‹ Voyage dans l'Amérique Centrale, l'île de Cuba et le YucatanChapitre 78 sur 96 · Citrus lima L · texte numérisé non relu

Citrus lima L

n'était nullement un Raphaël, malgré les prétentions bizarres de ses concitoyens. Son tableau, dont ils font grande estime , est faible au point de vue de la composition ; il manque en outre de perspective, mais il offre quelques jolies têtes et une étude assez bonne de Christ.

Assurément je n'ai pas l'intention de promener le lecteur dans les vingt-quatre églises que renferme la ville ; je bornerai mon choix aux principales, telles que Santo-Domingo, la Merced et San-Francisco.

Santo-Domingo fut le premier monument religieux fondé par les Espagnols, lorsque après avoir abandonné l'ancienne Guatemala, ils eurent fixé l'assiette et arrêté le plan de leur nouvelle capitale 4. La façade, surchargée d'ornements dans le goût de la renaissance, et le ton jaunâtre de l'édifice, éveillent assez malencontreusement l'idée de ces pièces montées qui font la gloire de nos pâtissiers : mais l'intérieur est splendidement décoré. On reconnaît au peu d'élévation des voûtes et au caractère massif de l'ensemble, que l'architecte fut avant tout préoccupé de la résistance et de la solidité de son œuvre ; aujourd'hui même, et je l'ai dit précédemment, le souvenir des désastres passés influe encore sur les constructions de la ville et leur imprime un cachet particulier. Santo-Domingo possède deux grands tableaux de Pontaza, le dernier peintre national qui ait joui de quelque réputation : l'un représente l'invasion de l'église de Sandomir par les Musulmans, au moment où l'on y célèbre l'office divin; l'autre, le martyre de saint Sadocet de ses compagnons. La composition de ces deux toiles est passablement bizarre, mais non pas dénuée d'invention. Les autels distribués sur les collatéraux, sont ornés de sculptures de la meilleure époque, et notamment de figurines, qui se distinguent par la variété, l'expression, la naïveté des attitudes, le luxe et le caprice des accessoires. Fidèles au génie de leur nation, les artistes se sont complu à reproduire des scènes d'une barbarie raffinée; ainsi l'on voit partout des Christs de gran-

1. Ou sait que la première Guatemala {la Vieja) fut détruite en 1541 par les eaux du volcan d'Agua, qui rompant une portion dn cratère, se précipitèrent comme une avalanche sur la ville, et la seconde (l'Antigua) en 1773, par l'éruption du volcan de Fuego; la troisième (la Nueva) fut fondée en 1776, trois ans après cette dernière catastrophe.

deur naturelle* souffrants, agonisants, couverts de plaies sanglantes, que le burin et le pinceau ont étudies minutieusement, au point de révolter le spectateur.

La Merced est une église assez jolie, bien assise, bâtie dans le goût espagnol. On pourrait critiquer, au point de vue de Fart, les deux clochers massifs de la façade; cependant, l'édifice leur doit une partie de son originalité. Construit d'après les plans d'un homme obscur, qui de l'état de charpentier s'éleva par son mérite à la profession d'architecte, il a résisté victorieusement au tremblement de terre de 1830. Le jour est distribué dans l'intérieur de manière à laisser les assistants dans l'ombre, tandis que le maître- autel et les ornements sacrés reçoivent toute la lumière du dôme. Dans la dernière chapelle du collatéral droit, on admire un Christ portant sa croix, sculpture émouvante d'Alonzo de la Paz; la tête est un chef-d'œuvre, digne des maîtres espagnols. Non loin de là, la Vierge de Chiquinquin: , au visage d'ébène , rehaussé par des colifichets somptueux, captive exclusivement les hommages des fidèles de race africaine.

San -Francisco ou le Panthéon, le plus haut édifice de la ville, peut être considéré comme une masse incohérente , inachevée , qui en impose de loin par le prestige d'une fausse grandeur. Les habitants s'enorgueillissent à tort de ce monument froid et coûteux, le moins intéressant et le moins utile de tous ceux qu'ils ont fondés; commencé en 1796, il a déjà coûté un million de piastres, somme excessive pour un objet de luxe, dans un pays où manque le nécessaire. Du haut du Panthéon on jouit d'un point de vue magnifique sur la ville et sur la campagne.

Citons encore l'église des Récollets , dont les tours produisent un effet pittoresque; Santa - Teresa , d'une architecture simple et noble, mais pauvre en ornements comme toutes les fondations nouvelles; enfin la chapelle du Calvaire, assise sur un monticule au midi de la ville et dotée des principales toiles de Manuel Merlo, que les Guatémaliens, dans leur admiration naïve, placent volontiers sur la même ligne qu'Apelle. Ces tableaux remontent

au commencement du siècle dernier; ils représentent les divers épisodes de la Passion et ne manquent ni d'invention ni de coloris. Le Calvaire est peuplé de lamentables images, sculptées et peintes avec talent ; le morceau capital est une effigie de la Vierge tenant entre ses bras le corps inanimé du Sauveur. Cette œuvre, d'une exécution large et sûre , et d'une expression pathétique , est aussi ancienne que la ville : elle appartient à Vicente Espana, surnommé par ses compatriotes le Lysippe de Guatemala ; deux larrons crucifiés qu'on aperçoit en levant les yeux, sont effrayants de douleur et de vérité.

Les monuments que je viens d'énumérer ont le mérite d'avoir été élevés par une colonie pauvre, dont le territoire, moins heureusement doté que le Mexique et le Pérou, était dénué de métaux précieux. En 1829, après une lutte sanglante, les richesses consacrées à leur ornement devinrent la proie du parti victorieux : les libéraux ne se contentèrent pas en effet d'abolir les ordres monastiques , d'exiler le clergé, de confisquer ses biens, ils allèrent plus loin dans leur œuvre de spoliation, et le pillage des principales églises solda les frais de la guerre civile. On dit que Santo- Domingo , la Cathédrale et la Merced, fournirent un contingent de 150,000 pesos (800,000 fr.).

Agrandi par plusieurs acquisitions successives, l'hôpital occupe avec le cimetière une superficie considérable vers la limite orientale de la cité. Cet établissement fait le plus grand honneur aux citoyens qui ont concouru à son développement, après l'avoir soutenu pendant longtemps de leurs aumônes; il jouit d'un revenu de 18 à 20,000 piastres (590 à 100,000 francs), dont une partie provient d'impôts indirects constitués à son profit. Les lits, au nombre de deux cents, sont libéralement dispensés à tous les malades de l'État. On pourrait désirer dans les salles plus d'air, plus de lumière , et surtout de meilleures couchettes , car, même au Guatemala , une simple planche est un peu dure pour un homme malade ou blessé ; enfin la substitution du fer aux cadres de bois est une amélioration qu'on doit attendre de l'avenir. Pendant l'année 1846, 3,207 ma-

lacles vinrent chercher dans cette maison de charité un soulagement à leurs souffrances ; 2,631 en sortirent guéris; la dépense monta à 16,90k- pesos (85,000 fr.).

L'usage d'ensevelir les morts sous le pavé des églises fut aboli dans la capitale dès l'année 1831 ; il intervint alors un décret de la législature qui affecta le cimetière de l'hospice à l'universalité des citoyens, et défendit qu'aucune inhumation fût pratiquée en dehors de cette enceinte. Indépendamment de l'extension que reçut le champ mortuaire, on l'entoura de murs d'une épaisseur considérable, qui reçurent, comme en Espagne , la même destination que le sol. Cette clôture, blanchie à la chaux, est divisée en compartiments verticaux où sont inscrits des losanges noirs correspondant aux niches funéraires : l'effet en est bizarre ; on dirait d'un jeu de cartes prodigieux. Au bout de dix années, les fosses communes sont fouillées, nivelées, et apprêtées pour de nouveaux hôtes, tandis que la dépouille des anciens est entassée dans les ossuaires pyramidaux qui flanquent les quatre angles du cimetière.

Un jour que je sortais de cette enceinte mélancolique, j'entendis à quelque distance les sons de plusieurs instruments; la musique avait une expression vive et gaie, qui contrastait singulièrement avec l'aspect funèbre de ces lieux : comme les accents se rapprochaient, je me tins à l'écart, curieux d'en sa\oir davantage. Bientôt parut une troupe bruyante, composée principalement d'enfants du peuple : quatre d'entre eux portaient une civière sur laquelle on ne distinguait que des fleurs; tous les visages avaient un air de fête. Le fardeau déposé sur l'herbe, je vis que l'on creusait une fosse, et cependant l'orchestre poursuivait joyeusement ses accords. Un peu surpris du caractère de la cérémonie, à laquelle d'ailleurs aucun ecclésiastique ne présidait, je m'approchai des assistants, et m'adressant à l'un d'entre eux, je le priai de vouloir bien m'instruire du motif de cette réjouissance : « C'est un enfant que l'on enterre, » répondit-il avec simplicité : peut-être eût-il été embarrassé pour m'en apprendre davantage ; mais je venais moi-même de retrouver dans mes souvenirs l'explication que je sollicitais. On me pardonnera

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une courte digression , qui servira de commentaire à la scène bizarre que je viens de rapporter.

Quelques années auparavant, je m'étais Lrrête dans un petit port de l'Algarve, nommé Villa -Real, avec le projet de remonter la Guadiana. Au milieu de la nuit, mon sommeil fut interrompu par un bruyant concert, mêlé de cris joyeux, qui partait d'une maison voisine ; le bruit se prolongea jusqu'à l'aube du jour, c'est-à-dire jusqu'au moment où je me rendis à bord. Lorsque nous eûmes franchi la barre du fleuve, à l'aide de la marée montante, il s'éleva une petite brise qui donna quelque répit aux rameurs; les avirons furent mis de côté, on hissa une voile, puis l'équipage se prépara à déjeuner avec du pain et des olives ; le patron de la barque m'ayant convié à ce repas modeste, nous eûmes bientôt fait connaissance, et il m'advint, de propos en propos, de lui parler du concert de la nuit.

« C'est un enfant, me dit-il, qui sera mort dans la maison voisine. »

« Comment! m'écriai -je étonné, est-ce ainsi que la douleur se manifeste à Villa-Real ? »

« Senhor, répondit- il avec une certaine gravité, j'ignore ce qui se passe ailleurs , car jamais je ne me suis écarté de cette côte ; ici, lorsque nous pe/dons un enfant avant qu'il ait accompli sa septième année, nous nous réjouissons sincèrement de la grâce que le bon Dieu lui a faite ; il échappe aux misères de ce monde, senhor, pour rentrer sans tache dans le sein de son créateur!... »

Tandis que le marin s'exprimait à peu près en ces termes, je considérais son visage basané et ruisselant de sueur, ses mains calleuses, sa chétive nourriture, je pensais à sa .dure condition, aux hasards de la mer, et j'appréciais toute la portée de ses paroles. Telle est l'origine d'un usage qui a sa source dans le sentiment profond et religieux de nos misères, mais qui, dans les colonies espagnoles, où son véritable sens est perdu, n'est plus qu'une occasion et un prétexte de divertissements inconvenants.

Parmi les édifices que renferme Guatemala, on peut encore citer les bâtiments de l'Université, formant, quoique inachevés, un ensemble bien ordonné, d'un caractère sévère et de bon goût. L'institution date de 1678 ; elle possède une bibliothèque de 3,000 volumes, dont la majeure partie n'est composée que de vieilleries théologiques sans intérêt. Cette collection s'était accrue du double par la spoliation des couvents; mais le gouvernement actuel a restitué ces trésors littéraires : là s'est bornée sa munificence : de tous les biens confisqués sur les ordres religieux , ce sont les seuls qu'il ait rendus. Il existe à la bibliothèque de l'Université une histoire manuscrite du pays, d'un certain père Ximenes, que je n'ai vue citée nulle part et qui peut-être n'a jamais eu de lecteurs; l'ouvrage consiste en quatre gros volumes : j'ai négligé, je dois le confesser, cette excellente occasion de m'instruire. Quant au musée d'anatomie, dont on m'avait dit des merveilles, il se résume en une pièce unique , modelée en cire sous la direction du docteur Flores, et conservée à l'amphithéâtre de l'hospice. La même déception m'attendait au cabinet d'histoire naturelle et à l'académie des beaux-arts, institutions qui n'ont jamais existé que dans l'imagination des habitants et dans certains traités de géographie.

Je n'ignore pas qu'il s'était formé, en 1795, une association patriotique, en vue d'encourager l'agriculture, d'améliorer l'éducation des classes inférieures et de stimuler l'industrie nationale. Cette compagnie fut embrasée dans l'origine du feu qui brûle toujours pour les choses nouvelles; les communications, les projets, les rapports affluaient dans son sein : c'était le cacao , dont la culture demandait une réforme; le mûrier, qui promettait des résultats inespérés ; le lin , récemment introduit et soumis à d'intéressantes expériences; celui-ci apportait une simplification à la préparation de l'indigo; celui-là un procédé nouveau pour filer le coton; on votait une caisse de secours au profit des artisans malades : en un mot, chacun n'était préoccupé que du souci de la prospérité publique et du désir d'en hâter les progrès.

Mais l'enthousiasme qui animait les fondateurs de la Société

économique s'est dissipé avec le temps; les tracasseries du gouvernement , la modicité des ressources, les déceptions inséparables de premiers essais, refroidirent le zèle des sociétaires ; de graves perturbations dans Tordre politique imprimèrent une direction nouvelle aux esprits; chacun s'affranchit peu à peu d'obligations qui devenaient trop lourdes; bref, l'institution, depuis longtemps chancelante , est aujourd'hui sur son déclin. Grâce au produit d'une loterie annuelle, encouragée par le gouvernement, elle entretient encore une école gratuite de dessin , de sculpture et de mathématiques élémentaires; publie un recueil périodique , qui n'a pas, il est vrai, de lecteurs, et persiste, au milieu de l'indifférence générale, à décerner des primes à l'industrie et au travail; mais le concours est tellement déserté, que la palme est remportée souvent par un mouchoir brodé ou par quelque autre objet frivole, ouvrage d'une demoiselle de bonne maison.

L'aspect de Guatemala est triste : l'uniformité des constructions, l'absence de voitures, le silence et l'abandon des rues, pénètrent l'étranger d'un sentiment d'ennui mortel , dès qu'il n'est plus stimulé par la curiosité. Je ne sache guère qu'un botaniste, qui puisse trouver une distraction dans l'enceinte de la ville. Vers la fin de septembre, lorsque j'y résidais, on remarquait le long des maisons un aster fort joli, ainsi qu'une nicotiane aux corolles pâles et tubuleuses; les belles fleurs carminées de la mirabilis jalapa s'épanouissaient dans les lieux ombragés; une liane magnifique, Yipomœa villosa, grimpait le long des murs couronnés d'œillets d'Inde et de diverses espèces de solanées ; enfin, sur le bord des ruisseaux , on voyait fleurir l'hélianthus aquatique, Fœnothère rose, etc. Ces plantes croissent librement dans les interstices du pavé, qui parfois disparaît sous leur exubérance. La flore devient plus riche à mesure qu'on s'éloigne du centre pour se rapprocher des faubourgs : on rencontre alors le dahlia arborescent, le datura, Yipomœa longistipulata, ïeuphorbia pulcherrima , et un admirable convolvulus bleu qui, je crois, est encore inédit.

Mais si le bruit des équipages et le mouvement de la circulation

ne troublent point la quiétude des habitants, leur oreille est assourdie par le son mélancolique des cloches , qui se propage de couvent en couvent et d'église en église, pendant toute la durée du jour. La ville s'éveille tard et s'endort de bonne heure ; à huit heures du matin les boutiques sont encore désertes; à dix heures seulement le marché commence à s'animer; dès que les ombres baissent , tous les étalages disparaissent , toutes les portes se ferment hermétiquement ; après huit heures, on ne rencontre plus que les veilleurs de nuit se rendant à leur poste. L'organisation des serenos et l'éclairage des rues sont deux améliorations de date récente. Avant l'année 1841 , la voie publique n'était guère plus sûre qu'elle ne le fu( jadis à la Havane ; mais aujourd'hui on peut circuler librement, sans armes et sans crainte, à toute heure de la nuit, dans l'étendue du rayon organisé. Ce n'est pas sans difficulté que l'administration municipale est parvenue à faire jouir la ville d'un bienfait de cette importance ; l'obstacle venait des propres habitants, qui se sont refusés longtemps, à assurer au prix d'une rétribution modique, leur sécurité journalière4.

Le spectacle le plus intéressant que m'ait offert Guatemala , c'est celui de la place publique, où les indigènes, qui concourent particulièrement à l'approvisionnement du marché, affluent de tous les points circonvoisins. Du nord viennent le charbon, le bois de pin , les fruits qui donnent leur nom au village de Jocotenango 2, les vases en terre que les femmes de Chinauta apportent dans des filets, gravissant chaque matin, sous le poids de cette charge incommode, l'escarpement qui sépare leur bourgade du plateau. Du sud arrivent le laitage, les fruits et les plantes potagères des climats tempérés; de l'est, les productions de la zone tropicale, les poissons du lac d'Amatitan, le sucre et le coton de la côte. Par cette route débouchent les Indiens des Altos, la race la mieux trempée de l'Amérique Centrale : leur visage plus ovale, leur barbe mieux fournie, leur physionomie intelligente,

1. La taxe basée sur la valeur foncière des maisons varie de 2 à 12 réaux par mois.

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