‹ Voyage dans l'Amérique Centrale, l'île de Cuba et le YucatanChapitre 82 sur 96 · II. Wi · texte numérisé non relu

II. Wi

?26 CHAPITRE XXL

resque, monument assez rare dans cette partie du monde, et dernier vestige de l'administration intelligente des Dominicains. A l'époque où il fut construit, la population occupait les deux rives, mais depuis, elle s'est concentrée presque exclusivement sur la droite. Les collines du voisinage sont couvertes de fleurs innombrables, mais peu diversifiées; l'espèce dominante est le zinnia violacea, depuis longtemps connu dans nos jardins; variable dans sa couleur, cette plante, qui du rouge écarlate passe à l'amarante, se mêle à d'autres hélianthées et à deux sortes de tagétès.

Amatitan est un pays fiévreux, surtout en avril et en mai, époque où régnent les vents du sud qui s'imprègnent, dit-on, des miasmes d'un marécage peu éloigné; le rude travail des nopaleries exerce en outre une influence funeste sur la santé des habitants; on a constaté que le tiers des individus admis chaque année à l'hospice de Guatemala provenait de cette localité. En général , les fièvres sont simplement intermittentes à leur début ; elles ne prennent un caractère sérieux que par l'imprudence ou l'incurie des malades.

Je fus obligé de me séparer de Morin h Amatitan, car il lui devint impossible de m' accompagner plus loin : ses pieds étaient réduits à un si pitoyable état, par suite d'opérations successives pratiquées sur les niguas, que je craignis de l'exposer à la gangrène sous le climat brûlant de la côte. Il reprit donc la direction de Guatemala , tandis que, monté sur une mule et suivi d'un Indien qui portait mon léger bagage, je poursuivais ma route vers l'Océan.

L'uniformité des plantations de nopals se prolongea longtemps autour de nous, lorsque nous eûmes quitté la ville ; puis, les chaînes qui circonscrivaient la vallée se rapprochèrent et la culture ne tarda pas à s'effacer. En général, les sommités étaient arides, rocheuses et dénudées ; mais une végétation magnifique ombrageait la base des sierras; l'air était embaumé par l'odeur des clématites, et des convolvulus de toute couleur émaillaient les buissons.

Nous suivîmes, au pied des montagnes, un sentier bordé d'arbres fruitiers que les Indiens nomment jocotcs; ce sont des pruniers pour

les Espagnols, et pour les botanistes des spondias; leurs bourgeons florifères se développant de très bonne heure, ils se montrent chargés de fruits longtemps avant de porter une seule feuille ; ces fruits sont des drupes charnus, médiocres en qualité, de la grosseur et de la forme d'une prune ; on en distingue deux espèces : la plus grosse (s. lutea, L.), d'un jaune doré, dont la pulpe est pâteuse, légèrement acidulée, d'un goût analogue à celui de la pomme €uite; l'autre (s. purpureab L.), d'un rouge pourpre et d'une saveur aigrelette. A la fin d'avril, les spondias se revêtent d'un feuillage touffu qui ressemble à celui du frêne i.

Nous déjeunâmes à Palin, sur les confins de la terre tempérée, où finit le second étage du plateau et où commencent les pentes accidentées de la côte : la température croît rapidement à partir de cette localité qui fournit les meilleurs ananas au marché de la capitale. Au delà du village, nous rencontrâmes, à travers les bois, plusieurs troupes d'Indiens voyageant en famille; les femmes n'avaient que leur pagne bleu pour tout vêtement ; mais à l'aspect d'un étranger qui n'appartenait pas à leur race, un sentiment instinctif de pudeur s'éveilla chez les plus jeunes, et je les vis dénouer un petit mouchoir de coton dont elles se voilèrent de leur mieux.

Trois lieues avant Escuintla , on découvre du haut de la Cordillère, des espaces infinis qui se confondent avec l'azur du ciel : ce sont d'abord des bois de cocotiers, puis des champs de maïs ou de cannes à sucre, enfin la masse bleuâtre des forets, accumulées dans un éloignement vaporeux. Nous avions sous les yeux la côte du Sud, célèbre par sa fertilité, son insalubrité, son abandon; je m'arrêtai, dans une muette extase, et saluai le Grand Océan, qui resplendissait de lumière à la limite extrême de l'horizon. Qui pourrait oublier, en présence d'un semblable spectacle, l'histoire si dramatique de Balboa et de ses compagnons? C'était en 1513,

4. Herrera a très-bien caractérisé le spondias, dans une description courte mais poétique : « Ay en Guatemala un arbol commun que llaman los Castillanos ciruelo, que perdiendo la hoja, sin ella da fruto, y despues la echa como lozaneandose del bénéficia que ha dado. » Dec. IV, liv. vm, c. 8.

vingt et un ans après le premier voyage de Colomb ; personne ne soupçonnait encore que l' Amérique fût un monde nouveau, quand le 26 septembre une troupe d'aventuriers fit halte, après de rudes fatigues, sur les pentes de la Cordillère. Alors, Vasco Nunez de Balboa, qui dirigeait l'expédition, ayant défendu que personne quittât son poste , gravit seul les derniers gradins de la montagne. Quand il vit, dans toute sa majestueuse immensité, l'Océan qui reçut plus tard le nom de Pacifique, il tomba à genoux, le cœur palpitant, et remercia Dieu d'avoir fait de lui l'instrument d'une si importante découverte 1.

Ce fut le même Balboa, qui, doué d'une volonté et d'une persévérance indomptables, transporta pièce par pièce, à travers la chaîne du Darien, les premiers navires européens que Ton vit flotter sur le Grand Océan. Quatre ans plus tard, victime de la jalousie de ses compagnons d'armes, il courbait la tête sous la hache du bourreau, au pied de la Cordillère qui avait été témoin de son bonheur et de sa gloire.

La côte du Sud est bien déchue de son ancienne prospérité, quoique la fécondité du terroir y soit toujours incomparable : le maïs y donne deux récoltes; les fruits y acquièrent un volume prodigieux ; on y cueille des bananes d'un demi-mètre de longueur; des anones délicieuses, pesant jusqu'à quatre kilogrammes; des ananas enfin et des sapotes énormes ; mais la véritable richesse du pays, c'est le cacaoyer, qui , favorisé par le sol et par le climat , fournit un produit dont la valeur est sans égale : cependant la culture de cet arbre languit et tend à disparaître sur toute l'étendue de la côte. D'anciens documents constatent que l'on y chargeait annuellement, à l'époque où les bâtiments du Pérou et de Panama fréquentaient le port de Zonzonate, de 1,500 mille à 2 millions de kilogrammes de cacao; 6 à 700 mille kilogrammes étaient expédiés, à dos de mulet, dans la direction d'Oajaca, et les Indiens en transportaient une égale quantité sur d'autres points du territoire. Dans l'intervalle d'un siècle, la production a diminué

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