis, des hélianthées, des oxalis au bord des prairies: des ipoméas, des clé matites, suspendues aux buissons et formant d'odorants berceaux; des œillets d'Inde (tageles) aux corolles orangées, entaillant la pente des collines ; des glycines enlacées aux arbres d'où leurs grappes retombent en festons; plusieurs espèces de pentstémons ; enfin une fougère ligneuse d'un vert pâle , dont les rameaux pleureurs se projettent sur l'escarpement des rochers.

On arrive à Taltique par une vallée spacieuse, d'une lieue environ de longueur sur un quart de large; le village est assis à la naissance du col que laissent subsister les deux chaînes à leur point de jonction. Nous fûmes charmés de l'air d'aisance et de propreté que nous

remarquâmes-, tandis qu'en approchant nous longions des jardins plantés d'orangers et palissades soigneusement du côté de la voie publique. La proximité des forêts ajoute encore ici à l'humidité du climat et contribue à lui communiquer une certaine âpreté relative. En décembre, le froid est assez vif pour congeler accidentellement le brouillard qui se transforme en givre, et la pluie qui retombe en une neige éphémère, aussi le mot frio ne suffit plus aux Cobanais : la vallée de Taltique est pour eux une tierra helada (une terre gelée); cependant la température n'y descend jamais très, bas, puisque le bananier y donne encore des fruits.

On nous avait indiqué la maison de Dona Ana Guzman comme une des plus honorables du pays, et la seule d'ailleurs qui fût ouverte aux étrangers : il n'y avait donc point à délibérer. La mémoire encore fraîche des souvenirs de Coban , nous nous représentions une maisonnette bien propre , un accueil obligeant et des visages gracieux. Sous l'impression de ces idées riantes , nous hâtâmes le pas et entrâmes dans une cour marécageuse qui précédait l'habitation. Le bruit de nos chevaux attira sur le seuil un personnage dont la simple apparence fit évanouir toute illusion. C'était un homme d'une physionomie repoussante, au teint rouge et enflammé; ses yeux enfoncés dans leur orbite, sa lèvre supérieure épaisse, saillante, hérissée d'un poil roux, son front stigmatisé par la petite vérole, composaient un ensemble dont la triste vulgarité rappelait plutôt l'ancien que le nouveau monde; il avait pour coiffure un mouchoir de coton d'une couleur indécise et portait des souliers sans bas. Nous avions devant nous le propriétaire de céans, le maître d'école du village.

Après s'être informé de l'objet de notre visite, du point d'où nous venions, de celui où nous prétendions aller, le seigneur Guzman fit quelques pas nonchalamment, tandis que nous mettions pied à terre, et appela la scnora Ana , sa mère. Nous vîmes alors sortir d'une cuisine enfumée une vieille femme aux traits durs et rigides, au teint couleur de parchemin, à l'œil perçant, inquisiteur, vêtue d'un jupon à fond blanc qui gardait témoignage de ses occupations de la quin-

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zaine ; des cheveux gris, tressés avec un ruban gras, dessinaient sur son chef une couronne ; elle avait les pieds nus , un torchon à la main, et à la bouche un cigare flamboyant.

Cette agréable personne nous examina curieusement à travers un nuage de tabac et nous introduisit, après information nouvelle, dans une pièce obscure qui recevait son jour de la porte ; on y voyait de vieux cadres dorés, héritage de maintes générations sans doute, qui durent orner l'image de quelques saints, autant que permettait d'en juger l'état de vétusté de la peinture. Une chapelle mesquine, garnie de fleurs fanées, sanctifiait un des coins de l'appartement, et deux larges bancs, dont je connus plus tard l'usage, garnissaient la face opposée : ce local servait à la fois de salle à manger, d'école et de dortoir.

A peine en avions-nous franchi le seuil, que notre hôtesse nous entretenait déjà du prix exagéré des subsistances et de la disette qui , disait-elle, affligeait le pays. Quoi qu'il en fût, nous manifestâmes l'intention de dîner : la senora ne fit point d'objection et alla vaquer aux apprêts nécessaires. Au bout de dix minutes on nous servait, à Morin et à moi, chacun dans une soucoupe, une omelette d'un seul œuf dont on avait augmenté le volume par l'addition de quelques pelures de tomates; puis, dans d'autres soucoupes, une portion fort exiguë de riz ; des fèves séchées, plus dures que des cailloux, constituaient le dessert et formaient, avec une cruche d'eau et des tortillas datant de plusieurs jours , le complément de notre réfection. Médiocrement flatté d'un pareil ordinaire, je ne dissimulai pas mon mécontentement, et j'exigeai que notre hôtesse fît acheter au moins un poulet; mais elle n'y consentit qu'après en avoir reçu le prix d'avance, encore ne put-elle pas se décider à livrer une pièce de cette importance à notre discrétion. Je fus d'abord étonné des soucoupes , et pensai que ce genre de service entrait dans les habitudes du pays; j'appris plus tard qu'il était uniquement dans celles de la maison.

Lorsque nous eûmes fait disparaître le dernier fragment de tortilla, car pour les fèves il n'y fallait pas songer, je m'informai des

lits que l'on nous destinait; la vieille dame me montra les bancs dont j'ai parlé précédemment, en assurant de sa voix aigre-douce que nous y serions fort sainement et que les voyageurs ne s'y trouvaient point mal d'ordinaire. Ces motifs ne purent me convaincre, et je fis suspendre un hamac dans la pièce : mais on dut y planter un clou, circonstance qui faillit tout gâter.

Au premier coup de l'angelus , la famille Guzman se réunit pour la prière, après quoi chacun prit à la hâte ses dispositions pour la nuit; c'était l'heure où le soleil s'effaçait derrière les montagnes. Dona Ana ayant soufflé la lampe, partagea avec ses deux petites-filles le seul lit qui fût en évidence ; deux servantes indigènes étendirent une natte sur le sol et disparurent sous une ample couverture ; le plus jeune fils, roulé dans son manteau, prit à côté de Morin la place que j'avais dédaignée ; enfin, le magister passa dans un cabinet borgne qui me parut être son domicile particulier. Je n'ai jamais su s'il dormit sur un banc, sur une natte ou dans un bon lit; me trouvant le mieux partagé, je n' enviai le lot de personne.

Une heure après notre arrivée, nous nous étions promis de partir au plus vite de Taltique. La contrée offrait peu d'intérêt, et l'intérieur de la famille Guzman ne présentait pas de compensation suffisante ; mais il fallait trouver des mules ou des porteurs , et les Indiens sont rarement prêts : rien ne saurait les ébranler s'ils n'ont pas devant eux vingt-quatre heures pour dépenser une partie de leur salaire. Je me résignai donc à attendre leur bon plaisir et me bornai, après une excursion stérile, à resserrer autour de moi le cercle de mes observations.

Trois petites filles et deux garçons coiffés dans le goût monastique, c'est-à-dire complètement rasés , sauf une couronne autour des tempes, résumaient le personnel de l'école. L'élément unique de leur instruction était le catéchisme ; c'était aussi la source permanente de leur chagrin. En effet, pour épargner le temps de ses servantes, Dona Ana s'appropriait le leur et l'appliquait libéralement aux besoins de son ménage; et quand venait l'heure de la leçon, personne n'en sachant une syllabe, on entendait au milieu des

hurlements, résonner le fouet impitoyable du magister. Je n'ai pas vu manquer une seule fois cette distribution quotidienne. Les enfants qui en profitaient étaient tous d'origine créole ; aucun Indien n'en venait réclamer sa part. Il y avait en autre dans la maison une meute de chiens roux, pelés, faméliques, qui se ruaient dans la salle 'à manger avec un grognement sauvage à l'heure où les soucoupes apparaissaient ; l'instrument correctif, redouté des écoliers, passait alors entre les mains de notre hôtesse, qui s'en servait avec une égale dextérité.

Nous prîmes congé de cette aimable famille par une matinée froide et tellement brumeuse qu'à peine distinguait- on les objets à la distance de quatre pas. Morin avait perdu son temps à chercher pour nous des montures, soit qu'il n'y en eût point à Taltique, soit que nous n'inspirassions aux habitants qu'un degré de confiance insuffisant ; mais nous nous consolâmes de voyager à pied lorsque nous pûmes juger des difficultés de la route : le terrain était si glissant, que des chevaux et même des mulets se fussent difficilement maintenus en équilibre sur les pentes rapides de la montagne. Après avoir franchi le col, à une hauteur d'environ 1,600 mètres, nous débouchâmes dans la vallée de Pafal, plaine vaste, marécageuse, entourée de forêts et dominée par des pitons qui attirent constamment les nuages : on aperçoit de loin en loin quelques maisonnettes et des traces de culture , mais aucun centre de population , comme l'indiquent mal à propos les cartes. L'obstacle des marais et le désir que j'éprouvais d'arriver promptement à Guatemala , m'empêchèrent de visiter Purula, village de 400 âmes, situé à une courte distance , dont les grottes jouissent d'une certaine réputation.

Nous nous reposâmes dans la plaine de Patal , puis gravîmes une montagne, ombragée par des chênes vigoureux , et descendîmes dans le vallon de Santa-Rosa où nous passâmes la nuit : le froid nous parut très piquant. Un pin d'un port magnifique, à feuilles longues, rigides, réunies par cinq, croissait dans cette localité et mariait son feuillage à celui de différentes espèces de chênes dont la verdure est également persistante. On voyait flotter sur les branches

de ces arbres les tiges filamenteuses du tillandsia, véritable crin végétal, lorsqu'elles sont dépouillées de leur écorce.

La vallée de Santa-Rosa n'a pas d'autre issue qu'une brèche ouverte entre des masses de serpentine, d'une couleur sombre et d'un aspect sinistre, qui jonchent la route de leurs débris. Au sortir de cette gorge, depuis les hauteurs que les Indiens nomment Quililâ , nous eûmes un point de vue singulier : le brouillard du matin reposait au fond des vallées, et les sommités des sierras, éclairées par le soleil levant , surnageaient comme autant d'îles dorées sur cet océan aérien. Mais bientôt les vapeurs , dilatées par l'action des rayons solaires , commencèrent à monter, et nous fûmes enveloppés nous-mêmes d'un voile froid et humide , qui suspendit toute relation entre nos yeux et les objets voisins.

Quand le brouillard se dissipa, nous fûmes surpris des modifications qui s'étaient opérées dans la contrée; la couche d'argile et de terre végétale avait disparu, et la charpente des montagnes se montrait dans toute sa nudité. L'aridité dont elles portaient l'empreinte formait un contraste frappant avec la richesse du versant opposé. Une éruption de roches vertes stéatiteuses, entremêlées de grandes masses siliceuses, parfois d'une éclatante blancheur, avait produit cette brusque métamorphose. Il faut toute la jeunesse et toute la sève du Nouveau Monde pour vivifier la triste inertie de ces déserts ; dans les ravins , dans les fissures humides , où les siècles ont amassé quelque peu de terre végétale, le soleil fait éclore des fleurs rares et précieuses ; ce sont des bignonias odorants , des glycines violettes, des convolvulus bleus, des ingas blancs ou roses et même de beaux dahlias écarlates, que je rencontrai là pour la première fois. On voit aussi des agaves, à feuilles larges, courtes et charnues, tapisser les anfractuosités des rochers.

Nous voyageâmes pendant une partie du jour dans ces régions sauvages, en nous élevant à des hauteurs de 15 à 1,800 mètres, supérieures à celle du plateau de Guatemala. Vers les deux heures nous atteignîmes l'extrémité du Juluchuch, qui termine abruptement

la chaîne, et nous découvrîmes un immense horizon. A nos pieds était le précipice, accidenté par les derniers remparts de la sierra; puis, la plaine vaste et resplendissante de lumière, entrecoupée de mornes isolés, qui projetaient çà et là des ombres vigoureuses ; enfin dans l'éloignement , une chaîne irrégulière, d'un bleu profond, sur laquelle se détachaient les maisons blanches de Salama. Des cimes où nous étions placés , ce paysage aux lignes accentuées était plein d'harmonie et d'effet : mais quand au bout d'une heure nous eûmes atteint la base de la montagne et que nous foulâmes ces campagnes qui de loin nous avaient éblouis, l'illusion cessa et notre admiration fit place à un sentiment tout différent. Une plaine fauve , aride, sablonneuse, parsemée de cailloux et de galets brûlants, s'étendait devant nous ; les mornes étaient stériles et décharnés , le territoire dépourvu de culture ; de chétifs mimosas , au feuillage crispé , penchaient languissamment leur tête, et quelques graminées malingres profitaient de leur ombre pour végéter. Mais les ressources de la nature sont inépuisables, et pour un sol aussi ingrat elle tient encore en réserve une parure ; des plantes succulentes et bizarres s'accommodent de ces dures conditions. Ce sont principalement des mélocactus , dont la tige charnue ressemble à un énorme fruit, et des cierges épineux qui portent un spadice revêtu d'une laine blanche comme la neige.

Après une heure de marche , par un soleil ardent , nous traversâmes de profonds ravins creusés dans un sable argileux et débouchâmes en face de Salama ; la sombre verdure des jardins, la coupole blanche de l'église, les escarpements ruinés qui servaient d'appui aux premières maisons, les Indiennes au pagne bleu portant une amphore sur l'épaule, formaient une scène d'un caractère inattendu, qui réveilla dans mon esprit les souvenirs classiques de l'Orient. Nous passâmes le gué de la rivière , suivîmes une rue tortueuse d'assez triste apparence , et bientôt après nous étions sur la place. L'église, le corps -de-garde occupé par des indigènes, un marché et une belle fontaine, furent les objets les plus remarquables qui frappèrent simultanément nos yeux.

Nous arrivions dans des circonstances assez inopportunes : la foire de Saint-Mathieu n'était pas éloignée, et cette solennité avait attiré dans la ville une grande affluence d'étrangers : chacun avait ou attendait des hôtes, en sorte que nous frappâmes inutilement à toutes les portes. Il fallut recourir au corrégidor et réclamer son assistance ; mais en vain mit-il ses alcades en campagne, personne ne se laissa toucher. Voyant alors notre détresse, ce magistrat nous offrit cordialement sa maison et sa table : j'eus ainsi l'occasion de renouveler connaissance avec quelques usages de la vie civilisée dont j'avais depuis longtemps perdu l'habitude.

Salama, chef-lieu du département de Vera-Paz, est une ville d'un aspect fort triste, bâtie dans le goût espagnol, et qui a beaucoup souffert du siège qu'elle soutint contre les troupes de Carrera. Peuplée de 4,500 âmes, chiffre bien inférieure celui de la population de Coban, elle l'emporte sur sa rivale par un degré de vitalité qui correspond à son importance politique. La situation de Salama , à une moindre distance de la capitale et dans le voisinage de départements inquiets et turbulents, explique la préférence que le gouvernement lui a donnée sur l'ancienne métropole de la province. On ne peut nier que les intérêts généraux de la Vera-Paz ne souffrent de la concentration des pouvoirs administratifs sur l'extrême limite d'une circonscription aussi vaste; mais dans un État où il y a si peu d'unité et tant d'éléments de discorde, la question politique efface ou domine toutes les autres. L'objet le plus intéressant qu'offrent les alentours, est une exploitation industrielle et agricole située à deux lieues de la ville, dans la direction du sudouest. Fondée par les Dominicains, la Hacienda de San-Gcronimo est aujourd'hui entre les mains d'une société anglo - espagnole qui n'emploie pas moins de douze à quinze cents ouvriers à la culture de la canne et à la fabrication du sucre. Ce produit sort raffiné de l'établissement, perfectionnement notable pour le pays.

En quittant Salama , on suit pendant deux lieues la base des

sierras, puis on s'élève de nouveau à des hauteurs de \ ,000 et 1,300 mètres, pour en descendre une dernière fois avant d'aborder le plateau de Guatemala. Nous avions donc encore en perspective un assez rude trajet, lorsque nous fîmes halte afin de nous rallier, à une bonne demi-lieue de la ville. Il manquait un homme à l'appel : j'en détachai promptement un autre pour faire diligenter le premier, et je gravis, en attendant , un monticule d'où l'on dominait la campagne. — Le sol, à cette extrémité de la vallée, était entrecoupé de roches bleuâtres, émoussées, d'un calcaire cristallin qui portait tous les caractères de l'ancienneté. Des raquettes poudreuses, des euphorbes, des cierges à tiges rampantes et cannelées, végétaient parmi les blocs de quarz que le soleil faisait étinceler; mais ces plantes ne donnaient point d'ombre, et nous sentîmes vivement le poids de la chaleur, pendant deux mortelles heures que nous passâmes dans l'inaction , à contempler le mouvement ondoyant des vapeurs qui montaient de la plaine brûlante.

Je commençais à éprouver une certaine inquiétude , au milieu d'une population nouvelle, plus mélangée, plus audacieuse que toutes celles parmi lesquelles nous avions vécu jusqu'alors; mes appréhensions s'aggravaient encore, lorsque je promenais mes yeux sur les chaînes dont nous étions environnés, et où venait expirer l'action protectrice des lois : rien n'était plus facile que d'y trouver un refuge après avoir commis un acte punissable. Celui de mes porteurs qui manquait, était précisément chargé de mes objets les plus précieux. Vainement j'interrogeais la route de Salama ; mon messager lui-même ne reparaissait plus : je me décidai donc à dépêcher Morin au corrégidor pour l'instruire de notre situation. Il fut bientôt en selle et partit au galop.

Trois quarts d'heure s'étaient écoulés, quand l'Indien que j'avais envoyé à la découverte revint et annonça qu'on faisait des perquisitions dans la ville. Bientôt un nuage de poussière signala le retour de Morin ; à la vivacité de son allure je jugeai que les nouvelles étaient importantes. En effet, le délinquant avait été trouvé dans une taverne, où il oubliait joyeusement les préoccupations du voyage :

arrêté par ordre du corrégidor, il suivait à quelque distance, sous la surveillance d'un alcade préposé à sa réintégration entre mes mains. Au bout de vingt minutes, l'un et l'autre arrivèrent; il fallut alors écouter le long discours du fonctionnaire, dont la narration fut prolixe, le remercier et reconnaître ses bons offices. J'avais perdu une journée, mais reçu en échange une leçon de vigilance dont je fis désormais mon profit. L'heure avancée ne nous permettant plus d'entreprendre l'ascension des montagnes, nous nous bornâmes à gagner une hacienda située providentiellement à leur base : c'était une maison vaste, construite sur une haute terrasse et dominant la plaine. Nous y reçûmes un bon accueil et passâmes le reste du jour à considérer les sommités bleuâtres d'où nous étions descendus naguère , et les pentes escarpées que nous devions gravir le lendemain.

Quand arriva le soir, nous eûmes un sujet d'observation plus intéressant: la campagne, jusqu'alors déserte, s'anima par degrés; on voyait cheminer à travers les sinuosités de la vallée, de petites caravanes qui se succédaient à distance , tantôt visibles et tantôt effacées par les ondulations du terrain ; elles suivaient la même route que nous, et comme nous elles vinrent à la ferme demander une hospitalité qu'elles sont toujours certaines d'obtenir. La dernière troupe étant entrée, je comptai cinquante -sept voyageurs: c'étaient des gens de Salama, de Coban, même de San-Pedro Carcha et de San -Juan. Chaque groupe s'établissait à part, sans se mêler aux groupes voisins, procédant avec beaucoup d'ordre à l'installation commune et aux préparatifs du souper. Lorsque tous furent campés et que les feux brillèrent au pied de la terrasse, le bivouac général prit un aspect extrêmement curieux et animé. La plupart de ces Indiens transportaient du maïs à Guatemala, où la récolte avait été médiocre ; leur charge pesait quatre arrobas (50 kilog.), et ils comptaient en tirer dix-huit réaux (9 fr. 70 c). Que l'on calcule leur bénéfice, en déduisant les frais d'un voyage de huit jours, et l'on pourra juger, au point de vue industriel , de la valeur d'un homme en ce pays.

A partir de Salama, presque tous les ladinos que Ton rencontre, portent un couteau à leur ceinture et une longue rapière habituellement veuve de son fourreau. Cet appareil guerrier est du reste fort innocent et témoigne même de la douceur des mœurs, car les meurtres sont peu fréquents. Je fus frappé de la forme gothique de ces épées, qui semblaient remonter au temps d'Alvarado. Plus tard j'ai su qu'on les fabriquait en Espagne ; mais les Anglais, qui se tiennent à l'affût des moindres occasions et qui ne dédaignent aucun profit, font concurrence depuis quelques années aux armuriers de la Péninsule. Ces voyageurs maigres et agiles, au teint hâlé, aux vêtements succincts, portant au bout de leur rapière leur petit paquet sur l'épaule, me rappelaient les héros de Lesage, quoique nous fussions loin de Salamanque et de Cordoue.

Nous passâmes un col fort pittoresque dans la matinée du lendemain, et nous nous élevâmes progressivement jusqu'à la région des brouillards. Le vent soulevait de temps en temps leur masse flottante qui retombait en pluie; on distinguait alors, à travers les couches amincies, des pics couronnés de pins et d'effroyables précipices; puis la vision s'évanouissait après une nouvelle condensation des vapeurs. L'eau ruisselait clans mille petits ravins où végétaient une foule de plantes charmantes, cultivées pour la plupart dans nos serres tempérées : c'étaient le cosmos au feuillage finement découpé, Vinga piilcherrima aux fleurs cramoisies, rehaussées par de longues aigrettes brunes ; de superbes gloxinias, et plusieurs espèces d'achiménès, dont les corolles d'un bleu violacé s'épanouissaient à l'ombre comme de colossales violettes. Quelquesunes des sommités voisines ne mesurent pas moins de 2,500 mètres de hauteur.

Lorsque nous eûmes franchi cette zone montagneuse, nous nous trouvâmes dans une chaude vallée arrosée par le ruisseau de Cana- Brava, dont les bords sont obstrués de bambous; la route se prolonge ensuite sur un terrain maigre et sablonneux , couvert de goyaviers sauvages. A quatre lieues au delà, notre odorat fut saisi tout à coup par une forte odeur d'hydrogène sulfuré , et bientôt

après nous traversâmes des espaces blanchâtres , dépourvus de végétation, véritables solfatares, d'où s'échappait un tourbillon de vapeurs; plusieurs sources d'eau chaude jaillissaient du sol et tombaient dans le lit d'un ruisseau à moitié desséché, de la plus sinistre apparence (Rio de las Tejas). J'observai rapidement ces phénomènes nouveaux, car la pluie s' étant déclarée, nous nous dirigions en toute hâte vers une chaumière que l'on apercevait dans l'éloignement. Au trot de nos montures, une petite tête brunette, animée par des yeux noirs pleins de vivacité, se fit jour à travers la clôture de bambous, et une voix enfantine nous cria : « Senores, no hay gente! Messieurs, il n'y a personne! » Néanmoins ayant poussé outre, sans tenir compte de l'avertissement, nous nous trouvâmes en face d'une petite fille de quatre ans, qui, se posant fièrement devant nous, dit d'un ton décidé : «Senores, cette maison n'est point une posada. » Nous ne pûmes nous empêcher de sourire et de parlementer. L'enfant écouta nos raisons et se laissa facilement convaincre; se tournant ensuite vers nos Indiens, d'un air de supériorité comique : « Et vous, paresseux, reprit-elle, que n'attachezvous vos bêtes sous cet arbre où vous voyez de la paille de maïs? » J'étais émerveillé de cette jolie créature, si résolue, si intelligente, si jeunette ; nous l'interrogeâmes sur son âge , ses occupations , sa famille : elle répondit à tout avec un babil amusant. « Et n'avezvous pas peur, demandâmes-nous, quand vous restez toute seule à la maison? » — « Oh non , je n'ai pas peur, dit-elle, car le bon Dieu veille sur les enfants. » Cette repartie m'enchanta et je l'embrassai. L'intimité étant bien établie, la petite personne nous laissa seuls et passa dans une chambre voisine. Comme elle tardait à reparaître et que l'orage touchait à sa fin , je me levai pour la chercher, ne voulant point partir sans lui laisser un souvenir. Alors je sus la cause de sa disparition : guidée par ce désir de plaire qui s'éveille chez la femme avec le sentiment de l'existence, elle avait été mettre sa belle robe ; mais ce premier mouvement était combattu par la honte, et dans son embarras elle n'osait plus se montrer à nos yeux. Instincts charmants, qui sont de tous les pays et que l'on retrouve

jusque dans les chaumières les plus isolées du Nouveau -Monde!

Le ciel ayant repris sa sérénité , nous nous remîmes en marche et ne tardâmes pas à entendre gronder le Motagua ou Rio Grande, torrent impétueux, qui prend sa source dans les montagnes de Sololà, à trente lieues au nord de la capitale, et sépare le département de Vera-Paz de celui de Guatemala. Après avoir franchi une pente de 1,500 mètres et décrit une courbe de plus de cent lieues dans la direction du nord-ouest, le torrent devient un fleuve paisible qui purifie ses eaux dans le golfe de Honduras. Nous le passâmes sur un pont de bois d'une seule arche, maintenu par des chaînes et solidement assis sur l'escarpement des rochers. Ce pont avait résisté l'année précédente à des crues extraordinaires , qui deux fois l'envahirent et le submergèrent complètement. Les habitants de Guatemala n'en parlent qu'avec une admiration respectueuse et le citent volontiers comme la huitième merveille du monde; ils semblent avoir oublié, dans la ferveur de leur patriotisme, qu'il a été construit aux bords de la Tamise : destiné à une compagnie anglaise , qui se ruina dans une folle entreprise de colonisation, il fut acheté, lors de la liquidation, par le gouvernement de la république. Jamais les deniers de l'Etat ne trouvèrent un meilleur emploi , car le passage du Motagua sur un frêle batelet, était plein de dangers dans la mauvaise saison. Une maison simple et solide a été bâtie à l'extrémité du pont pour loger le gardien et abriter les voyageurs ; nous nous y endormîmes au fracas du torrent , dont la voix imposante semble redoubler d'intensité pendant la nuit.

Le lendemain nous nous élevâmes de nouveau sur les flancs de la Cordillère , et traversâmes une région tempérée, extrêmement accidentée, où les habitations sont rares et la culture à peu près nulle. Un peu avant le coucher du soleil, un vent frais souffla du sudouest et souleva du fond des vallées une masse énorme de vapeurs dont nous fûmes promptement enveloppés ; nous venions d'atteindre un des points culminants de la chaîne , où croissaient des arbres séculaires, chargés de tillandsias aux tiges blanchâtres et filamenteuses. La perspective de ces rameaux pleureurs , noyés dans le u. \t

brouillard du soir, était étrange et mélancolique, mais nous ne fîmes que l'entrevoir; l'atmosphère s'obscurcit tout à coup, et la dissolution des vapeurs s'opéra avec tant de soudaineté et de violence que nous n'eûmes pas même la pensée de déployer nos suyacals.

Fort heureusement nous n'étions pas éloignés du gîte qui nous avait été promis pour la nuit, et nos guides, en se débandant, nous en avaient indiqué la direction ; mais il fallait quitter la route, et l'obscurité nous trompa. Le ciel se fondait en eau et semblait vouloir s'épuiser sur nous ; de toutes les hauteurs se précipitaient des torrents qui , grossissant à vue d'œil , ravinaient le sol sur nos pas ou entraînaient, en écumant , les débris des pentes voisines ; le jour tombait, nos chevaux épuisés n'avançaient plus qu'en trébuchant et nous n'apercevions que des montagnes et des vallées désertes. Convaincus que nous étions égarés, nous nous décidâmes à retourner en arrière; le vent s'était apaisé, la. pluie commençait à diminuer, l'atmosphère reprenait peu à peu sa transparence: grâce à cette circonstance, nous finîmes par trouver l'asile que nous cherchions. Il était temps, car le crépuscule s'éteignait au moment où nous touchions au port , si je puis employer cette image. Que l'on se figure, en effet, une affreuse masure, lézardée, croulante, enfumée, dénuée de toute espèce de ressources, où se pressaient vingt voyageurs mouillés, affamés et grelottant de froid; une confusion semblable à celle qui accompagne un naufrage régnait dans l'intérieur; chacun, à la lueur indécise du foyer, s'ingéniait à préparer son lit , à changer de vêtements et à se procurer quelque chétive subsistance. L'arrivée de nouveaux hôtes, suivis de leur bagage et trempés par la pluie, n'était pas un agréable incident ; il fallut néanmoins se conformer aux circonstances. La nuit fut dure et longue ; l'eau filtrait à travers le toit, et les plâtras que l'humidité détachait nous couvrirent plus d'une fois de leurs débris.

Nous n'attendîmes pas le lever du soleil pour quitter ce détestable gîte. La journée devait être laborieuse ; nous nous mîmes donc en marche avant l'aurore. Vers midi, depuis les hauteurs, nous eûmes la perspective lointaine de Guatemala ; les montagnes s'étaient effacées à

l'ouest, et l'on distinguait quelques taches lumineuses sur la plane uniformité de l'horizon. Nos guides nous firent remarquer l'église deSan- Francisco, F un desédifices les plus élevés de la ville, et le volcan d'Agua, qui prolongeait son cône solitaire jusque dans la région des nuages. Nous perdîmes de vue ce tableau en nous enfonçant au milieu des bois.

Bientôt nous débouchâmes dans un étroit vallon environné de mornes stériles. Le Rio de los Platanos, gpnflé par la pluie des jours précédents , interceptait les communications en roulant avec une impétuosité terrible ; on voyait sur les deux rives des voyageurs qui discutaient, allaient d'un point à l'autre, ou regardaient écumer les flots , sans oser prendre une détermination ; nous-mêmes demeurâmes interdits à l'aspect de ce toFrent furieux. Cependant un de nos guides montra plus de résolution : robuste, bon nageur, il déposa sa charge, ne conservant que son bâton , et après une courte consultation avec ses camarades , il se décida à tenter Je passage. Aussitôt l'agitation cessa, et tous les yeux se portèrent avec anxiété sur lui; l'eau était médiocrement profonde, mais d'une violence et d'un fracas étourdissants. Au milieu du trajet, notre Indien hésita, chancela , fit un demi-tour sur lui-même et nous vîmes le moment où il allait être entraîné ; mais, il se raffermit, reprit sa marche avec circonspection , et réussit enfin à toucher l'autre bord. Le champ était ouvert, chacun se disposa à entrer immédiatement en lice. Dans de semblables occasions, les indigènes procèdent avec une prudence remarquable ; ils ne s'aventurent pas isolément , mais ils se réunissent par trois, afin d'opposer au courant une plus grande somme de résistance. Ce fut, pendant une demi-heure, une scène aussi animée que divertissante. Malheureusement il n'en est pas toujours ainsi : le passage de ces rivières torrentielles , réduites à un filet d'eau pendant l'été, mais vraiment formidables à l'époque des crues, est trop souvent accompagné de catastrophes.

Sur le bord opposé , nous trouvâmes la route obstruée par des collines de sable mouvant, qui, au premier aspect, semblaient infranchissables, mais que nous traversâmes néanmoins, en suivant le creux des ravins. A peine eûmes-nous triomphé de cet obstacle,

180 CHAPITRE XlX.

que nous entendîmes gronder un nouveau torrent, plus impétueux et plus profond qjue la rivière des Bananiers* Ici nos guides s'arrêtèrent indécis : ils mesurèrent de l'œil la hauteur des eaux , et après une courte délibération , renoncèrent au passage habituel pour chercher en amont un gué moins dangereux. Nous remontâmes donc le lit du torrent, en nous serrant contre la berge et en nous accrochant avec précaution aux broussailles. Deux fois nos chevaux glissèrent et faillirent se noyer; on eut mille peines à les tirer d'affaire et à maîtriser leur frayeur. Cependant, au milieu de ces perplexités, le point que l'on cherchait fut atteint , et quoique nous eussions peu gagné , il fut décidé que l'on tenterait l'aventure. Tout allait bien, lorsque le dernier Indien, se troublant, perdit l'équilibre et disparut sous l'écume des flots : un instant je tremblai pour lui , mais ses camarades le secoururent à temps et il parvint à gagner l'autre bord. Morin et moi passâmes ensuite, en nous confiant à la solidité de nos montures. J'éprouvai, pour ma part, une certaine émotion quand, au moment critique, mon cheval mollit, broncha, et manqua d'être renversé ; un coup d'éperon désespéré l'enleva , grâce à Dieu, sur la rive.

Un troisième cours d'eau, le Rio de las Vacas, nous opposa de nouvelles difficultés que nous surmontâmes avec le même bonheur. Le lit de ce torrent est large et peu profond ; il se divise en plusieurs bras et occupe le creux d'un vallon dominé par des collines sablonneuses, pittoresques, variées dans leur aspect et ombragées de pins i. Au delà on rencontre le village de Chinauta que nous traversâmes sans nous arrêter ; nos guides n'eussent pas demandé mieux que d'y terminer leur journée, mais comme nous n'étions plus qu'à deux lieues de la ville , je fermai l'oreille à leurs insinuations. J'avoue que ces effroyables chemins, dénués de ponts, d'abris, et manquant totalement d'entretien , même aux portes d'une capitale , me donnèrent une opinion peu favorable de l'administration du pays et jetèrent quelques ombres sur les riantes perspectives à travers lesquelles mon imagination s'égarait. Cependant nous n'étions pas au terme de nos épreuves.

\ . P. tenuifolia, Benth.

A partir de Chinauta, commence la prodigieuse montée qui aboutit au plateau de Guatemala. Que l'on se représente une fissure profonde entre deux murs de sable , ravinée par les pluies , obstruée par les éboulements et traçant un sillon rapide sur les flancs d'une énorme montagne , et Ton aura une idée de cette voie de communication , ouverte entre les hautes et les basses terres , par les seuls efforts de la nature. Lorsque nous fûmes parvenus au point culminant de la route, nous fîmes halte sur une étroite chaussée afin de reprendre haleine et de considérer les cônes gigantesques qui se dressaient du fond des vallées inférieures. Leur pente est si ardue, que le grain de sable qui s'en détache, ne s'arrête plus qu'il n'en ait atteint la base. La campagne, au delà, paraît unie jusqu'au pied des montagnes ; mais des ombres tranchées que l'on remarque çà et là, indiquent de nouvelles déchirures, semblables à celle que nous avions sous les yeux.

Nous continuâmes à avancer : tout était vert et frais sur le plateau ; l'horizon s'étendait, les volcans dessinaient plus nettement leurs profils, il ne manquait au paysage qu'un rayon de lumière; malheureusement le ciel était gris, le soleil voilé, et des vapeurs blanchâtres flottaient à la base des sierras comme une menace de mauvais temps. Déjà l'on distinguait les grands édifices de la ville qui surgissaient lentement de la plaine ; nous cherchions en vain des fermes, des jardins, des maisons de campagne, quelques traces enfin du mouvement et de la vie qui annoncent le voisinage d'un centre populeux : le pays était inculte et désert, on ne voyait que pâturages.

Cependant l'atmosphère se chargeait, et la pluie devint bientôt imminente. Harassés de fatigue , nos guides ne marchaient plus qu'avec une excessive lenteur et multipliaient les stations; jugeant qu'ils arriveraient difficilement avant la nuit, je mis mon cheval au trot à la dernière halte, et les laissai poursuivre leur voyage sous la direction de Morin. Dix minutes n'étaient pas écoulées qu'un vent impétueux du sud-ouest balayait le plateau et que toutes les cataractes du ciel s'ouvraient spontanément. Assailli par la rafale, je fus

contraint de ralentir ma course pour assurer ma direction; mon cheval, épuisé, semblait prêt à rendre le souffle; il s'abattit, se releva et s'abattit encore en traversant un marécage d'où il eut peine à se tirez:. Enfin, le sol se raffermit, nous passâmes entre deux haies vives, j'aperçus quelques maisons d'abord espacées, puis contiguës; le pavé retentit, nous étions dans la capitale.

Une rue spacieuse et régulière se développait à perte de vue ; les constructions avaient peu d'apparence, et l'herbe croissait partout librement. Cette perspective empruntait à l'état du ciel un nouveau degré de tristesse. D'ailleurs, la pluie tombait toujours avec la même violence : par où me diriger, dans une ville inconnue où les rues ne portaient aucun nom, et comment découvrir l'asile qui m'avait été indiqué? Vainement sollicitai -je des renseignements à plusieurs portes ; je me vis éconduit avec fort peu de charité. Au trot de ma monture, qui réveillait l'écho de ces rues silencieuses, quelques rares habitants apparaissaient sur le seuil de leurs demeures, mais leurs démonstrations, je le dis à regret, n'étaient rien moins que bienveillantes. Enfin, après une pérégrination de longue haleine, je finis heureusement par arriver au but. La maison devant laquelle je m'arrêtai était bien connue dans la ville, car elle avait appartenu à l'historien Juarros, dont elle portait encore le nom. C'était alors une hôtellerie ou plutôt une casa de pupillos, sorte de pension bourgeoise à l'usage des étudiants. J'entrai résolument dans la cour, quoique je ne fusse pas sans inquiétude, après l'accueil que je venais de recevoir, sur celui que j'allais trouver; à peine ayais-je trois réaux dans ma bourse, et nul espoir, par un temps si affreux, de voir arriver mon escorte avant le lendemain matin. À ma figure pâle et défaite, à l'altération de ma voix, à mes vêtements trempés et ruisselants comme ceux d'un naufragé, la maîtresse du logis fut émue de compassion; elle ne s'informa point de mes ressources, mais elle me conduisit dans une chambre assez propre où elle fit suspendre un hamac. Quelques instants après, entra un inconnu qui semblait, être mon voisin, muni d'un pantalon, d'une chemise et d'une paire de pantoufles ; il venait d'assister à mon débarquement et un simple coup

cTœil lui avait appris ma détresse. On me servit ensuite un souper de Visitandines, des œufs, du chocolat, des confitures et du pain blanc; j'eusse préféré sans doute quelques mets plus solides, mais je ne me permis aucune réclamation. Comment aurais-je pu me montrer difficile, lorsque mes compagnons, mouillés et affamés, erraient sans doute à la même heure dans les marécages de la plaine?

Quand vint le moment du repos , je m'aperçus que mon costume était un peu léger pour la nuit , et me préoccupai d'une couverture; hélas! c'était trop exiger : mon hôtesse m'avoua qu'elle était prise au dépourvu , mais elle me pria d'accepter en compensation une mantille à l'usage des femmes de la campagne. Il fallut bien m'en contenter et tâcher d'en tirer parti. Tandis que je me promenais philosophiquement dans ma chambre , affublé de ce vêtement grotesque, cherchant dans l'exercice un supplément de calorique, je fus frappé d'un trait de lumière : mon regard s'était arrêté sur un grand tapis vert qui recouvrait la table, et je venais de comprendre toute la valeur de cet objet. Remerciant la Providence, dont l'intervention me semblait manifeste, j'enlevai les débris du souper, me saisis de la précieuse étoffe, m'en drapai démon mieux et gagnai mon hamac, où la fatigue ferma mes yeux. Ce fut ainsi qu'après plusieurs nuits agréablement diversifiées, j'en passai une enveloppé d'un tapis, ce qui ne m'était pas encore arrivé.

Lorsque je quittai Guatemala, il était question, m'a-t-on dit, d'établir une auberge dans cette capitale.

iOATEMAlA

Le lendemain de bonne heure. Morin partit, avec les indiens. II nvnît passe la nu if. dans une espèces de caravansérail à l'usage, des voyageurs indigènes, cl. nie sembla médiocrement éliminé de font ee qu'il voyait ou ressentait depuis son arrivée, \ la vérité, le innovais lomps ne disposait point l'Ame ;m\ impressions gracieuses: lu pluie, d'abord întennîtlento , avait, pris une marche continue, ce qui acheva de nous attrister en nous confinant à la maison. Ce fui seulement après trois jours d'ennui <|ue le. soleil, sorhinf, victorieusement des nuages, purifia l'ntmosplièro et nous rond il à la liberté.

La capitale du Guatemala 4 est trop peu connue pour qu'il soit permis au voyageur d'en négliger la description ; j'ai vu de malheureux Européens y végéter fort tristement , après avoir dissipé leurs ressources dans les frais d'un immense voyage : séduits par des récits exagérés, ils avaient cru posséder un trésor dans leur industrie , illusion qu'un simple coup. d'oeil sur la ville devait faire évanouir. L'aspect matériel d'une cité nous révèle, en effet, d'une manière sensible la tendance naturelle de ses habitants, leur degré de civilisation, leurs goûts, leurs mœurs et leur fortune. Une description véridique de Guatemala ne saurait donc être dénuée d'intérêt , lors même que le tableau ne répondrait pas à l'attente du lecteur.

Le spectateur placé sur le Cerro dcl Carmen, monticule qui surgît au nord-est de Guatemala, et qui supporte une petite église, le plus ancien monument de l'architecture chrétienne existant aux alentours, embrasse un horizon considérable, dont le premier plan est occupé par la ville.* Le plateau paraît vaste, dénudé, monotone; on aperçoit les trois volcans : celui que les Espagnols ont nommé volcan d' Agita, remarquable par la symétrie de ses lignes, semble dominer la cité, dont il est éloigné de sept à huit lieues vers le nord ; le volcan de Fuego, à demi caché par une chaîne intermédiaire, produit un effet moins heureux; enfin le Pacaya, d'une élévation inférieure, apparaît dans la direction du sud -ouest2. Pendant l'hiver, ces trois colosses, assis sur une base de 4,000 pieds, sont enveloppés de vapeurs et ne se montrent que par intervalles; mais quand l'atmosphère épurée reprend sa transparence, leurs profils se dessinent avec une admirable netteté; on peut dire, toutefois, que l'aspect général de la contrée a quelque chose de vague et de grandiose qui parle plus à l'âme qu'aux yeux.

Peuplée d'environ 30,000 âmes, la ville de Guatemala est bâtie en plaine et complètement ouverte; on travaillait, il est vrai, à

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