Herrera, Dec. I, 1. x, c
des deux tiers, résultat que l'on attribue au décroissement de la population, décimée par l'abus des liqueurs alcooliques. Il est certain que plusieurs villages de fondation moderne, tels que Guaymango et Chaguite, ont déjà cessé d'exister ; d'autres, comme Tezcuco, ne comptent presque plus d'habitants; en un mot, l'ancienne province d'Escuintla est aujourd'hui tellement déchue, qu'on a dû l'annexer au département de Guatemala. Il en est de même du Suchiltepeques , actuellement réuni à celui de Quezaltenango.
Nous nous arrêtâmes au village de San-Pedro-Martir, pour prendre quelques informations sur la chute du Michatoya. J'eus le regret d'apprendre que les abords en étaient impraticables à l'époque de l'année où nous nous trouvions 4. Les grandes eaux contrarièrent également mes projets de pêche, et je dus renoncer à me procurer le tepemechin, poisson fort estimé qui n'existe pas dans le lac d'Amatitan. Ujie route pittoresque et boisée nous conduisit le même soir à Escuintla , où nous reçûmes un accueil cordial chez un vieil hidalgo de l'endroit.
Le terroir d'Escuintla produit, après celui de Soconusco, le meilleur cacao de l'Amérique Centrale; ce n'est point cependant dans la richesse du sol que la population cherche sa subsistance ; la source qui l'alimente est d'une nature très différente et, comme on va le voir, elle y puise sans beaucoup d'efforts. Il est de mode dans la capitale, en janvier et en février, lorsque les vents du Nord sévissent sur le plateau, de descendre à Escuintla, pour y jouir d'une température plus douce et se baigner dans le Cuzmacale, dont on vante les vertus fortifiantes. Les pentes accidentées de la Cordillère se couvrent alors de voyageurs et de bagages; chacun a fait assurer d'avance une maison, ou plutôt une chaumière que l'on blanchit à neuf, pendant que le propriétaire se retire dans quelque obscur réduit; les derniers arrivés campent en plein air, dans l'enceinte de la bourgade, qui pendant cette heureuse période prend
1. Les auteurs espagnols parlent de cette chute avec admiration. Voy. Juarros, trat. I, c. 2. Herrera lui donne la hauteur d'une portée d'arquebuse, Dec. IV, 1. vm, c. 8.
une animation et un air de fête inaccoutumés ; ce ne sont que promenades dans les bois et dans les vallons, tertulias, bals champêtres, parties de bain et de plaisir. Tout cela est peu dispendieux , et ne ressemble guère aux rendez-vous que le monde élégant se donne , chaque année^aux eaux minérales de l'Europe.
Je me suis baigné moi-même dans le Cuzmacate, petite rivière fraîche et limpide, qui coule en murmurant sur un lit de gravier. J'ignore d'où peut provenir la réputation de ses eaux , n'ayant point remarqué qu'elles tinssent aucune substance particulière en dissolution. Nul établissement, pas même un simple hangar, n'a été construit aux alentours pour protéger la toilette des baigneurs ; les habitants d'Escuintla ne se préoccupent guère de semblables détails, ils jugent que la nature, en ombrageant la rive, a satisfait à toutes les exigences. Quant à leurs hôtes, je n'ose pas dire qu'ils partagent le même sentiment.
Aux approches du carême, les baigneurs reprennent le chemin de Guatemala, tandis que les habitants, rentrés en possession de leurs emeures, se réjouissent à leur tour et dépensent joyeusement leur argent. Telle est la principale industrie du pays : déjà la popu-^ lation n'a plus les qualités de celle qui vit deux lieues plus haut. A mesure, en effet, que l'on s'abaisse des sommets de la Cordillère vers l'Océan , on voit l'homme se dépouiller peu à peu de ses vertus : . le climat, qui énerve son courage, semble exalter au contraire tous ses vices ; il ne travaille plus qu'à regret et quand la dure nécessité l'y force; on n'obtient de lui nul effort, nul service, rien d'utile; mais pour tromper, pour tendre un piège, il sort de son apathie, recouvre de l'activité, et emploiera même, au besoin, les ressources d'un esprit inventif.
Trois mois suffisent, dans ces régions brûlantes, pour conduire le maïs à maturité; chaque tige donne communément de quatre à cinq épis ; mais qu'est-ce que le maïs en comparaison de la précieuse cochenille? Animés par le succès de leurs voisins d'Amatitan, les habitants d'Escuintla imaginèrent un jour de changer de culture et de tout arracher pour planter des nopals ; malheureusement ils
avaient compté sans les fourmis, les chenilles, les blattes et une foule d'autres insectes malfaisants qui pullulent sur la côte; nonseulement la cochenille fut dévorée, mais jusqu'à la plante destinée à sa nutrition. L'expérience en est restée là.
Escaintla, jadis chef-lieu d'une province et résidence d'un gouverneur, n'est qu'un amas de chaumières et de masures, dispersées au hasard, sur un sol que la pluie rend impraticable pour quiconque porte des chaussures; cette incommodité, il est vrai, ne se fait pas sentir à la population. Chaque maison est ombragée d'arbres fruitiers plantés sans goût ni symétrie : ce sont des orangers, des spondias, des calebassiers de deux espèces, des cocotiers, des corossols et des manguiers. On me fit goûter, comme un mets recherché, les feuilles d'un certain arbre (erotalarm sp.), accommodées en manière d'épinards ; mais en conscience je ne saurais en faire l'éloge; les fleurs trouvent également leur emploi dans la cuisine du pays.
Rien n'est charmant comme les alentours de cette bourgade; partout des bois, des rochers, des eaux vives; une richesse, un éclat, une diversité dont les yeux sont ravis. La perspective lointaine des volcans imprime en outre je ne sais quelle grandeur au paysage, surtout depuis le tertre où s'élève l'église, édifice vaste, nu, dépouillé, dont la façade est une ruine pittoresque.
A partir d'Escuintla, une plaine brûlante, entrecoupée de bois et de savanes, descend insensiblement vers la mer; deux villages, Mista?i et Mamgua, et plus loin trois fermes isolées, sont les seuls points habités que l'on rencontre sur un trajet de dix-huit lieues; à droite et à gauche de la route, règne indéfiniment la solitude. Quand je vis le soleil étinceler à la voûte du ciel et verser sa lumière comme un torrent de feu sur la plaine, quand j'entendis le bourdonnement des myriades d'insectes qu'engendrent l'humidité et la chaleur, je ressentis un affaissement moral que je n'avais jamais éprouvé. Déjà je ne possédais plus ni la vigueur ni l'énergie, qui m'avaient soutenu pendant près d'une année, à travers les oscillations de ma santé ; vaincu par l'irrésistible langueur du climat , je
232 CHAPITRE XXL
comprenais, j'excusais même l'indolence et l'apathie dont le spectacle blessait autrefois mes yeux. Cette décadence de mes forces ne fut point passagère : elle persista longtemps après la cessation des causes qui l'avaient amenée.
Nous laissâmes les savanes de Masagua, peuplées d'hélianthus, de sidas et d'autres malvacées arborescentes, pour entrer dans le domaine des forêts. Là, nous vîmes des papayers sauvages, aux tiges grêles, argentées, couronnées d'un superbe feuillage, et des citronniers épineux , chargés de petits fruits singulièrement aromatiques; mais ce qui attira surtout mon attention, ce fut la forme étrange des ceïbas, renflés comme des fuseaux à trois ou quatre mètres du sol : cette turgescence n'est point ordinaire au ceïba, que j'ai vu croître ailleurs dans les conditions normales des autres arbres. Était-ce une espèce particulière? je l'ignore; j'ajouterai seulement que l'effet produit au milieu du bois par les troncs blanchâtres et monstrueux de ces végétaux me parut fort extraordinaire.
Le soleil touchait à son déclin, lorsque nous atteignîmes la hacienda del Naranjo , où nous nous proposions de passer la nuit. J'étais muni d'une lettre de recommandation, qui nous valut tout ce que nous pouvions espérer, un abri et un souper, composé d'un peu de viande salée, de bananes vertes, et de l'inévitable haricot noir. La contrée n'offre aucune autre ressource alimentaire; elle ne brille point d'ailleurs par les vertus hospitalières de ses habitants, la plupart zarnbos, c'est-à-dire appartenant à la caste la moins intéressante et la plus dégradée de l'État. Ceux de la ferme étaient atteints d'affections scrofuleuses, dont leurs jeunes enfants, boiteux ou estropiés, avaient recueilli l'héritage.
Fatigué de la marche et accablé du poids de la chaleur, je m'étais « endormi paisiblement dans mon hamac, quand une voix discordante vint m'arracher aux rêves de meilleurs jours. C'était le régisseur qui, depuis le seuil de ma porte, entouré de ses domestiques, les yeux tournés vers une image de la Vierge , entonnait la prière du soir. Chaque verset du cantique était répété par quinze voix plus fausses et plus stridentes que je ne saurais l'exprimer. En ce moment,
un orage passait sur la ferme : le tonnerre grondait, et la lueur des éclairs faisait pâlir la lampe qui brûlait devant la madone; tout enfin semblait réuni pour travestir un acte religieux en une scène vraiment diabolique.
Le lendemain matin, tandis que l'on sellait ma mule , je remarquai sur ses épaules des taches de sang coagulé , et j'appris, en questionnant mon guide , que ces taches étaient le résultat de la morsure des chauves- souris. Ces animaux nocturnes, dans les parages où ils pullulent, comme sur les côtes de l'océan Pacifique, sont le fléau des troupeaux et même de l'homme ; j'en ai douté longtemps, mais il a bien fallu me rendre à l'évidence; il est certain, pour me borner à un seul fait, que le village de Misata, situé à dix lieues de Zonzonate, a été dépeuplé par ces vampires ; les survivants n'ont trouvé d'autre expédient pour échapper à leurs atteintes, que de s'enfermer tous les soirs dans de véritables cages de bois. La morsure de la chauve-souris ne cause point de douleur ; en battant constamment des ailes, l'animal produit même une fraîcheur agréable qui favorise le sommeil de sa victime. On peut perdre ainsi chaque nuit huit à dix onces de sang sans le savoir. Cependant ces émissions réitérées ne tardent pas à amener un ralentissement dans la circulation ; les forces digestives, particulièrement celles de l'estomac, languissent; l'énergie musculaire décroît; un sentiment de défaillance se propage dans tous les organes; le tissu cellulaire s'infiltre de sérosité, et le malade tombe dans un état d'épuisement ou contracte une hydropisie qui se termine souvent par la mort.
Les historiens de la conquête ont fort bien signalé l'instinct sanguinaire des chauves-souris américaines ; Bernai Diaz s'en est plaint dès l'origine, et nous tenons d'Herrera qu'elles avaient dépeuplé de menu bétail les environs d' Amatitan i. Elles mordent les chevaux au garrot ou sur les épaules ; mais en général , le mal qui en résulte pour ces animaux ne vient pas tant de la perte du sang que de l'inflammation occasionnée par le frottement du bât ou de la selle.
1. B. Diaz, c. 169. — Herrera, Dec. 1, 1. x, c. 7, et Dec. IV, 1. vin, c. 8.
Quant à l'homme, elles l'attaquent aux extrémités qui sont le plus ordinairement à découvert, comme les orteils, les mains, la tête, en s'adressant de préférence aux membres qu'elles ont déjà mordus ; la blessure, peu apparente, se reconnaît à une tuméfaction légère de la peau et à l'ecchymose produite par la rupture des vaisseaux capillaires.
Nous étions à trente pas de la hacienda, quand je ressentis à la cuisse droite une douleur subite, que je ne puis comparer qu'au déchirement d'un trait de scie. Cette sensation m'était déjà connue ; je l'avais éprouvée sur la lagune de Terminos. Ayant quitté promptement, grâce à la solitude, ce vêtement que les bienséances interdisent en certain pays de nommer, un scorpion en tomba , comme je le soupçonnais. Je ne m'en préoccupai pas davantage; la douleur cessa au bout de quelques heures, et le lendemain matin il ne subsistait plus qu'un peu d'inflammation autour de la piqûre. Il ne faut pas croire cependant que les choses se passent toujours ainsi : lorsque l'aiguillon de l'insecte rencontre sur son trajet quelques filets nerveux, la souffrance est vive et durable; les accidents sont aussi plus sérieux ; quelquefois même l'organe intéressé est frappé de paralysie pendant un temps plus ou moins prolongé.
Après cet incident, nous poursuivîmes notre voyage à travers les bois. La route était bordée d'ingas, ramifiés au niveau du sol et formant de gigantesques cépées; on voyait aussi de beaux jaracandas, couverts de fleurs d'un bleu violacé, qui exhalaient une délicieuse odeur ; mais les palmiers, si nombreux sur la côte orientale, avaient presque entièrement disparu. Lorsque nous eûmes dépassé la ferme inhospitalière de YOvero, la forêt prit un caractère de grandeur solennelle , et le silence devint effrayant. De larges papillons crépusculaires se levaient par essaims et se fixaient , après un vol inquiet, sur le tronc des arbres, où leur nuance grisâtre se confondait avec celle des écorces. Ces parages, au printemps , sont hantés par les chasseurs d'iguanes, qui font avec la capitale un commerce de ces reptiles, et les transportent même jusque dans les Altos. C'est un gibier fort recherché en temps de carême : on estime
L'OCÉAN PACIFiQUE. 235
surtout les femelles œuvées, ainsi que les belles pièces pesant jusqu'à quinze et vingt livres1.
Tandis que je promenais des regards curieux autour de moi , espérant découvrir quelqu'un de ces lézards ( il eût été le bienvenu quoique nous ne fussions pas en carême), Cecilio, mon guide, qui marchait silencieusement à mes côtés, ouvrit la bouche tout à coup pour me demander si mon fusil était chargé.
— N'en doutez pas, lui répondis-je; avons- nous quelque ennemi à redouter?
— Assurément, seigneur, car ce bois fourmille de jaguars; la dernière fois que j'y passai, il y aura bientôt cinq ans , nous en vîmes un, là-bas, couché près de cette mare ; il était grand, seigneur, comme la mule que monte Votre Grâce.
— C'est une belle taille pour un jaguar, repartis-je en souriant ; quelqu'un de vous fut-il mangé?
— Non, seigneur, mais il ne s'en fallut guère.
— Alors, que vous arriva-t-il?
— Le jaguar se leva, seigneur, grinça des dents et s'enfonça dans la forêt. Celui-là, poursuivit Cecilio après une pause pendant laquelle je demeurai pensif, celui-là, seigneur, est bien connu des haciendas voisines : Don Pasquale, le régisseur, en parlait encore hier soir. Tenez, voici le lieu, c'est ici que nous l'aperçûmes.
Il achevait ces mots, lorsque je crus entendre un frémissement dans les broussailles; mon cœur -battit et j'armai mon fusil; peu familiarisé avec ce genre de chasse, je me demandais en secret si je hasarderais une balle , hors le cas de légitime défense ; mon doute n'était pas encore résolu , quand je reconnus (pourquoi ne pas l'avouer?) la robe rouge d'une génisse qui paissait fort innocemment, sans soupçonner l'alerte qu'elle nous avait donnée. Telle fut notre aventure dans la forêt.
1. L'iguane était en grande estime au Nouveau-Monde, surtout dans les lies Caraïbes, où le bas peuple n'avait pas le droit de s'en nourrir, de même qu'en Espagne le paon et le faisan étaient interdits aux gens de condition inférieure. P. Martyr, Dec. I, 1. m. — Cependant les conquérants se montrèrent tellement délicats dans l'origine, que ce fut la nécessité, et même la plus dure, qui triompha de leur répugnance.
Je n'ignore pas qu'assez généralement les récits de voyage abondent en incidents beaucoup plus dramatiques ; quand le théâtre est éloigné, les bêtes féroces y jouent souvent un rôle fort goûté du lecteur. Pour moi , j'ai parcouru des forêts aussi vieilles que le monde; j'ai campé dans des solitudes où la nature règne sans partage, et je n'ai pas, qu'on veuille bien m' excuser, une seule histoire de ce genre à rapporter. Non pas assurément que je nie l'existence des jaguars, des panthères, des lions et de tous les grands carnassiers; seulement , à mon avis , ces animaux sont rares : ils ont des habitudes nocturnes, et comme d'ailleurs l'instinct les éloigne de l'homme, à moins de s'acharner à les poursuivre, le voyageur les trouvera bien rarement sur sa route.
Déjà l'on entendait le bruit lointain et mesuré de la mer; le bois était entrecoupé de marécages saumâtres , où croissaient des palmiers grêles et épineux de la tribu des bac fris, qui aiment le voisinage de l'eau (b. setom et macrocantha , Mart.). Bientôt nous vîmes des huttes ombragées par de grands tamarins ; nous étions aux salines de Santa-Rosalia, établissement précaire et misérable, comme il en existe tout le long de la côte.
Les hautes marées engendrent sur le littoral de l'océan Pacifique, dont le niveau est généralement bas, des lagunes qui, dans la belle saison , deviennent le siège d'une évaporation rapide ; les moins profondes se dessèchent même totalement, abandonnant, sur l'espace qu'elles ont occupé, une couche de sel que l'on recueille presque sans travail. Aussitôt que le temps des pluies est passé, les ouvriers se réunissent sur les lieux d'exploitation , réparent les huttes que l'hiver a dégradées et procèdent à la construction de leurs fourneaux ; leur tâche consiste à purger la croûte saline des particules étrangères qui en altèrent la qualité , puis à faire évaporer l'eau du lavage par le moyen du feu.
A ce période de notre voyage, Cecilio et moi nous nous trouvâmes fort embarrassés : le port d'Istapa, vers lequel nous nous dirigions, est séparé du continent par le cours du Michatoya; lorsque les eaux sont basses, les bêtes de somme franchissent aisé-
ment cet obstacle ; mais à l'époque des crues, l'accès du port leur est interdit; les hommes eux-mêmes ne gagnent pas sans difficultés l'autre rive, et quelquefois ils sont forcés d'aller chercher bien loin un lieu propre à l'embarquement. Or, nous ne savions trop, en l'absence de l'alcade, où mettre en sûreté notre précieux quadrupède ; à qui confier un tel dépôt dans un village suspect comme Santa- Rosalia? Après y avoir mûrement réfléchi, nous finîmes, faute de mieux, par nous abandonner h notre bonne étoile. M' adressant donc à un vieillard dont la physionomie me prévint davantage, je lui proposai de nous servir de guide et de soigner la mule jusqu'à notre retour; il accepta, et je dois ajouter qu'il remplit fidèlement ses engagements.
Aussitôt que le marché fut conclu, nous suivîmes notre nouvelle connaissance à travers des halliers marécageux, alternant avec des savanes, où l'air paraissait flamboyer et où des myriades de guêpes, d'un jaune pâle, couvraient par leur bourdonnement le bruit de la marée lointaine. Deux heures après, nous atteignîmes un bois de mangliers dont les tiges ramifiées à l'infini, formaient le long de la côte un obstacle infranchissable. Toutefois, en approchant de cette masse ténébreuse, nous distinguâmes une ouverture qui en traversait l'épaisseur, comme si quelque monstre-marin s'y était frayé un passage ; la marée , dans sa période de décroissance, laissait à découvert une vase noire et fétide dont les émanations saisissaient l'odorat. A l'extrémité de^ce canal sinistre, qui rappelait la description du Cocyte et l'entrée du Tartare, un corps sombre, immobile, interceptait les rayons du soleil : c'était l'embarcation que nous cherchions ; le batelier, sans doute, n'était pas loin. Je mis pied à terre, Cecilio déposa son paquet, puis notre guide nous ayant souhaité une heureuse traversée, saisit la mule et reprit avec elle le chemin de Santa-Rosalia.
Nous hélâmes de toute la force de nos poumons, suivant les instructions que nous avions reçues ; mais le silence était profond, et nos voix n'éveillaient pas même un écho dans la solitude; nous prîmes donc le parti de nous asseoir au pied d'un avicennia et
d'attendre patiemment, en renouvelant de temps en temps notre appel. Enfin , nous vîmes sortir de ces affreux marais un être humain, agile et vigoureux, aux cheveux crépus, aux regards de feu, dont les muscles saillants paraissaient taillés dans du bronze; pour tout vêtement, il portait une ceinture de cuir et pour arme un long couteau. Il approcha, en nous prévenant du geste, et, sans perdre de temps en discours inutiles, s'empara de notre personne, nous plaça alternativement sur ses larges épaules et nous transporta jusqu'à l'embarcation , par cette route limoneuse dont il avait le secret; chassant ensuite son esquif sur la vase, il l'eut bientôt mis à flot.
Nous étions au sein des marécages formés par le débordement du fleuve; l'onde immobile reflétait, comme un sombre miroir, la végétation submergée dont elle empruntait la couleur; aucun être vivant ne semblait respirer cette atmosphère dangereuse, à l'exception d'un petit nombre de coquillages, noircis par le limon, qui rampaient sur les tiges des mangliers, où la retraite des eaux les avait délaissés.
Cependant le canal que nous suivions s'élargit peu à peu, la forêt aquatique s' entr' ouvrit, les rayons du soleil couchant brillèrent d'un vif éclat : nous entrâmes dans le lit du fleuve. Grossi par une pluie de trois mois, le Michatoya roulait avec une impétuosité formidable , entraînant des arbres déracinés et des débris de toute nature qui descendaient rapidement vers la mer. A cet aspect, qui contrastait avec le calme trompeur des marécages, nous ressentîmes une forte émotion : l'embarcation nous paraissait bien frêle, les forces qui la dirigeaient bien chétives, pour lutter contre un pareil torrent. Néanmoins, le coup d'œil et l'habileté de notre batelier dissipèrent graduellement nos appréhensions; initié par une longue pratique aux incidents de cette navigation, il évitait les eaux profondes, coupait adroitement les courants, et rasant les terres submergées, se maintenait dans un milieu tranquille.
Nous remontâmes ainsi pendant une heure, jusqu'à ce que nous fussions en vue d'Istapa. Alors nous changeâmes de manœuvre et
nous nous disposâmes à traverser. Trop expérimenté pour affronter directement la violence des flots, notre conducteur s'engagea par une longue diagonale, qui vint aboutir au milieu du fleuve, sans que nous eussions perdu de terrain ; mais je m'aperçus avec inquiétude que ses forces commençaient à diminuer; il ne ramait plus avec la même assurance; la sueur ruisselait sur son visage de bronze, et il se baissait fréquemment pour étancher sa soif. Dans un de ces intervalles rapides, le courant prit en travers notre esquif, le fit virer de bord et nous entraîna à la dérive : un mouvement imprudent, et nous étions perdus. Cecilio, accroupi dans un coin, demeurait immobile et semblait pétrifié ; mais le sentiment du péril ranima toute l'énergie du batelier. Saisissant moi-même un aviron, je joignis mes efforts aux siens : bref, après une lutte terrible, ayant franchi la limite des courants, nous voguâmes sur les eaux plus calmes qui baignaient la rive opposée. Il était temps : nous étions épuisés.
Nous prîmes terre en face de la douane, vaste baraque, servant d'abri temporaire aux marchandises et de domicile aux préposés de l'administration. Après y être entré pour y déposer mon bagage, je courus à l'Océan, pressé de contempler cette nappe fameuse, qui tient près d'une moitié du globe en équilibre. Jamais je n'avais vu d'aussi triste rivage : une plage de sable gris , amoncelé par la lutte éternelle des flots, sans un caillou, sans un rocher, sans un brin de verdure, descendait en pente rapide vers la mer, et prolongeait sa monotonie du nordouest au sud-est, jusqu'à ce que l'œil la perdît de vue dans les brumes lointaines de l'horizon ; les eaux étaient plombées et immobiles; seulement deux ou trois lames déferlaient sur la grève qu'elles affligeaient d'un ressac continu. Cette zone improductive reçoit pendant toute l'année les rayons presque verticaux du soleil ; mais la rive du Michatoya est ombragée de mangliers mêlés à d'autres végétaux aquatiques qui, modifiés dans leur essence, produisent sur l'autre bord de magnifiques forêts. Une vingtaine de chaumières bâties au milieu des sables, entre
l'eau douce et l'eau salée, composent le village d'Istapa; les habitants sont des zambos, adonnés à la pêche, qui portent sur leur visage l'empreinte de la misère et de l'insalubrité du climat : ivrognes comme les Indiens, paresseux comme les nègres, perfides, audacieux et en tous points suspects, sans industrie ni prévoyance, ils négligent l'agriculture qui demande un travail suivi, et végètent à la merci des circonstances, sous la menace perpétuelle de la famine. Les constructions publiques se réduisent à la baraque dont j'ai parlé plus haut, et le matériel de la douane à deux chaloupes avariées qui, lors de mon passage, gisaient sur la grève, exposées aux intempéries des saisons.
« Apportez-vous des provisions? » me demanda mon hôte, jeune homme au teint maladif, que la fièvre et la nostalgie consumaient. Et sur ma réponse négative : « Hélas ! vous ne savez donc pas dans quel pays vous arrivez! persuadez-vous qu'il n'y a rien ici, rien que le strict nécessaire. » En effet, du riz , des haricots, du maïs et de temps en temps du poisson ou de la viande salée, constituaient son ordinaire depuis le premier jour de l'année jusqu'au dernier. Un arbuste qui croît au bord du fleuve, le chrysobolanus icaco, lui donnait, pour dessert, un fruit rouge, de la grosseur d'une prune, un peu acerbe, mais agréable en confiture. Istapa ne fournit aucune autre ressource alimentaire.
Au début et à l'issue de la saison pluvieuse, il est rare, si l'on descend vers ce rivage, quelle que soit la brièveté du séjour, d'en revenir avec la santé. Je ne saurais citer d'exemple plus frappant que le nôtre : de quatre que nous étions, en comptant la chienne et la mule, pas un seul n'échappa, malgré la diversité de nos tempéraments ; naturellement , je fus le plus malade. Les affections dominantes sont des fièvres intermittentes pernicieuses ou bilieuses qui, généralement sous les tropiques, se montrent inhérentes aux lieux marécageux. Comme il est impossible d'obtenir le moindre secours, ces maladies exercent impunément leurs ravages et impriment, par leur issue fatale, une renommée sinistre au port d'Istapa. Telle est la frayeur que ce parage inspire aux habitants du
plateau supérieur, que rien ne peut les décider, lorsqu'ils viennent prendre les eaux d'Escuintla, sur le penchant voisin de la Cordillère, à franchir le court intervalle qui les sépare du littoral, pour jouir du spectacle de l'Océan.
Depuis ce lieu redouté, en tournant le dos au rivage, on aperçoit au-dessus de la ligne rase et uniforme des forêts les deux cimes gigantesques d'Agua et de Fuego, et les volcans plus écartés d'Atitan et de Pacaya. Le paysage est empreint d'une grandeur triste et solennelle qui parle fortement à l'âme et finit même par l'accabler. Quand vient le soir, dans la saison pluvieuse, on voit, à cette limite extrême du continent, se former les orages qui éclatent sur les hautes terres de l'intérieur ; les vapeurs montent insensiblement de l'Océan et vont se condenser sur les flancs de la Cordillère; peu à peu elles remplissent l'étendue; le ciel s'aflaisse comme un immense linceul ; une pluie violente et torrentielle se propage des montagnes à la plaine et âe la plaine au littoral , enveloppant tout l'horizon visible. Mais à peine la température reçoit-elle de ces grandes averses un adoucissement passager, dès le lendemain matin le soleil rayonne de son éclat accoutumé et pompe de nouveaux orages dans l'inondation de la veille. Les pluies, surtout à leur début, sont plus abondantes sur le plateau que vers la côte, et les pentes mêmes de la Cordillère ne jouissent de leur bénéfice que quinze jours après Guatemala.
La côte d'Istapa est rase, ouverte, sans abri, constamment battue par le ressac qui, depuis le golfe de Tehuantepec jusqu'à Punta de Arenas, enveloppe le littoral d'une ceinture de brisants. Les rares bâtiments qui se montrent dans <ces parages, sont obligés d'ancrer à un mille et demi de terre, par sept brasses d'eau sur un fonds de sable mouvant. On transborde leur chargement à l'aide de mauvaises chaloupes cle i à 5 tonneaux, que l'on haie au moyen d'un câble fixé à une ancre par une de ses extrémités, et par l'autre à quelque point du rivage : la simplicité même de cette opération est compliquée par la violence du ressac, qui souvent met en péril la vie des mariniers. Il arrive, par exemple, qu'au moment où
ils espèrent accoster, en profitant du calme , une vague inattendue les prend par le travers et les fait chavirer. Ces difficultés, que la pénurie de bras vient aggraver encore , prolongent au delà de six semaines le déchargement d'un navire et multiplient les avaries. Tel est le port d' Jstapa , autrement port de l'Indépendance, le seul que l'État de Guatemala possède sur le Grand Océan.
Le lendemain de mon arrivée, le ciel resta couvert , mais la chaleur n'en fut pas moins accablante. On soupire vainement, dans ces brûlantes régions, pour le bien-être et le repos; il y a dans les bois une ombre pénétrée de soleil qui ne refroidit jamais; en outre, plusieurs variétés de moustiques, nocturnes et diurnes, se partagent le soin d'y affliger notre espèce; vous n'obtenez pas même une trêve au moment des repas, et tandis que d'une main vous essuyez la sueur dont vous êtes inondé, de l'autre il faut chasser les essaims bourdonnants qui vous harcèlent sans relâche. J'écoutai avec un sentiment de commisération les doléances de mon hôte, car elles n'étaient que trop fondées; mais comme je n'avais aucun remède à lui proposer, nous nous séparâmes à l'issue du déjeuner, lui pour faire la sieste, et moi pour explorer le cours de la rivière.
Le Rio Michatoya*, après avoir impétueusement franchi l'obstacle de la Cordillère, prend un cours nonchalant en atteignant la plaine: au lieu de faire irruption dans l'Océan avec la violence de son impulsion primitive, il semble hésiter en approchant du terme, et coule pendant deux lieues parallèlement au rivage, jusqu'à ce qu'il ait rompu, par l'effort de sa masse, la digue que lui opposent les sables. Les bouches du fleuve sont obstruées par une barre qui en défend l'accès aux plus petits navires. On s'explique difficilement comment le conquérant de la contrée, Don Pedro Àlvarado, parvint à mettre à flot en ce même lieu des bâtiments d'Une force de 300 tonneaux, et comment l'historien Juarros, né à peu de distance, a pu vanter dans sa Chronique , les avantages et la commodité d'un port qui n'existe nulle part1.
i. Herrera, Dec. IV, 1. x, c. 15. — Juarros, trat. III, c. i, p. 254, et trat. IV, c. xvm, p. 51.
Nous consacrâmes une journée à remonter le cours de la rivière; les bords en étaient enchanteurs; partout des fleurs, des grappes, des panicules dorés, des corymbes vermeils, bleus, pourpres, incarnats, et des oiseaux au brillant plumage, se jouant dans la verdure ou sur les eaux. A l'ombre des grands arbres que nous serrions de près, pour éviter la violence du courant, l'atmosphère était tiède, parfumée, enivrante. Mais ici le poison est réellement caché sous les fleurs, et malgré la nouveauté de mon séjour, déjà j'en ressentais les atteintes; affaissé sous le poids d'une langueur indéfinissable, je contemplais avec indifférence les objets qui se succédaient autour de moi, bien que la plupart fussent nouveaux pour mes yeux. Parfois la terre était jonchée des corolles violacées du lécythis, ou des pétales charnus du frangipanier; on voyait aussi des ingas, dont les gousses entr' ouvertes par la maturité, laissaient apercevoir un péricarpe velouté, de- la plus riche écarlate. D'autres attiraient le regard par la dimension de leurs capsules, qui fournissent une matière colorante employée par les indigènes. De temps en temps pendaient, à portée de la main, des fruits ovales, brunâtres, analogues à ceux du sapotillier; ils invitent le passant, mais au lieu d'une substance rafraîchissante que Ton désirerait ardemment, on ne trouve, en les ouvrant, que d'insipides amandes. C'est le fruit du pachira aquatica.
En avançant , nous vîmes la verdure des bois se revêtir d'une teinte rose éclatante : ce singulier effet était produit par Yantigona cinerascens, une des plus belles lianes de PÂmérique tropicale. Les rameaux florifères de cette plante sont tellement vigoureux , tellement multipliés, qu'ils gagnent les plus hautes cimes et se propagent dans toutes les directions, en formant au-dessus des arbres des dômes d'une rare magnificence.
Nous ne poussâmes pas plus loin nos découvertes; le soleil s'inclinait vers les vastes étangs lumineux qui bornent l'horizon ; un bruit sourd, lointain, semblable au roulement du tonnerre, nous arrivait par intervalles ; la tête plate et verdâtre des caïmans montait à la surface de l'eau ; tout annonçait l'orage. Nous virâmes de
bord, et gouvernant vers le milieu du fleuve, nous nous laissâmes emporter rapidement dans la direction d'Istapa.
Ce fut avec une joie sincère que je quittai , deux jours après, le prétendu port de Y indépendance, et les bords de cette mer turbulente si improprement appelée Pacifique. Nous retrouvâmes notre batelier limoneux , notre vieux guide, notre mule, et reprîmes le chemin que nous avions précédemment suivi. . Dans la soirée, nous atteignîmes la hacienda del Naranjo, où l'on nous accueillit comme à notre premier passage ; mais le malaise que nous y éprouvâmes, au milieu des émanations fétides du tassao, sans parler de la persécution des moustiques, favorisa sans doute l'invasion de la fièvre , qui se déclara pendant la nuit.
En arrivant à Esçuintla, nous fûmes surpris du mouvement inaccoutumé que nous y remarquâmes : toute la population semblait être en émoi. Le bruit courait qu'une bande de malfaiteurs avait pris la direction de la côte, après avoir pillé un dépôt d'armes de guerre appartenant au président Carrera; des vedettes échelonnées sur les hauteurs observaient les différents points de l'horizon, et tandis que les moins braves ne savaient que résoudre, les phis déterminés se disposaient à gagner un lieu sûr. C'était la première étineelle de l'incendie qui embrasa le Guatemala peu de temps après mon départ, et qui aboutit à la «chute et à l'exil du chef de l'État.
Je laissai les vaillants habitants d'Escuintla discuter l'éventualité d'une invasion prochaine, et poursuivis ma route vers Palin, où je pris un sentier qui mène à l'Antigua. H existe, sans doute, une voie de communication directe entre cette dernière ville et Esçuintla , mais elle n'est praticable que dans la belle saison. Nous nous engageâmes donc à travers une plaine vaste et inculte, tourmentée par les dernières ondulations des montagnes; l'aspect en était morne et solitaire ; toutefois , les volcafrs dressés en face de nous me réconcilièrent avec l'abandon de la campagne* Nous vîmes alternativement leurs cimes disparaître derrière les vapeurs qui montaient de l'Océan, se dégager et disparaître encore; spectacle grandiose que
nous achetâmes au prix de deux averses. Après trois heures de marche sur un sol couvert de petits taillis buissonneux , nous atteignîmes la base du volcan d'Agua, que nous commençâmes à gravir; un peu avant la nuit, nous étions parvenus au village indien de Santa -Maria, perché comme un nid d'aigle sur le col de la montagne.
A peine fus -je installé dans la maison commune, asile banal des voyageurs, que le gouverneur accourut pour me complimenter, suivi de ses alcades et d'une partie de la population masculine, tous gens de petite taille, trapus, uniformément vêtus d'une casaque de laine brune et d*un caleçon de coton rayé. Ils avaient le menton barbu , avec de petites moustaches noires et raides, les yeux obliques, la face large, le teint jaunâtre : en vérité, je crus voir des Tartars. Suivant l'usage traditionnel , le chef me régala d'une harangue que je trouvai longue, quoique ses deux alcades, à chaque mot qui sortait de sa bouche, s'exclamassent comme s'il en fût tombé des perles: la seule chose que je compris bien, c'est qu'ils étaient tous ivres à des degrés divers. Cependant je parvins à leur faire entendre, par l'organe de Cecilio, que j'aurais besoin de deux guides pour effectuer l'ascension du volcan. Le gouverneur jura d'abord qu'il entendait m'accompagner lui-même ; c'était un honneur, disait-il , qui lui revenait de plein droit. Toutefois, sur mes représentations, il consentit à substituer à sa personne deux simples mortels , de ceux qui vont chercher la neige dans la sierra , et qui sont rompus dès l'enfance aux difficultés du terrain : tout fut ainsi réglé à ma satisfaction , après une discussion bruyante et prolongée, suivie d'interminables compliments.
La cloche de l'Angélus ayant interrompu cet entretien, une modeste chandelle fut allumée devant l'image du Christ, puis le gouverneur récita la prière d'une voix nasale et chevrotante qui trahissait son manque de tempérance ; les assistants répondirent de leur mieux ; ils étaient assis sans façon , probablement pour ménager leurs jambes qui se seraient malaisément prêtées à une attitude plus convenable. Chacun d'eux vint ensuite baiser la main du chef,
hommage qu'il- reçut avec une dignité imperturbable. Rien n'est plaisant comme l'importance que se donnent ces petits satrapes, lorsqu'ils exercent leurs fonctions sur un point isolé où ils n'ont à redouter aucun contrôle; leur joug est infiniment plus dur que celui des autorités espagnoles; mais les Indiens s'en accommodent par esprit de nationalité. Enfin les dernières formules s'échangèrent > et la retraite, grâce à Dieu, s'opéra. Quand nos ivrognes furent tous partis, je fermai soigneusement ma porte dans la crainte qu'ils ne se ravisassent , et brisé de fatigue , je me laissai tomber sur mon hamac ; mais la fraîcheur de la température et la fièvre qui redoubla, ne me permirent pas de goûter le sommeil.
Au point du jour, mes deux guides étaient à leur poste. Du village de Santa-Maria à la cime du volcan , on compte un peu plus de deux lieues; l'intervalle peut être divisé en trois étapes : d'abord les terrains montueux et découverts, praticables aux mulets; puis les bois formant une ceinture de trois quarts de lieue de largeur à la base du cône ; enfin le cône même , dont les pentes sont revêtues d'une végétation moins fournie. Si j'eusse été mieux informé , je n'eusse pas entrepris à pied une ascension extrêmement pénible, même dans de bonnes conditions de santé ; je me fis d'ailleurs illusion sur la hauteur de la montagne , dont à distance les proportions grandioses trompent le jugement du spectateur.
A peine fûmes-nous en marche que la vivacité du froid m'occasionna un violent mal de tête ; je ressentis néanmoins quelque plaisir à contempler les dahlias écartâtes qui bordaient le sentier, et plus loin, à l'ombre des rochers, une magnifique espèce de liliacée à fleurs en épi d'un beau rouge orangé ; ces montagnes produisent un alisier dont les baies appelées manzanillas , à cause de leur ressemblance avec de petites pommes, servent à préparer d'excellentes confitures.
Au bout d'une heure et demie, nous atteignîmes les bois; déjà je me sentais très fatigué. Ayant pris quelques instants de repos, nous continuâmes par un sentier rapide que l'humidité rendait extrêmement glissant. Je compris alors, un peu tard, combien
je m'étais abusé sur mes forces. Vers le milieu de la forêt , toute ma vigueur m'abandonna, et je m'assis, ou plutôt me laissai tomber sur un tronc d'arbre renversé ; j'avais perdu l'espoir d'atteindre la cime du volcan , mais je voulais au moins sortir des lieux couverts pour jouir du point de vue de la campagne. Les Indiens m' assurant qu'une demi-heure de marche nous conduirait à la limite des bois, je rassemblai mon courage et me traînai péniblement sur leurs pas; mais cet effort fut le dernier, mes jambes vacillaient comme celles d'un homme ivre, j'éprouvai des vertiges, et bientôt une véritable défaillance me contraignit à chercher un appui sur le sol.
La fraîcheur de la température m'ayant ranimé, je sentis la nécessité de renoncer à mon projet. Ce sacrifice me coûta beaucoup, et je m'en consolai difficilement; je me suis même reproché par la suite de n'avoir pas montré plus d'énergie, quoique j'eusse réellement tenté tout ce que les forces humaines permettaient. Nous descendîmes dans l'ordre où nous étions montés, l'un des guides en avant, et l'autre sur mes traces. La forêt nous enveloppait encore quand celui qui me précédait s' arrêtant, se plaignit de la modicité de son salaire, et demanda un supplément de gratification. Comme ils avaient rempli tout au plus la moitié de leur tâche, et reçu une bouteille d'eau-de-vie qui n'entrait pas dans le marché, la prétention me parut singulière, «t je refusai d'y souscrire. Alors ils commencèrent à murmurer et à manifester de mauvaises dispositions ; évidemment ils comptaient sur la défaillance de mes forces dont ils venaient d'être témoins; peut-être aussi avaient-ils puisé leur audace au fond de la bouteille que je leur avais imprudemment livrée. Mais je n'étais pas homme à me laisser intimider pour si peu. Tirant de son fourreau une lame récemment affilée , je coupai une branche d'arbre à deux pouces de leurs oreilles, en leur intimant l'ordre de marcher devant moi ; cette simple démonstration produisit un tel effet, que je les ramenai comme des moutons à leur village.
Tous les oisifs de Santa-Maria étaient rassemblés sur la place f impatients de connaître le résultat de notre expédition ; le bruit de
2i8 CHAPITRE XXI.
ma mésaventure s' étant propagé rapidement, je vis percer leurs véritables sentiments à travers les marques de déférence avec lesquelles ils m'accueillirent; il était clair que j'avais peu gagné dans leur estime. Le gouverneur, à qui je me plaignis de la conduite de mes deux guides , ne put se dispenser de les admonester : mais la réparation se borna là. Au moment où je mettais le pied à rétrier, me disposant à prendre congé du village et de l'assemblée > il saisit la bride de ma mule , et je compris qu'il me serait difficile d'échapper à une dernière manifestation de son éloquence; je pris donc une attitude résignée. La conclusion de la harangue fut une demande de gratification au profit des alcades, qui l'avaient bien gagnée , me dit ce personnage , par leur sollicitude pour mes intérêts. Je répondis laconiquement que les alcades avaient fait leur devoir.- — Ainsi, s'écria-t-il d'un air désappointé, en jetant un coup d'oeil sur une image du Christ que l'on apercevait dans l'intérieur de la maison commune , « ainsi, caballero , ce sera le bon Dieu qui nous paiera ?» — « Oui , mon ami, lui répondis-je, et je souhaite qu'il le fasse comme vous le méritez.,» A ces mots, je piquai des deux, et laissai tous mes petits Tartars fort irrités et confondus ; ils étaient à peu près dans le même état que la veille, et leurs chefs se proposaient sans doute de combler la mesure à mes dépens.
Le village de Santa-Maria est un des plus élevés de l'Amérique Centrale; des hauteurs où il est placé, l'œil plonge sur la ville d'Antigua, située deux lieues plus bas au fond de la vallée. Depuis la base du cône , on voit, dit-on, le lac d\Amatitan; enfin quelques degrés encore, et la capitale apparaît au delà des chaînes intermédiaires qui s'abaissent devant le spectateur. Les alentours m'ont paru tristes et mal cultivés; le sol, d'ailleurs, est médiocrement fertile, enfin la nature se montre peu animée à cette élévation ; cependant les formes végétales ont encore une certaine beauté dans les forêts. C'est aux habitants du village qu'appartient le monopole de la neige çt du givre qui pendant l'hiver s'accumulent dans les crevasses du volcan d'Âgua ; ce produit, qu'ils recueillent de novembre en
mai, est l'objet d'un commerce assez peu lucratif avec Guatemala.
En descendant de ces régions brumeuses, la vallée de l'Aiïtigua présente un magnifique tableau : circonscrite par de hautes montagnes qui en limitent nettement l'étendue, elle offre à l'œil une culture Soignée, entremêlée de clôtures, d'eaux vives, d'habitations éparses, et Port reconnaît, au premier coup d'œil, qu'ici chaque parcelle de terre a son prix. Aucun site, à l'exception d'Amatitan, n'est plus favorable à l'éducation de la cochenille : cette verdure pâle qui se déroule jusqu'au pied des sierras, est celle des nopals, et ces murs blancs sont les hangars où l'on nourrit l'insecte , en attendant que le beau temps permette de l'abandonner en plein air. Au mois de mai, quand la cochenille couvre les cactus de sa poussière farineuse, il semblerait qu'il ait neigé, spectacle assez bizarre sous une aussi douce latitude. A l'extrémité septentrionale du bassin, on aperçoit la ville avec ses monuments, et sur la limite opposée, le village de Ciudad Vieja ou Almolonga, au point où exista la première Guatemala , celle qui fut ensevelie sous" une avalanche de boue.
À mesure qu'on se rapproche du niveau de la plaine, le paysage prend des proportions de plus en plus grandioses : le profil des montagnes se redresse, et leurs cônes semblent monter vers le ciel ; en même temps les maisonnettes se multiplient, les voies de communication se croisent, les ruisseaux murmurent, la campagne enfin s'anime par degrés; mais bientôt un mur crevassé , un vieil édifice en ruines , rappellent au voyageur le souvenir d'une grande catastrophe : il avance, et la destruction prend un caractère plus marqué. Ici c'est une église écrasée par la chute de sa coupole ; une partie de l'enceinte est restée debout , et vous voyez encore quelques saints dans leurs niches ; plus loin , un monastère dont les murs ont fléchi, les restes d'un portique/ d'un cloître dégradé qu'envahit la végétation sauvage , ou des débris informes gisant encore , après quatre-vingts ans , à la place même où le sol a tremblé. De ruine en ruine , on arrive au centre de îa ville où s'accumulent tous les désastres : l'hôtel du gouverneur, la
cathédrale qui renferme la tombe du vaillant Alvarado , les maisons , les palais , tout s'est écroulé , à l'exception des édifices municipaux. La plupart de ces constructions étaient d'un style large et ferme , bien assises , ornées de sculptures et bâties avec d'excellents matériaux *•
Quelle que soit la direction que l'on suive , on est frappé du même spectacle dans la campagne comme dans l'enceinte des murs; partout les commotions souterraines ont laissé une impression si vive , que l'événement semble dater d'hier. Sur trente-huit églises que renfermait la ville, il n'en reste que- cinq debout; les couvents, également nombreux , n'ont pas été plus ménagés. En passant près des ruines de celui qui appartint aux religieuses de la Conception <> célèbres par leurs richesses et leur luxe un peu trop mondain , je me rappelai l'histoire de cette belle recluse , dont l'ambition excita un violent tumulte dans la cité. Les mœurs de cette époque originale, où les passions éclataient avec toute leur spontanéité et se donnaient libre carrière, nous étonnent beaucoup aujourd'hui; la civilisation, dans ses progrès , a sans doute amélioré les nôtres ; cependant il ne faut pas oublier que les vices de ces temps éloignés furent rachetés par une certaine grandeur, par un sentiment de foi et d'honneur chevaleresque , dont notre siècle positif et calculateur n'a certainement pas hérité. Le sceptique Gage, qui résidait à l'Antigua quand se passèrent les événements auxquels j'ai fait allusion tout à l'heure, se montre fort scandalisé de la licence des habitants: «Cependant, dit-il, ils demeurent entre deux montagnes qui tiennent en suspens leur ruine et leur châtiment ; le volcan d'Agua les menace du déluge , et Fuego leur présente une des bouches de l'Enfer â. » Mais en même temps, il trace un portrait si séduisant de Dona Juana Maldonado, que l'on est tenté d'excuser ceux qui bravaient tant de périls pour ses beaux yeux.
Avant la catastrophe de 1773, l'Antigua était une ville populeuse
î. On peut lire sur cette catastrophe la relation curieuse publiée par M. Ternaux-Compans, dans les Pièces relatives à la conquête du Mexique, p. 269. 2. Th. Gage î a New~Survey> etc., c. xvm, p. 127.
et florissante ; trente villages agglomérés dans un rayon de deux lieues contribuaient à son approvisionnement ; parmi ses habitants il y en avait d'assez riches pour posséder, sur la côte du sud, jusqu'à 30 à 40,000 têtes de gros bétail. On tuait un bœuf, alors , uniquement pour le cuir et les cornes , comme on le fait encore sur les rives de l'Orénoque et de la Plata; mais aujourd'hui cette ancienne cité ne renferme pas plus de 12,000 âmes, quoiqu'elle ait conservé une certaine activité commerciale. Entrepôt des produits de l'intérieur, elle reçoit en particulier ceux des Altos, la plus industrieuse province de l'État. Son marché est d'ailleurs abondamment fourni, et l'on y vit à peu de frais. Gomme à Guatemala, les eaux destinées à la consommation publique sont amenées des hauteurs voisines , et réparties, moyennant une taxe annuelle, dans l'intérieur de chaque habitation; ajoutons que, malgré leur limpidité native, les ruisseaux qu'elles forment dans les rues , après avoir servi aux usages domestiques , ne sont guère plus attrayants que ceux de la nouvelle capitale.
Les environs de P Antigua méritent d'être cités pour leur agrément pittoresque. 11 faut toutefois s'écarter de la plaine que la culture a dépouillée d'ombrage > et qui fatigue promptement les yeux par la monotonie de ses aspects ; on trouve alors des sites ravissants, souvent même grandioses , enrichis d'une végétation que l'hiver ne flétrit jamais. Deux petites rivières, le Pensativo et le Guacalete, aux rives ombragées de saules, se réunissent non loin de la cité, arrosent la vallée dans toute son étendue, et s'échappent, vers le sud , entre les deux volcans. Après avoir reçu le Cuzmacate au-dessous d'Escuintla, le Guacalete se dirige vers l'océan Pacifique et y termine son cours, un peu au nord d'istapa.
Lorsqu'on suit, en parcourant la ville, les rues perpendiculaires au volcan d'Agua, on est frappé de son énormité : l'intervalle d'une lieue qui le sépare de P Antigua est si complètement effacé, que le colosse semble surgir aux pieds du spectateur. Les plus récents calculs lui attribuent une hauteur absolue de 3,960 mètres. Le Fuego, un peu moins élevé , n'offre pas la même symétrie dans ses lignes ;
25i CHAPITRE XXÏ.
au Heu de se terminer en forme de cône tronqué, il est couronné par une crête dentelée ; en outre , il ne naît pas directement de la vallée , mais en est séparé par une chaîne intermédiaire. La région occu- * pée par le Fuego est la plus intéressante des alentours , au point de vue de l'histoire naturelle : on y trouve des plantes rares, surtout parmi les orchidées ; des chênes dont les glands sont énormes ; des bois durs, et précieux pour l'ébénisterie; enfin une production fort singulière qui doit peut-être son origine à une maladie des fibres ligneuses, développée chez les végétaux par l'influence des agents volcaniques : je veux parler de certaines excroissances, épanouies symétriquement en forme de roses ou de tulipes, que l'on remarque sur les vieux arbres , et qui dans le pays portent le nom de flores de palo, c'est-à-dire fleurs de bois. Je ne crois pas qu'un pareil phénomène ait été observé ailleurs.
Dans la saison pluvieuse, le volcan d'Agua présente aux habitants de la vallée un spectacle d'une régularité remarquable. Vers le milieu du jour, quelques nuages commencent à se fixer autour du cône, d'abord comme une simple couronne, puis comme un voile qui s'étend graduellement. Bientôt la masse grisâtre des vapeurs se déroule le long des pentes de la montagne ; une brume épaisse pénètre l'atmosphère, et la pluie se propage dans toutes les directions : elle dure habituellement jusqu'au soir. Parfois aussi les deux colosses s'effacent et deviennent invisibles pendant un certain nombre de jours. Lorsque le temps est beau, c'est après le coucher du soleil , dans le court intervalle qui précède la nuit tropicale, que leurs profils moins accentués produisent une impression plus forte de grandeur vague et d'étendue sur l'imagination du spectateur; on voit alors flotter entre leurs bases de longs rubans de nuages empourprés par les dernières clartés du jour; la silhouette d'un cyprès isolé ou celle d'une ruine lointaine, ajoutent encore à la mélancolie d'un paysage que le chant de l'alouette n'égaie pas le matin , ni celui de la perdrix le soir, car les oiseaux, et généralement tous les animaux sauvages, sont peu mùltîpliés aux alentours.
Pendant mon excursion, dont la durée fut de trois -semaines', j'entretins un commerce assez intime avec l'Indien qui m'accompagnait, et qui cumulait près de moi les fonctions de muletier, de cuisinier et de garde -malade. Originaire de Mixco, village situé entre Guatemala et l'Antigua, il appartenait à cette classe honnête et laborieuse qui dans le pays exerce le métier d'arriero; on me l'avait donné comme un homme sûr, fidèle > incapable de s'enivrer en voyage ; il possédait d'ailleurs toute l'expérience désirable, ayant franchi plusieurs fois l'intervalle qui sépare les deux Océans. Ce qui l'avait frappé plus particulièrement dans ses voyages, cTétait un fromage de Chester, en forme d'ananas, qu'il avait vu à Yzabal. Cecilio me semblait être un type parfait de l'Indien civilisé : grand, robuste, courageux, la peine ne le rebutait pas plus que la fatigue; mais sa tâche, une fois terminée, rien ne fonctionnait plus chez lui ; il s'asseyait devant ma porte et demeurait dans l'immobilité, quelle que fût la longueur du jour. Avec sa veste ronde, son large pantalon blanc qu'il avait ménagé pour la ville, ses pieds nus, son chapeau de paille noire évasé par le haut,- sa bouche habituelletment ouverte et ses grandes oreilles, on l'eût pris pour un paysan illettré du midi de l'Europe, plutôt que pour un descendant des Kachiquels. Je ne le vis ému qu'une seule fois : œ fut lorsque la mule tomba malade, à notre retour d'Istapa. L'honnête Cecilio en avait perdu le sommeil; il quittait son hamac vingt fois pendant la nuit, et demeurait, les bras pendants, poussant de grands soupirs, en face de l'animal qui refusait sa ration journalière. Je fus touché moi-même de cette douleur muette ; elle semblait révéler une sensibilité bien rare chez un Indien. Sans doute, pensais-je, il s'est attaché à cette bête, qu'il soigne depuis longtemps, comme à "une compagne de voyage. Mais je ne tardai pas à découvrir la véritable cause de son chagrin : il craignait, en cas d'accident, d'être privé de son salaire. »
J'ai soupçonné depuis longtemps que la frugalité dont on fait honneur à bon nombre de populations, n'est qu'une vertu purement négative, qui a sa source dans leur pénurie ou dans leur absence
tU CHAPITRE XXÏ.
totale d'industrie. Cecilio était aussi sobre que pût l'être un homme de sa race, ayant vécu, depuis qu'il était au monde, de haricots, d'eau claire et de maïs. Sur la fin de notre voyage, le temps ne marchait plus assez vite à son gré, et il manifestait fréquemment le désir de revoir ses foyers : or nous trouvâmes à l'Antigua une auberge où la table était excellente, chose rare, peut-être même unique dans le Guatemala; j'en profitai pour dédommager mon Indien des privations de sa vie passée en le recommandant au cuisinier. A dater de ce jour, il ne parla plus de départ, et ses repas, jadis très-sommâires, finirent par se prolonger indéfiniment.
Cependant il fallut s'arracher aux délices de la posada et reprendre, par une belle matinée , le chemin de la capitale. Nous traversâmes donc les montagnes qui bornent au nord la vallée , et gagnâmes le village de Mixco, fondé par Don Pedro Alvarado, à dix lieues de l'ancienne forteresse du même nom. Mixco fournit au commerce du Guatemala des muletiers sûrs et intelligents : c'était le pays de Cecilio, qui déjeuna dans sa famille. A partir de cette localité, le plateau déroule à perte de vue sa surface nue, grisâtre et tourmentée; la route enfin est excessivement monotone.
Comme j'étais satisfait de mon guide, je le récompensai généreusement à notre arrivée; il épuisa toutes les formules de la reconnaissance, et termina en me réclamant le réal que je lui donnais chaque matin pour son déjeuner, quoiqu'il eût rempli récemment cette fonction sans dépenser un cuartillo. Une leçon eût été perdue ; je préférai tirer ma bourse , et nous nous quittâmes bons amis.
La nouvelle que j'appris, en rentrant à mon domicile, me causa une vive surprise, mêlée d'une certaine émotion.
«Devinez, nie dit Moiïn, lorsque nous eûmes échangé les communications les plus pressantes, devinez quelle est la personne que vous verrez à Guatemala et que vous n'attendez pas!
— Serait-ce notre ami Diego? demandais -je, c'est un homme que j'attends toujours.
— Non, non, c'est beaucoup mieux : mademoiselle Juona est ici.
— Elle ici ! m*écriai-jc ; depuis quand et par quel hasard?
256 CHAPITRE XXL
— Par un hasard fort simple; elle accompagne son frère qui est venu faire dans la capitale ses emplettes de noce. »
Je n'avais jamais pris Morin pour confident, notre intimité n'allait pas jusque-là ; néanmoins il savait fort bien tout l'intérêt que je prendrais à cette nouvelle : nous avions vécu trop longtemps sous le même toit pour qu'il fût dupe de ma réserve; je lui sus donc bon gré de la discrétion qu'il montra.
Après quelques détails sur mon voyage, je revins à l'objet qui me tenait au cœur :
« A propos , demandai-je , comment avez-vous su l'arrivée de Fabricio?
— En le voyant, répondit Morin; il est venu deux fois s'informer de vos nouvelles; voici même des oiseaux qu'il a laissés pour vous,
— C'est un aimable garçon que j'irai certainement remercier. Gonnaîssèi-vous son domicile?
--r Oui, répliqua Morin, mais il me serait plus facile de vous y conduire que de vous l'indiquer ; je crois me rappeler cependant que la rue donne derrière la cathédrale.
— Est-il chez des amis?
— Non, il est à l'auberge; nous pourrons y aller quand vous le désirerez.
— Oh! je ne suis nullement pressé. »
Cette réponse n'était pas l'exacte vérité ; mais un peu de respect humain se mêlait à mon impatience; d'ailleurs j'avais besoin de descendre en moi-même et de me consulter. Pour consumer le temps, je m'occupai de mon installation et réglai les affaires arriérées; ensuite je me rendis chez un médecin qui m'avait déjà donné quelques soins à mon arrivée du Petén. Le docteur D*** me jugea plus malade que je ne l'avais supposé et me prescrivit, sans délai, une médication énergique qu'il prépara lui-même sous mes yeux : c'était un hommeinstfuit, grand admirateur de Broussais, qui avait beaucoup vécu, immensément voyagé, et qui joignait à un tact naturel une connaissance approfondie des maladies du pays. En le
quittant, je m'aperçus que j'étais arrivé derrière la cathédrale, sans pouvoir m' expliquer comment ; j'en profitai pour explorer les alentours , mais n'en appris pas davantage sur la demeure de Juana et de Fabricio.
La joie subite que j'avais ressentie aux premières paroles de Morin avait fait place à mille perplexités ; je ne pouvais croire que Juana eût cédé à une simple fantaisie en venant à Guatemala ; qu'allais -je lui dire si, comme je le pensais, elle avait entrepris ce voyage sous l'impression du sentiment qui avait dicté sa lettre, moi qui disposais tout pour un départ prochain? L'idée de l'éviter s'offrit à peine à ma pensée. Je la repoussai parce qu'elle me sembla cruelle; d'ailleurs j'étais incapable d'un pareil effort; mais je formai pendant la nuit d'autres résolutions, d'autres projets, dont je sentis l'inanité et la folie aussitôt que parut le jour.
Quoique je fusse extrêmement souffrant , je me fis conduire dans
la matinée au domicile des deux jeunes gens. C'était une de ces
auberges dont j'ai parlé dans la description de la ville, véritable
caravansérail, où l'on trouve un abri et rien de plus; les murs
assombris par le temps avaient un aspect plein de tristesse ; aucun
jour n'était pris.sur la rue : on eût dit d'un cloître abandonné. Morin
m'ayant accompagné jusqu'à la porte me laissa. J'entrai dans une
cour humide, environnée d'arcades, et me trouvai inopinément au
centre d'un bazar indigène: le sol était jonché d'étoffes de laine et
de coton, ainsi que d'autres produits des Altos. A leurs vêtements
d'un brun foncé, on reconnaissait les marchands pour des Indiens
du nord de l'État. Ils formaient des groupes animés et s'entretenaient
de leurs affaires. Mais à qui m'adresser parmi ces étrangers? Je
cherchai sans succès le visage de Fabricio et passai vainement en
revue les cellules qui donnaient sur la cour; les unes étaient vides,
les autres encombrées de ballots et de marchandises. Cependant
je ne perdis pas courage; la maison ayant un étage au-dessus du
rez-de-chaussée, disposition assez rare à Guatemala, je montai
lentement l'escalier.
En atteignant les dernières marches, je m'arrêtai pour maîtriser n m
258 CHAPITRE XXH.
mon émotion ; j'avais entendu les sons d'une mandoline, et je ne doutais pas que Juana fût près de moi. En effet la jeune fille, attirée par le bruit de mes pas, se montra sur la galerie et ses yeux rencontrèrent les miens. D'abord elle demeura tout interdite; puis, retrouvant promptement sa présence d'esprit : «Venez, seigneur, dit-elle d'une voix légèrement tremblante ; mon frère Eabricio ne tardera pas à rentrer. » Et le sang qui montait à ses joues colora son charmant visage.
C'était elle ! je la retrouvais parée des grâces naïves qui m'avaient captivé, plus attrayante encore depuis qu'elle paraissait sensible; aux accents de sa voix , les impression du passé que l'agitation de ma vie nomade avait affaiblies venaient de se raviver : hésitations, combats, scrupules, tout allait s'évanouir devant un sourire et un tendre regard; mais, circonstance étrange, mes yeux se couvrirent d'un voile, et ce fut le talisman qui nous préserva du danger.
Juana déposa la mandoline et me fit asseoir près d'elle sur son hamac, car il n'y avait aucun siège dans la pièce. Je fus frappé du changement qui s'était opéré dans sa personne ; au lieu de la joie expansive ou de la douce mélancolie que j'attendais, je trouvai de la tristesse, de la froideur, de la contrainte. Elle me donna des nouvelles de sa famille et m'expliqua le but de son voyage ; elle regrettait de l'avoir entrepris, ajoutant que, dans son ennui, il lui tardait beaucoup de reprendre la route de Coban : pas un mot, pas une allusion au passé ni à l'avenir.
Qui pourrait expliquer l'inconséquence du cœur humain et les actes qu'il inspire, si rarement d'accord avec les lois du sens commun ? ce langage inattendu me paralysa. Affligé et blessé tout à la fois, j'observai de mon côté la même réserve ; au lieu de provoquer une explication qu'un seul mot pouvait entraîner, j'évitai de prononcer ce mot et j'affectai l'indifférence. Ainsi s'évanouissaient encore mes illusions! la lettre qui les avait fait naître n'était plus qu'un enfantillage, dont Juana avait perdu le souvenir avec la mobilité de son caractère. Ces réflexions me préoccupaient tristement,
et nous gardions tous deux le silence, quand l'arrivée de Fabricio mit fin à cette pénible situation.
Le jeune homme entra avec un visage radieux, empreint de la cordialité qui lui était habituelle. Après les premiers compliments, il me fit part de son mariage, me pressa d'y assister et m'engagea même à partir avec lui , ne négligeant rien pour emporter mon adhésion : «Ma famille, disait-il, compte sur vous; nous mènerons joyeuse vie, sehor ; je vous promets de belles parties de chasse et des oiseaux comme jamais vous n'en avez vu! Allons, laissezvous persuader. » A tout cela , Juana ne disait rien : ses regards étaient vagues et distraits comme si sa pensée eût erré loin de nous; je ne retrouvais plus en elle ni l'insouciance ni la vivacité d'autrefois ; elle semblait affaissée sous le poids d'un ennui secret, comme l'oiseau qui loin du bois natal a perdu sa joyeuse humeur et son chant. Sans refuser positivement l'invitation de Fabricio, je ne voulus me lier par aucune promesse, et pris congé des deux jeunes gens après leur avoir renouvelé mes otfres de service.
Quand je fus dans la rue, il me sembla que je respirais plus aisément ; elle ne m'aime pas, pensais-je, je suis parfaitement libre ; néanmoins, par une contradiction étrange, j'éprouvais un sentiment de vide et un serrement de cœur inexprimables. Morin me vit préoccupé, mais il n'en demanda point la cause:
« Savez -vous bien, lui dis- je, que Fabricio nous invite à sa noce?
— Je m'y attendais, répondit-il en m'interrogeant du regard.
— Et que nous partirons bientôt?
— Pour Coban?
— Non , pour la France. »
Une exclamation énergique résuma la satisfaction de Morin ; ce n'était pas qu'il ressentît un besoin impérieux de revoir son pays, l'habitude des voyages l'ayant suffisamment aguerri contre ce genre de faiblesse ; mais il aimait la variété , et ne trouvait nul charme dans la répétition des mêmes objets. Nous con-
vînmes donc de disposer toute chose pour un prochain départ.
Mon plan de voyage, tel que je l'avais conçu dans l'origine, embrassait une étendue de pays plus considérable que celle que j'ai réellement parcourue. Je m'étais proposé, en quittant Guatemala , de prendre la direction du San -Salvador et de séjourner aux bords du golfe de Conchagua ; de là, je poursuivais ma route par le Nicaragua, jardin de l'Amérique Centrale, et m'embarquant sur le lac fameux qui fixe depuis si longtemps l'attention des deux mondes, je suivais le San -Juan jusqu'à son embouchure, d'où les paquebots anglais me ramenaient aux Antilles. Ce projet me souriait infiniment par la facilité de l'exécution et par le prestige qui embellit toujours les points de vue lointains, j'y voyais le complément nécessaire de mes études et un dédommagement de mes tribulations passées. Mais il est des devoirs supérieurs aux obligations qu'un voyageur s'impose en traçant son itinéraire : je reçus des nouvelles d'Europe qui ne me permirent pas de différer mon retour, ni même d'hésiter sur le choix de ma route. Au surplus, ma. constitution était alors si profondément altérée, que peut-être n'eût- elle pas résisté à de nouvelles épreuves. Cette idée, qui me frappa plus tard, diminua beaucoup mes regrets.
Fabricio me trouva le lendemain occupé de mes préparatifs; il essaya encore, d'ébranler ma résolution en employant toutes les ressources que son imagination lui suggéra. J'avoue que le souvenir de la douce existence de Coban, de mes études, de mes recherches, de mes chasses sur ces monts ignorés que j'avais à peine entrevus et qui recelaient des trésors, ce souvenir, dis-je, embelli par l'image de Juana , m'arracha un soupir de regret et me poursuivit dans mes rêves, non- seulement alors, mais bien longtemps après. Cependant mon parti étant fermement arrêté, je voulus éviter d'inutiles épreuves : au lieu de rendre à Fabricio sa visite, je me transportai chez les principaux marchands de la ville, j'achetai ce qui me parut propre à flatter les goûts de Juana; j'y joignis pour son frère un machetc à poignée d'argent, et je fis porter ces objets à leur domicile, avec un billet renfermant mes adieux. Une tristesse amère s'em-
para de moi dès que j'eus consommé ce sacrifice qui équivalait à une éternelle séparation.
Mais je m'étais trompé dans mes calculs. Une demi-heure n'était pas écoulée que Juana entrait inopinément chez moi :
« Au nom du ciel, s'écriait -elle en écartant les plis de sa mantille et en me laissant voir un visage bouleversé, est-il bien vrai, seigneur, que vous partiez ? »
Cette apparition subitem'atterra.
« Hélas ! poursuivit-elle en promenant un regard douloureux sur mes malles, mes caisses, mes meubles en désordre qui répondaient pour moi , je n'aurais jamais cru que vous nous quitteriez ainsi!
— Il le faut , Juana , dis-je enfin, en prenant la main de la jeune fille et en appelant à moi toute ma résolution; il le faut, car ceux qui me sont chers s'affligent de mon absence et souffrent à cause de moi. Puis-je donc les oublier et les laisser souffrir?
— Àh! je comprends, dit-elle, ce n'est pas nous que vous aimez!» Et s'asseyant, ou plutôt se laissant tomber sur un siège, elle couvrit son visage de ses deux mains et se mit à sangloter. Une explosion de sensibilité aussi inattendue m'arracha le cœur.
Mais je ne veux pas insister sur une scène cruelle, où mon rôle me semblait odieux, quoique je n'eusse réellement que des torts bien légers à me reprocher; peut-être même eût-il mieux valu laisser dans l'ombre des souvenirs qui portent le cachet d'une personnalité trop romanesque : c'était ainsi que j'en avais jugé dans l'origine; plus tard, en relisant ces pages, j'ai cédé au désir d'en varier l'uniformité, et je suis revenu sur ma décision première. Ai -je été bien ou mal inspiré, c'est ce dont je jugerais difficilement moi-même; en tout cas, je n'oublierai pas que la sobriété doit être ma première règle.
Le départ de Juana devant s'effectuer avant le mien , je résolus de l'accompagner jusqu'à Chinauta. Au jour fixé, je fus à cheval de bonne heure; les deux jeunes gens, montant chacun une mule, étaient suivis d'un Indien de Coban qui portait leur léger bagage. Quand nous sortîmes de la ville, le soleil n'avait pas en-
core dissipé les brumes du matin ; de longues traînées de vapeur rampaient à la base des sierras et jetaient un voile gris sur leurs flancs; tout était silencieux dans la campagne. Notre voyage fut triste : Juana se plaignait du froid et frissonnait sous le zarape qui enveloppait sa taille ; Fabricio semblait préoccupé; sans doute il savait tout, mais il n'en laissait rien percer.
Lorsque nous fûmes au bas de l'immense déchirure qui aboutit à Chinauta, nous traversantes rapidement le village et gagnâmes les bords de la rivière; là, nous mîmes pied à terre et nous assîmes sur la pente d'une colline ; Fabricio tira quelques provisions d'un sac suspendu à l'arçon de sa selle, mais Juana fut incapable d'y toucher, et moi je m'excusai sur l'heure matinale. Le jeune homme déjeuna, roula lentement une cigarette, puis appelant l'Indien chargé de la garde des mules, donna le signal du départ.
Alors Juana, sans prononcer un mot, se leva et me tendit les bras; aucune larme ne mouillait ses paupières, mais ses joues étaient pâles et ses lèvres tremblaient. Fabricio la souleva et la plaça doucement sur sa mule; puis il me fit un geste d'adieu, et je demeurai seul, sachant à peine si j'existais ; toutes les facultés de mon âme semblaient anéanties. Je les vis aborder sur la rive opposée, passer un nouveau bras de la rivière, s'engager dans les sables, disparaître derrière une éminence, paraître encore, et s'effacer enfin sous la voûte impénétrable des bois : Juana, penchée sur sa monture, n'avait pas détourné les yeux.
Ce fut alors que ma douleur prit un libre cours et que j'accusai injustement la destinée d'une amertume dont je m'étais abreuvé volontairement: je voulais rappeler Fabricio, m'élancer sur sefc traces, le rejoindre et poursuivre avec lui ; il était temps encore ; un message instruirait Morin, et mon retour en France serait simplement différé. N'eussé-je passé que huit jours à Coban, n'était-ce pas un siècle de bonheur?... Mais après? hélas, après? fatale question que je ne pus résoudre et qui m'emprisonna dans un cercle de glace.
Tout bruit avait cessé ; le silence me parut effrayant ; je détachai
la bride de mon cheval et repris mélancoliquement le chemin de la ville. Quand j'eus atteint l'étroite chaussée qui traverse l'abîme, je m'arrêtai et tournai mes regards du côté de la Vera-Paz; on voyait dans cette direction une immense étendue de forêts et de montagnes accumulées jusqu'à l'horizon; le soleil avait dissipé les vapeurs, et ]es moindres détails du paysage se dessinaient avec netteté : je distinguais le cours de la rivière, les pins échelonnés de colline en colline, les rochers, les cailloux même dispersés par les eaux ; mais l'objet que mes yeux s'obstinaient à chercher, hélas, n'était plus qu'un atome perdu dans l'immensité ! Je me rappelai les aspects si variés de cette route que j'avais naguère parcourue, les torrents, les brouillards, les sierras escarpées, la plaine brûlante de Salama , les sites riants de Santa-Gruz, et mon âme sembla prête à se détacher pour suivre les voyageurs jusqu'au terme de leurs épreuves.
De retour à Guatemala, je poursuivis avec diligence mes préparatifs de départ. Le séjour de cette ville, qui n'est pas habituellement gai, était devenu pour moi si morne et si vide d'intérêt, que je n'aspirais plus qu'à m'en éloigner. Non que l'attrait des choses nouvelles sollicitât vivement ma curiosité; mais un état maladif opiniâtre avait affaibli peu à peu le ressort et l'activité de mon esprit; j'éprouvais par moments un sentiment de découragement profond, et quoique j'entrevisse au bout de mes derniers efforts l'image de mon pays, cette vision était si lointaine qu'à peine osais-je y arrêter mes yeux.
La veille du jour où je quittai la ville, je reçus d'une aimable famille avec laquelle j'avais formé quelque liaison, une provision de confitures, de chocolat, de vins d'Espagne et d'autres excellentes choses qui furent appréciées particulièrement par Morin : il est vrai que je ne l'avais pas habitué à de pareilles douceurs, ayant toujours considéré ce qui excède le strict nécessaire, comme préjudiciable en voyage et incompatible avec la liberté. Ce fut le 7 novembre que nous partîmes; le temps des pluies était passé; déjà le sol se crevassait et l'herbe des pâturages commençait à jaunir. Nous suivîmes une route accidentée qui, dans la même soirée, nous conduisit
sur les pentes inférieures de la Cordillère, où nous nous arrêtâmes dans un misérable hameau. La nuit que nous y passâmes fut excessivement déplaisante ; une troupe de chiens voraces et faméliques commença par dérober notre souper. Cet accident, déjà fort regrettable, fut encore aggravé par le vacarme de ces animaux , qui se mirent à hurler, comme pour célébrer leur triomphe, jusqu'à ce que l'épuisement eut paralysé le larynx. Enfin, nous allions jouir d'un instant de repos, lorsque des coqs perchés sous notre propre toit firent entendre leur voix éclatante, qui retentit jusqu'à l'aube du jour. Comment ne pas regretter la paisible sécurité des forêts, au • milieu des incommodités de toute nature , qui trop souvent , dans ces contrées, sont inhérentes à la présence de l'homme?
La route qui s'ouvrait devant nous, et que l'on nomme la roule du Golfe, peut être considérée comme l'artère vitale du Guatemala; toutefois, elle n'est entretenue, sur la majeure partie de son étendue, que par les prestations des populations riveraines, disséminées à de longs intervalles. Nous commençâmes à rencontrer quelques-uns de ces travailleurs le second jour de notre voyage, sur les points qui avaient été le plus gravement endommagés par la mauvaise saison : une serpe fixée à l'extrémité d'un long manche, une pelle de bois et un épieu composaient tout leur outillage. L'usage qu'ils faisaient de ces instruments semblait d'ailleurs peu fatigant, car les uns remplissaient leur tâche nonchalamment assis, et les autres dormaient à l'ombre, ou fumaient en contemplant le paysage; tous, en un mot, paraissaient animés d'un sentiment commun, bien caractérisé, qui n'était pas précisément l'amour du travail. La voie qu'ils réparaient ne saurait être comparée qu'à nos anciens chemins vicinaux , tels qu'ils existaient avant 1830, dans les départements les moins favorisés: sans limites fixes dans la plaine, elle dégénérait sur la pente des montagnes en un sentier abrupt , raviné par les eaux et parfois obstrué par la végétation. Les Indiens deyiennent rares dans cette partie de. la contrée ; tous les ouvriers que nous y rencontrâmes me parurent être des ladinos. À peine, dans leur orgueilleuse indolence, daignaient-ils changer d'attitude afin de nous livrer passage; nous
dûmes les traiter de senores et user de formules choisies pour les engager à ne point se laisser heurter par nos mulets. Forts de leur nombre, ils nous considéraient d'un air impertinent, et ils eussent volontiers saisi l'occasion d'une querelle; en revanche, les mêmes drôles se montraient aussi polis qu'on pût le désirer quand par hasard ils étaient isolés.
Dans la soirée, nous nous arrêtâmes à Casas Viejas , le seul point habité depuis Guatemala, qui mérite le nom de village : nous avions franchi vingt-trois lieues. La contrée, dans cet intervalle, se montre sous un aspect peu séduisant; ce ne sont que montagnes dénudées, stérilement entassées jusqu'à l'horizon. A peine dans les vallées aperçoit-on quelques vestiges d'habitation et de culture. Le taillis maigre et clair-semé qui garnit les hauteurs, se compose principalement de mimosas, d'hœmatoxylons, d'ingaset de cassiers à fleurs dorées; la famille des cactées prospère aussi dans ces localités rocheuses qu'embrase un soleil dévorant, et le flanc décharné des sierras doit à ces végétaux une parure.
Le lendemain, nous atteignîmes de bonne heure le bourg de Chiquimula, peuplé de 2,800 âmes et chef-lieu du département de même nom. Les montagnes présentent toujours la même aridité; mais la vallée que nous suivions, arrosée par le Rio Motagua , ne manque pas de fertilité; nous la trouvâmes aussi moins solitaire.
En avançant dans le pays, la végétation des cactées, indice d'un maigre terroir, se développe et devient insensiblement dominante. Un cercus, dont les rameaux s'étalent en verticilles sur une tige de trente pieds de hauteur, se montre dans la campagne, où il produit un effet fort étrange. Plusieurs troncs de cette plante, qu'on appelle organon, ayant été abattus pour élargir la route, je fus étonné, en les examinant, de la rigidité qu'avaient acquise leurs fibres : la substance succulente et charnue des premiers âges finit effectivement par se convertir, chez cette espèce de cactée, en un bois dur, résistant, qui passe même pour incorruptible; lorsqu'il est sec, il brûle comme celui du pin et donne une flamme claire, sans fumée.
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Avec ce cereas, on voit apparaître un arbre d'une physionomie spéciale, que je n'avais pas encore observé dans le Guatemala : c'est un combretum , à feuilles charnues, dont le tronc est garni d' épineslongues, fines et rayonnantes ; le fruit, très vénéneux, ressemble à une petite grenade. Ces végétaux deviennent inséparables; ils s'entrelacent, se confondent, et produisent des massifs d'une difformité singulière ; on leur doit le peu d'ombre dont on jouit dans la plaine.
Vers le milieu du quatrième jour, nous nous arrêtâmes h Zacapa, petite ville de 5,000 âmes, où l'on remarque un certain mouvement commercial entretenu par le voisinage de la route et par l'importation d'un million de valeurs étrangères que consomment annuellement les populations d'alentour. Les muletiers y sont assez nombreux et assez riches pour réunir au besoin de 1,500 à 2,000 bêtes de charge. On estime les cigares de Zacapa, fabriqués avec un tabac jaune, assez aromatique, dont la majeure partie provient du Honduras. Il est rare que les voyageurs ne se reposent pas dans cette ville, située à peu près à égale distance entre Guatemala et Yzabal; nous y trouvâmes une auberge passable, d'excellent pain, et du vin qui, à la vérité, n'avait de cette liqueur que le nom et la couleur vermeille.
Des avantages si précieux ne s'acquièrent pas sans quelques efforts préalables. Avant de goûter les délices de Zacapa , il faut franchir un affluent du Motagua , qui intercepte violemment la route ; comme les ponts sont un objet de luxe , ou plutôt une merveille inconnue dans le pays, on commence par décharger les mules, puis on les lance à l'aventure, et l'on finit par s'embarquer soi-même avec bagage et marchandises dans la plus chétive des nacelles qui jamais ait affronté les hasards d'un torrent furieux. Sur le bord opposé, tout est brûlant, poudreux, aride ; les rues mêmes de la ville sont inondées d'une poussière fine et pénétrante qui s'insinue jusque dans les maisons. Rien de plus triste que ces campagnes où les ruisseaux, encaissés dans leurs lits, ne procurent nul bénéfice au laboureur ; quand le soleil au milieu de sa course
y darde ses rayons, l'air semble flamboyer comme dans une fournaise, et la réverbération confond dans un océan de lumière tous les points d'un vaste horizon.
Nous traversâmes la plaine de Zacapa à une heure matinale, pour éviter l'excès de la chaleur, et quand les premières lueurs de l'aube colorèrent l'orient, déjà nous cheminions dans la montagne. Le bêlement des troupeaux, l'aspect des cimes lointaines perdues dans la vapeur, et la fraîcheur passagère qui précède le lever du soleil, nous procurèrent une demi -heure de sensations délicieuses : une végétation mieux fournie ombrageait les coteaux ; la tribu des cactées s'éclaircissait , et le combretum, cet arbre singulier, avait cédé la place au calebassier qui régnait à son tour sans partage.
Après avoir franchi ce massif pittoresque, embelli par une multitude d'arbustes à longues fleurs écarlates ( poinciana pulcherrima L.) que la nature y a prodigués comme dans un magnifique jardin, nous retrouvâmes la vallée du Motagua, qui nous conduisit au village de San-Pablo; au delà, les chaînes se rapprochent, la plaine se rétrécit, et l'on voyage sur la rive du fleuve, dont le cours torrentueux n'offre encore que de faibles ressources à la navigation. Le pays, toujours dépeuplé, est presque sans culture, le sol aride, et le climat brûlant. Insensiblement, les collines s'accumulent, on voit poindre des cimes plus élevées, la vallée devient une gorge étroite, et la petite ville de Gualan apparaît, comme celle de Zacapa, sur une éminence poudreuse, défendue par un nouveau torrent. Quelques-unes de ces rivières, que l'on passe aisément à gué au temps de la sécheresse, n'ont pas moins de 200 à 300 mètres de largeur dans la mauvaise saison ; les voyageurs sont alors obligées de camper sur la plage, jusqu'à ce que la décroissance des eaux leur permette de tenter le passage.
À partir de Gualan, l'humidité de la côte commence à se faire sentir; la route, excessivement boueuse, est criblée, de distance en distance, de cavités profondes, étroites, également espacées, que produit à la longue la circulation des mules. Les qualités qui distinguent ces animaux trouvent ici largement leur emploi : je veux
parler de leur sobriété , de leur adresse et de la ténacité de leur mémoire, qui leur permet de reconnaître, au plus léger indice, une route qu'ils n'ont suivie qu'une fois. Cet horrible chemin, dont il est impossible de donner une idée, prend naissance dans la plaine, s'élève sans amélioration sur les hauteurs, et ne quitte plus la région montagneuse jusqu'au lac d'Yzabal où il vient aboutir. Le pin, le palmier et le chêne l'ombragent de leur verdure bizarrement associée; toutefois, la végétation dominante est celle des conifères. L'espèce paraît semblable h celle qui peuple les savanes du Petén; elle a trois feuilles et produit un cône allongé.
Nous passâmes dans l'après-midi le Rio Motagua, à un point nommé los Encumlros; on déchargea les mules, qui montrèrent d'abord peu d'empressement à se mettre à la nage; cependant elles finirent par céder, après une opiniâtre résistance; mais à peine furent-elles sur l'autre bord, qu'elles s'enfuirent dans les bois où nos arrteros perdirent un temps considérable à leur donner la chasse. Tandis que cet incident se vidait, nous traversions nousmêmes le fleuve, et je songeais, en considérant les deux rives couvertes au loin de sable et de gravier, à l'embarras des .voyageurs quand les eaux occupaient l'intervalle.
Le batelier devina ma pensée : « Au temps des crues, dit-il en suivant mon regard, la plage que vous voyez disparaît totalement. Les muletiers ont du loisir, séhor, mais les pauvres bateliers ne ménagent pas leurs peines; il faut plus d'un coup d'aviron pour remonter le cours de la rivière jusqu'au point d'où nous nous laissons dériver et finalement échouer sur le sable.
— Et pourquoi, demandai -je, ne pas couper obliquement le courant. »
Le batelier se prit à rire. « On reconnaît, dit-il, que Votre Grâce n'a pas vu souvent le Motagua ; quand il a plu pendant huit jours dans les Altos, le Motagua, senor, arrêterait un boulet de canon.
— Et dites-moi, poursuivis-je, les accidents sont-ils fréquents?
— Quant aux mulets , répondit mon interlocuteur en donnant un dernier coup de rame qui nous ensabla sur la grève, quant aux
mulets, sefior, nous ne les comptons pas; mais le meilleur batelier peut manquer son échouage ; si le canot est pris en flanc , adieu l'équipage et la marchandise : tout est culbuté, englouti , en moins de temps qu'il n'en faut pour dire un Ave Maria. »
Le Rio Motagua prend sa source non loin de Quiche , département de Sololà, et se jette dans le golfe de Honduras, un peu au delà du Cap des trois Pointes; le cours total du fleuve est de 110 lieues environ. Jusqu'à Gualan , ce n'est encore qu'une rivière torrentueuse, dont le lit est obstrué par des bancs de rochers, et qui porte le nom banal de Rio Grande; de cette ville à k mer, sur un développement de quarante-six lieues, la navigation devient accessible aux grands canots, malgré quelques rapides où, pendant la sécheresse, la profondeur de l'eau varie de 25 à 35 centimètres. Le gouvernement espagnol n'ignorait pas les avantages que le commerce pouvait retirer du Motagua; en 1792, il avait fait étudier le cours de la rivière , et il se disposait à entreprendre quelques travaux dans l'intérêt de la navigation, lorsque les événements qui survinrent en Europe et dont le contre-coup se fit sentir au Nouveau-Monde, emportèrent ces plans d'amélioration tardifs. Quant à la nouvelle république, absorbée dans les soins de son organisation intérieure, elle n'a trouvé jusqu'à présent ni le temps ni l'argent que nécessiterait une pareille entreprise.
Une marche excessivement pénible, à travers des mornes fangeux, couverts de plantes herbacées, nous conduisit au Pozo , misérable hameau situé en pleine forêt, au centre d'une clairière marécageuse. C'est la dernière étape des arrieros lorsqu'ils se rendent à Yzabal ; ils y laissent la moitié de leur charge quand les renseignements qu'ils obtiennent sur l'état de la route ne leur paraissent point satisfaisants. La boue était si profonde aux alentours du Pozo , que nos chevaux en avaient jusqu'au ventre , et que nous trouvâmes les habitants littéralement emprisonnés dans leurs demeures. A cinq lieues vers le sud , au bord du Rio Quirigua , on a découvert, il y a peu d'années , des ruines indigènes que je n'eus ni le temps ni même le désir de visiter.
Du Pozo à Yzabal, la distance est d'environ cinq lieues; on traverse la chaîne du Mico1, détestable passage, naguère l'effroi des muletiers; le gouvernement, dans ces dernières années, s'est préoccupé des difficultés accumulées à cette extrémité de la route ? et le consulado2 a dépensé plus de 400 mille francs à l'améliorer. Auparavant , les convois de marchandises n'employaient pas moins de cinq à six jours pour franchir ces montagnes , et il n'était pas rare que les voyageurs égarés dans le labyrinthe de sentiers qu'y ont frayé les mules , se retrouvassent le soir, après d'incroyables fatigues , au point d'où ils étaient partis le matin. De pareils incidents sont devenus plus rares; néanmoins il reste encore beaucoup à désirer dans l'intérêt de la circulation. Le tracé de la route ne tient compte en effet ni des accidents du terrain ni de la rapidité des pentes; des côtes raides, argileuses, détrempées par une humidité perpétuelle , où les bêtes de somme s'abattent à chaque pas , succèdent sans interruption aux cloaques fangeux des vallons. Les montées les plus abruptes ont été couvertes d'un pavé ; mais dans l'état de ruine et d'abandon où je l'ai vu, ce revêtement, interrompu par de fréquentes lacunes, n'est qu'un obstacle et un danger de plus. Parfois la route suit le fond d'un ravin ou s'engage dans le lit d'un torrent. En traversant un de ces défilés obstrué par des rochers, nous nous trouvâmes en face d'une bande formidable de mules qui arrivaient chargées d' Yzabal ; en pareil cas , le désordre et la confusion sont au comble , car il est impossible de rétrograder.
La végétation, au milieu de ces montagnes, non-seulement est magnifique , mais extrêmement diversifiée. Quelquefois les pins se pressent sans mélange ; puis, tout à coup , dans le creux d'un vallon, vous voyez apparaître les palmiers, les bambous, les myrtacées, les laurinées, tous ces feuillages lustrés, toutes ces plantes