‹ Voyage dans l'Amérique Centrale, l'île de Cuba et le YucatanChapitre 79 sur 96 · Jocote; c'est le spondias mirobolanus. L · texte numérisé non relu

Jocote; c'est le spondias mirobolanus. L

l'indépendance et la fierté de leur maintien, les distinguent des naturels de la Vera-Paz; ce sont les hommes les plus utiles et les plus industrieux de l'État. Ils fournissent la ville de froment et d'étoffes de laine , de cacao qu'ils vont acheter sur la côte de Soconusco, et de chapeaux en pétioles de palmier qu'ils tressent pendant le cours de leurs voyages.

Ailleurs ce sont des Indiennes s' acheminant d'un pas agile, leur panier sur la tête, leur dernier-né supendu à leurs flancs: on ne voit pas sans compassion ces petites créatures promener autour d'elles des regards étonnés et se cramponner de leurs faibles mains au corps fatigué de leur mère ; quelques-unes de ces femmes ont franchi en une heure et demie les trois lieues qui séparent Mixco de la cité, et les tortillas qu'elles apportent, enveloppées d'une serviette, n'ont pas encore perdu leur moiteur.

Onze heures sonnent : les derniers villages de la banlieue ont fourni leur contingent, et le marché présente un coup d'œil animé. Tout à coup le poste bat aux champs ; un homme de taille moyenne, jeune encore , aux cheveux noirs et au teint basané , traverse les arcades qui conduisent au palais du gouvernement. C'est le président Carrera, cet Indien redoutable, qui a renversé le prestige de l'autorité espagnole, et qui personnifie aujourd'hui la force matérielle de l'État. Il est en costume de ville, sans aucun insigne distinctif : les gens de mauvaise mine dont il est suivi, et qu'on prendrait pour des laquais, sont les aides de camp de Son Excellence, tristes personnages, sortis comme elle des rangs infimes, inféodés à sa fortune, et qui, pour garder ses bonnes grâces, ne reculent devant aucun genre de service. Le président marche silencieusement , la tête penchée, les yeux attachés sur le sol; à peine daigne-t-il répondre au salut qu'un passant lui adresse; il disparaît sous la voûte du palais, sans que la population se soit émue d'un incident qui se reproduit tous les jours.

Le marché de Guatemala est approvisionné de végétaux variés, récoltés parfois dans des localités voisines, mais douées d'un climat différent. Les fruits d'Europe, en petit nombre et de mé-

diocre qualité, s'y confondent avec ceux de l'Amérique,, à tel point que les vendeurs eux-mêmes ne soupçonnent pas la diversité de leur origine. De loin en loin, on voit des échoppes où les Indiens trouvent h se restaurer à bon marché ; ils se munissent d'abord de tortillas qui se débitent à part, puis se présentent, leur écuelle ou leur calebasse vide à la main; on leur donne, pour un cuartillo (13 cent.), une bouillie rouge, épaisse, qu'ils nomment puliqiie, composée de maïs, de piment et de fragments de tortillas mêlés ensemble ; rien n'est moins attrayant que ce mets national, et en général, que tout l'appareil des restaurateurs indigènes. Surpris un jour par une averse qui me contraignit à chercher un abri sous les galeries de la place, j'employai mes loisirs à observer l'économie de ces échoppes. La plus voisine était tenue par une vieille mulâtresse, accroupie comme un singe entre trois jarres de terre et un fourneau : lorsqu'un chaland se présentait, elle choisissait dans un panier une large feuille de bananier, plongeait sa main ridée dans un des réceptacles, et en tirait une poignée d'herbes cuites, qu'elle étendait préalablement sur la surface du végétal; puis elle y ajoutait un lit de haricots; enfin la même main, encore verte, disparaissait dans la troisième jarre et en sortait d'un beau rouge orangé; celle-ci contenait le pulique, bouillie fortement assaisonnée, dont j'ai parlé plus haut , et qui devait donner à ce mets composé le dernier degré de perfection. Les talents culinaires de la mulâtresse étaient certainement appréciés, car elle faisait un grand débit.

Çà et là de vastes parasols, recouverts en feuilles de palmier, abritent des étalages où se vendent des sirops, du liste et d'autres breuvages rafraîchissants ou toniques. Dans l'éloignement , ces hommes nus et cuivrés, assis sur les degrés de l'église , en dehors du mouvement et des séductions de la place, sont des Indiens de la tierra caliente : semblables à une troupe d'oiseaux voyageurs, ils se reposent en déjeunant avec un épi dé maïs. Ceux-ci sont des zambos, variété de la race humaine, produite par le mélange du sang américain et du sang africain ; reconnaissables à leur teint couleur suie, à leurs yeux ardents, à leurs cheveux bouclés, ils joignent à

un caractère sanguinaire la plus complète indifférence pour tout ce qui est honneur, moralité, principes. On distingue les habitants de Palin et de Jocotenango à leurs culottes de coton blanc, dont le fond descend à mi-jambe ; costume bizarre que leurs aïeux reçurent des conquérants, probablement en souvenir des Maures. Voici des ladinos , véritables lazzarroni , se régalant de boîtes de confiture , à l'ombre des arcades où ils sont nonchalamment assis; ils ont déjà gagné leur journée et ils en dissipent le produit, sauf à reprendre du travail quand la faim les y contraindra. Enfin ces hommes en veste ronde, qui ferment avec soin leurs boutiques, sont les véritables citoyens de la ville; la simplicité rustique de leur costume et de leurs allures ne tient nullement au caractère républicain ; remplis de vanité aristocratique, ils se montreraient fort blessés si l'on oubliait, en les saluant, le titre dont ils font précéder leur nom.

Tel est le coup d'œil varié que présente la place du Gouvernement; il est rare qu'une altercation s'élève au sein de cette réunion populaire, composée principalement d'Indiens, race d'un caractère doux, honnête, régulière, et nullement hostile envers les étrangers.

Dans la matinée du 19 mars 1840, les lieux que nous venons de parcourir paisiblement, furent le théâtre d'un de ces épisodes tristes et sanglants qui caractérisent les guerres civiles de l'Amérique espagnole. Le général Morazan, chef du parti libéral, s'était imprudemment engagé dans la ville ; mais trop faible pour s'y maintenir, il avait effectué sa retraite pendant la nuit , laissant une arrière -garde de 200 hommes, dans le but de tromper l'ennemi sur ses mouvements. Au point du jour, ce faible détachement qui campait sur la place, fut assailli par des forces considérables; trop inférieur en nombre et se voyant d'ailleurs abandonné, il ne tarda pas à mettre bas les armes. Alors le plus odieux massacre commença; il n'y eut plus de combattants, mais des victimes et des bourreaux. Pour couronner dignement cette scène de meurtre, le commandant du détachement est traîné devant Carrera et devant Paiz , son satellite , qui président froidement au carnage : on l'accable de coups, on le renverse dans la poussière; vainement il

demande la mort; les deux héros le foulent aux pieds de leurs chevaux en lui prodiguant mille injures ; enfin Paiz donne sa propre lance à l'un des sicaires de sa suite , qui met fin au supplice de cet infortuné en la lui plongeant dans le cœur.

Un peu avant le coucher du soleil , la place se vide et devient déserte; deux heures plus tard les boutiques se ferment, chacun rentre chez soi, et le silence n'est plus interrompu que par le son des cloches qui règne désormais sans partage : la ville serait inanimée sans son marché et ses églises.

Un trait saillant du plateau de Guatemala, c'est d'être privé d'eau b la superficie, par le résultat de sa constitution géologique. Les matières volcaniques dont le sol est principalement composé, ont comblé les vallées à des hauteurs de 100 à 500 mètres, en sorte que les montagnes ne montrent réellement à l'œil que la partie moyenne et supérieure de leur masse ; mais les eaux n'en ont pas moins persévéré dans leur cours, et elles ont contribué, en frayant leur issue à travers les produits d'éruption, à former les énormes déchirures que l'on remarque sur les hautes terres, entre le 14e et le 16e degré.

Pour subvenir aux besoins de la capitale, on a dû construire deux aqueducs, qui vont chercher les sources de Pinol et de Mixco, situées à trois lieues vers le sud. Outre les fontaines et les lavoirs publics alimentés par ces canaux , chaque propriétaire reçoit à domicile une quantité d'eau proportionnée au chiffre de son abonnement. Cette eau manque de limpidité, et pour la rendre potable, il est nécessaire de la filtrer; l'excédant de la consommation se rend dans les lavoirs de la maison , dans les bassins du jardin, puis en définitive aux fosses d'aisances et de là sur la voie publique. Telle est l'origine des ruisseaux que l'on voit couler dans les rues de Guatemala, ruisseaux dont les géographes nous font une si agréable peinture1. Débordant à la moindre averse, ils rendent parfois impraticables les bas quartiers et les faubourgs,

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