‹ Voyage dans l'Amérique Centrale, l'île de Cuba et le YucatanChapitre 81 sur 96 · Bacckaris salicifoUa,pMs · texte numérisé non relu

Bacckaris salicifoUa,pMs

L'OCÉAN PACIFIQUE. n\

par la défaite de Carrera et par les excès qui souillèrent la victoire1. La cochenille alimente l'industrie du pays, qui doit exclusivement à cet insecte son mouvement et sa prospérité. Des Indiennes, pauvrement vêtues, allaient de porte en porte, suivies de nombreux enfants, offrir des fruits et des tomates sauvages, mais aucune ne demandait l'aumône : je n'ai jamais vu d'indigène faire appel à la charité publique pendant mon séjour dans l'Amérique Centrale.

Au delà de Villa -Nueva, nous gravîmes une côte d'une hauteur médiocre, qui borne le plateau vers le sud; le sol, extrêmement sec, est toujours composé de produits volcaniques, ayant l'apparence de roches arénacées, entremêlées de ponces et de scories. Lorsque nous eûmes fait environ deux lieues, nous découvrîmes, à l'étage inférieur, une plaine spacieuse, divisée par petits compartiments irréguliers et qui paraissait être cultivée avec soin ; sur la gauche , on apercevait un lac découpé par la dentelure des montagnes, et près du lac une ville , dont on distinguait assez nettement les rues et les principales constructions : c'était Amatitan , où je me proposais de séjourner.

Assise au bord d'une magnifique vallée, à la base des sierras qui forment le dernier gradin de la Cordillère, Amatitan s'est élevée en peu d'années, grâce à l'industrie de ses habitants, au niveau des villes les plus riches et les plus florissantes de l'État. Elle doit son origine aux religieux dominicains qui, s'y étant fixés en 1549, réunirent sur un seul et même point les Indiens dispersés aux alentours, et devinrent les bienfaiteurs et les suzerains de la contrée. Cet ordre dont les services sont aujourd'hui complètement oubliés, perdit ses biens avec son influence dans les révolutions de l'Amérique Centrale ; les esclaves noirs , qui cultivaient le sol , reprirent alors leur liberté et s'unirent à la race indigène; il résulta de cette fusion une variété qui domine aujourd'hui dans la vallée, où elle brille moins par la beauté des formes que par la vigueur musculaire , par

1. Le 11 septembre 1830, les troupes fédérales commandées par le général Salazar, surprirent Carrera dans cette localité et lui tuèrent 450 hommes.

la propension au travail que par l'esprit de spéculation et d'entreprise.

Ce fut en 1825 que l'éducation de la cochenille, pratiquée de temps immémorial au Mexique, fixa l'attention de cette population. Les premiers essais, dirigés au hasard et avec de faibles capitaux , n'obtinrent qu'un médiocre succès; mais quelques années plus tard, de nouvelles expériences furent tentées sous l'impulsion d'un certain nombre de familles que les révolutions bannirent de la capitale , et qui cherchèrent dans cette industrie les moyens de rétablir leur fortune. Cette fois on procéda avec une sage circonspection; on recueillit et l'on enregistra tous les faits précédemment acquis. Parmi les différentes espèces de nopals, on choisit celle qui s'accommode le mieux du sol et du climat d'Amatitan ; on étudia les maladies de la cochenille et l'on en chercha les remèdes. Des hangars furent construits pour l'abriter pendant la saison pluvieuse; enfin la culture de la plante se perfectionna , l'histoire naturelle de l'insecte s'éclaircit graduellement, la production prit Un caractère méthodique et devint un art La récompense ne se fit pas attendre. Jusqu'alors les habitants de la vallée avaient vécu de la pêche de leur lac, de la culture de leurs jardins, et d'autres industries précaires, qui n'ont jamais conduit à la fortune. Leurs progrès furent si rapides dans la voie nouvelle où ils s'étaient engagés, qu'on vit bientôt succéder aux chaumières des maisons confortables , bâties avec solidité et même avec un certain luxe; des terres incultes ou vouées à la production des pastèques, acquirent une énorme valeur; et de pauvres journaliers, passant de la misère à l'opulence, réalisèrent un capital de 100,000 à 150,000 piastres. La population s'accrut naturellement avec le développement de la prospérité publique, en sorte que dès l'année 1835, Amatitan, par son importance, méritait d'être élevée au rang de cité par la législature de l'État. Cette ville renferme aujourd'hui 7,000 âmes, indépendamment de la masse flottante, qui est considérable au temps de la récolte.

On ne peut échapper, pour peu que l'on ait quelque connaissance

dans la ville , à la visite minutieuse des plantations et des hangars où, pendant la saison des pluies, le précieux insecte poursuit son existence sur des articles détachés de la plante. Le propriétaire débute par y conduire son hôte et ne manque pas de l'entretenir longuement de ses craintes et de ses espérances. Quiconque possède un champ, un jardin, la plus mince parcelle de terrain, saisit la pioche, plante des nopals et achète de la graine (grana). Une plantation rapporte au bout de trois années ; elle dure de dix à douze, et si les circonstances ont été favorables, le cultivateur, dans l'intervalle, doit être largement indemnisé de ses avances. On a vu des bénéfices de 30,000 à 40,000 piastres réalisés dans l'espace d'une année. Ce genre d'industrie est donc rempli de séduction ; mais en même temps, il est aléatoire, car une pluie intempestive suffît pour anéantir la récolte et ruiner le propriétaire, lorsqu'il a exposé, comme il advient souvent, la totalité de ses capitaux.

Les vallées d'Amatitan, de l'Antigua et de Villa-Nueva , sont les seuls points du Guatemala où jusqu'à présent l'éducation de la cochenille ait pris un développement sérieux ; mais la première jouit d'une supériorité incontestable , sous le double rapport de l'abondance et de la qualité. Elle doit cet avantage à l'égalité du climat, qui favorise le développement de l'insecte, et à la nature du terrain qui produit sans effort la plante dont il se nourrit : un peu plus de chaleur, un peu moins d'humidité hâtent ici l'éclosion et permettent d'effectuer une double récolte. Toutefois, la seconde, inférieure en volume et en qualité , ne jouit pas de la même faveur dans le commerce. Indépendamment de la cochenille sèche exportée annuellement, les habitants tirent un profit considérable de la semence, qu'ils vendent en janvier et en février aux cultivateurs de l'Antigua 4.

Amatitan est une ville trop moderne, construite d'ailleurs avec trop de rapidité, pour offrir aucun monument remarquable ; l'objet

1. L'exportation annuelle de la cochenille dans le Guatemala peut être évaluée à 6,000 surons (4,500 kil.), lesquels, à raison de 12 fr. le kilog., valeur. acquise sur les marchés d'Europe, représentent une somme de 5,400,000 fr.

tU CHAPITRE XXL

le plus saillant qu'elle renferme, est un magnifique ceïba, dont les rameaux ombragent toute la place du marché ; mais elle surprend le voyageur par l'importance des intérêts qui s'y agitent, et par un mouvement industriel qui contraste avec la stagnation des autres villes de la république, sans en excepter la capitale. Je remarquai avec surprise que les rues y portaient des noms, les maisons des numéros, et qu'il y existait des cafés, même des billards ! La vie y est assez chère, comme il arrive dans les centres populeux où se réunissent un grand nombre de consommateurs, et lorsque une industrie spéciale vient enlever à l'agriculture, non-seulement ses bras, mais la majeure partie de son domaine.

A un mille de la ville, s'étend un lac fortement découpé par les angles saillants des montagnes qui couronnent le plateau de Guatemala. Ce bassin , emprisonné par une chaîne de 3,000 pieds de hauteur, porte l'empreinte manifeste des révolutions qui ont donné à la contrée sa configuration remarquable et dont les germes fermentent encore aux alentours. Large environ d'une lieue sur une longueur triple, dans la direction de l'est à l'ouest, le lac d'Amatitan croît rapidement en profondeur, et vers le centre on chercherait en vain le fond avec une sonde de deux cents brasses. Quoique l'eau soit limpide, elle tient en dissolution des sels légèrement purgatifs qui n'altèrent pas son goût, mais imprègnent le rivage d'une odeur particulièrement sensible à l'époque de l'étiage. A la première verdure que ramènent les pluies, on voit descendre sur la rive les troupeaux des fermes voisines qui , guidés par une habitude traditionnelle, viennent rafraîchir leur sang en broutant ces pâturages doués de vertus médicinales. Le paysage est triste et médiocrement pittoresque, malgré la valeur absolue des éléments qui le composent; pas une voile n'égaie la solitude du lac; aucun mouvement suivi ne relie, par cette voie naturelle , la ville d'Amatitan au bourg de Petapa, situé à l'extrémité opposée; à peine aperçoit-on dans les roseaux ou gisant sur le sable quelque mauvais bateau , dont la forme étrange est en opposition avec tous les principes de l'architecture navale. Les montagnes sont revêtues d'une

végétation rabougrie qui se développant au contact de l' humidité, ombrage leur limite inférieure d'un taillis plus riche et plus serré ; dans les anses abritées, surnagent de grands amas de ponces, semblables à des graviers mouvants.

Désirant explorer ce bassin remarquable, je m'embarquai sous la conduite d'un vieux pêcheur qui, fidèle aux errements du passé, continuait à exercer le métier de ses pères sans se préoccuper de l'industrie nouvelle qui transformait sa ville natale. Pendant notre excursion, dont l'agrément fut un peu gâté par les appréhensions que m'inspirait sa barque, nous tuâmes plusieurs oiseaux et parvînmes à nous procurer les différentes espèces de poissons qui peuplent les eaux du lac 1. La plus grosse est la mojarra, dont le poids excède rarement trois livres; je l'ai trouvée, malgré sa réputation, bien inférieure en qualité aux perches de nos rivières. 0 n ditque Fray Domingo Martinez , le fondateur d'Amatitan , apporta de la mer du Sud les premiers poissons que l'on ait vus dans ce grand réservoir ; l'essai ne fut sans doute pas heureux, car en 1686, la municipalité de Guatemala, à laquelle appartenait le droit de pêche, le fit empoissonner de nouveau : il est probable que l'alevin fut tiré cette fois des cours d'eau du voisinage.

A l'extrémité méridionale du lac, et tout près de la ville, naît une belle rivière qui suit paisiblement la vallée , s'échappe comme un torrent des gorges qui la terminent, franchit en plusieurs bonds l'étage inférieur de la Cordillère, puis reprend la tranquillité de son cours jusqu'à l'océan Pacifique, où, dans sa lutte avec la mer, elle forme la barre d'Istapa. Lorsque l'on considère, indépendamment de l'évaporation , le volume d'eau qui s'épanche par ce déversoir naturel , on demeure convaincu que le lac d'Amatitan est alimenté par des réservoirs souterrains, car les faibles ruisseaux qui y mêlent leurs ondes, ne sauraient équilibrer le tribut qu'il verse à l'Océan. On traverse le Rio Michatoya sur un pont en pierre, d'un effet pitto-

1. Elles sont au nombre de quatre, savoir : la mojarra, espèce de cichla, d'un jaune doré, avec une tache brun-violàtre au centre des écailles; le civique, violet et zébré de brun, appartenant à la même tribu; le pepesca, salmonoïde de couleur argentée; enfin le pescadito, petit poisson insignifiant.

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