‹ Voyage dans l'Amérique Centrale, l'île de Cuba et le YucatanChapitre 85 sur 96 · II · texte numérisé non relu

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m * CHAPITRE XXII.

civilisé. Entrepôt des produits indigènes et des marchandises étrangères importées par le cabotage» ce port reçoit de l'Amérique dik Kord des farines et des viandes salées; des huiles» des vins, des fruits, des comestibles de l'Espagne; des meubles, des objets de luxe et des articles de mode de la France; de la poterie» de la quincaillerie et des tissus de l'Angleterre,, enfin la correspondance €t les journaux; c'est ainsi que des sources fort éloignées y versent à la fois le superflu et le nécessaire, en attendant que le pays sache trouver dans sa propre industrie la satisfaction de ses besoins*

Assise à dix lieues de l'Océan» sur le bord méridional du lac, la bourgade occupe mm position qui paraît heureusement choisie et même assez gréable au premier aspect ; mais l'homme â fait si peu pour ajouter à ces avantages naturels , qu'après un court séjour les impressions de l'étranger ne tardent pas à se modifier. À trois cents mèWes des dernières maisons, Commencent les impénétrables forêts qui ombragent la chaîne du Mico et se confondent vers le sud-est avec les solitudes du Honduras; en face s'étend le lac, dont on distingue la rive opposée, région montagneuse» à peu près incon*nue, où vivent quelques Indiens indépendants, dont les incursions pacifiques se prolongent jusqu'au territoire du Petén. Le véritable charme d'Yzabal, et certainement le seul» c'est d'offrir un point habité au centre d'une contrée vierge et inexplorée.

Le lac, long d'environ dix lieues sur quatre à cinq de larg&, communique avec la mer par un chenal étroit que l'on notame le Rio Duke ou YAnyoslura; la barre qui obstrue ce passage à son embouchure est à peine recouverte de deux mètres d'eau,, en sorte que les navires expédiés au Guatemala par l'Atlantique, doivent se rendre, soit à Belize, soit à Santo-Tomas, où le transbordement des marchandises s'opère sur de petites goélettes de 60 à 80 tonneaux. Parmi les cours d'eau tributaires de ce vatste bassin» le Polochic eët le plus considérable et même le seul qui mérite une mention spéciale. Il descend, par une pente rapide entrecoupée de rochers, des montagnes de Xucaneb, non loin de Salama, et commence à porter bateau près du village de Teleman;

LA ftOUTE DU GOLFE. 2t5

sa profondeur varie entre quatre et huit pieds, à partir de ce point juëqu'à son embouchure où des atterrissements réduisent la hauteur de l'eau à quarante centimètres. Néanmoins le commerce espagnol profita longtemps de cette voie de communication, à une époque où la route du Golfe était à peu près impraticable. Le couH total de la rivière peut être évalué à une cinquantaine de lieues ; elle reçoit les ruisseaux de Boca-Nueva, Soledad, Pansas, outre le Cahabon qui en double le volume.

C'est au bord du Polochic, à trois lieues de Teleman, qu'une compagnie anglaise se ruina, il y a peu d'années, dans un essai de colonisation malheureux ; l'établissement à'Abbootsvilte ou de lïoca-Naeua ne c&mpte plus d'habitants depuis longtemps; les constructions sont tombées en poussière, les colons ont misérablement péri , et le sol même s'est ombragé d'une végétation vigoureuse qui a effacé jusqu'aux vestiges de cette folle entreprise. Après le Polochic ., les affluents les mieux connus du lac sont les petites rivières del Morro, del Limon, de las Canas , de las Minas, et le ruisëe&u d'YzGbal, qui tous, sans exception, coulent dans la solitude; il e£t rare que le silence de leurs rives soit troublé par la rame du pêcheur ou par la cognée du bûcheron qui retentit sur un vieil acajou propre à fabriquer une pirogue.

Ainsi la route du Golfe pour les mulets, l'océan pour les navires , le Polochic pour les petites embarcations , sont trois grandes voies de communication qui donnent à Yzabal une importance incontestable; mais en dehors des limites étroites de la route, le territoire, dans son état sauvage et primitif, se montre complètement inaccessible ; et comme les rives du lac sont entrecoupées à leur tour de marécages et de ruisseaux vaseux, il en résulte que le point isolé où P homme s'est établi peut être considéré comme une dure prison. En effet, où diriger ses pas? C'est avec le fer et le feu qu'il faut s'ouvrir un passage à travers l'épaisseur des bois, où , quelle que soit la direction que l'on suive, on rencontre toujours l'obstacle d'une forêt sans limites.

Il n'y a point, à proprement parler, de saison sèche sur le litto-

rai de P Atlantique. Pendant six mois, de mai à octobre, la mousson est intermittente, et comme, par suite, il tombe moins de pluie, on donne à cette période le nom de saison sèche, par opposition à l'autre moitié de l'année. Mais dans le rayon d'Yzabal , Phumidité entretenue par l'accumulation des bois et le voisinage des eaux est pour ainsi dire perpétuelle ; aussi les habitants, pour exprimer combien est inégale la répartition du sec et de l'humide, ont-ils coutume de dire qu'il pleut dans la localité pendant treize mois de l'année ; ce n'est guère qu'en février, mars et avril, que l'on peut compter sur un petit nombre de beaux jours. La pluie se manifeste d'une manière soudaine et à toute heure; vous sortez avec un ciel pur, au bout de dix minutes vous êtes assailli par une averse. Ainsi constamment détrempée , la terre donne uniquement des pâturages; partout où l'écoulement, nfe s'opère pas avec rapidité, les essais de culture ont échoué; si le sol au contraire est en pente, les eaux ne tardent pas à l'entraîner dès qu'il a été ameubli par te travail. La fréquence des nuages qui montent de l'Océan modère d'ailleurs l'excès de la température ; mais quand le ciel est pur, on sent vivement le voisinage du tropique. 11 est superflu d'ajouter que la constitution des Européens ne saurait résister longtemps à l'épreuve d'un semblable climat, et l'on reconnaît au bout d'un court séjour, combien il est funeste aux natifs eux-mêmes; la contractilité musculaire se relâche peu à peu , les fonctions digestives languissent, la transpiration dévient excessive, et l'affaissement du corps se communique à l'âme, qui perd son ressort et son activité. En août, septembre et octobre, les fièvres intermittentes sont endémiques sur la côte, et comme leur tendance est maligne, on ne doit pas hésiter à les combattre dès leur apparition.

Yzabal, peuplé d'environ 300 âmes, ne possède ni curé ni médecin; on n'y voit pas même une église; il faut se résigner à y vivre et mourir comme au désert, sans secours temporels , sans consolations religieuses; au surplus, telles sont les conditions ordinaires de l'existence dans la majeure partie de l'Amérique Centrale. La plupart des maisons, faites en clayonnage et enduites d'argile, ne

méritent d'autre nom que celui de chaumières ; celles des principaux négociants sont construites en bois et revêtues de bardeaux qui imitent l'ardoise; les magasins occupent l'entresol ; l'étage supérieur, plus sain, mieux aéré, est habité par la famille. Ces bâtiments légers, dont les parois n'ont pas plus de cinq centimètres d'épaisseur, s'élèvent presque tous sur la rive du lac, d'où l'on jouit d'un magnifique point de vue. Il ne manque au tableau qu'un peu de variété et de mouvement; mais l'œil cherche vainement une distraction sur la vaste étendue des eaux, qui n'est accidentée par aucune île; vainement la longue-vue s'arrête vers le nord-est, dans la direction du canal qui communique avec le golfe : bien des jours s'écouleront avant qu'une voile lointaine répande par son apparition un peu d'animation aux alentours. Dans une situation admirable, Yzabal est le séjour le plus morne et le plus isolé du monde.

Quelle que soit la placidité de l'atmosphère , le lac bat constamment ses rives, comme s'il était animé de la même vie que l'océan; il s'émeut et blanchit sous l'impression de la moindre brise, mais jamais son agitation ne prend les proportions d'une tempête ; les eaux, entraînées vers la mer par un courant presque insensible , sont douces et tièdes dans ce grand réservoir. A cinq lieues de la bourgade, au point où le rétrécissement commence, on aperçoit sur le bord septentrional quelques baraques dominées par une masure en ruine ; c'est le Castillo de San-Felipe de Lara, lieu de déportation pour les criminels de l'État. Un détachement de quarante hommes est préposé à leur surveillance ; mais le désert qui les environne assure mieux encore l'exécution de la loi. A l'époque de mon passage, les déportés étaient au nombre de quatre-vingts.

J'ai vu peu de moustiques à Yzabal , malgré le voisinage des eaux et des forêts ; en revanche, les fourmis s'y montrent extraordinairement multipliées, et l'intérieur des habitations n'en est pg[S moins infesté que la campagne. Aucun obstacle n'arrête leurs incursions, pas même celui des ruisseaux et des marécages : elles les franchissent à Faide des corps flottants,. en construisant des ponts

et des chaussée^ où périssent de nombreux travailleurs, mais qui conduisent infailliblement les survivants au but. Doués d'un merveilleux odorat, ces insectes procèdent par invasions soudaines, puis disparaissent avec la même célérité : ce fut ainsi qu'ils dévorèrent et laissèrent absolument vides douze boîtes de confitures que j'avais rapportées de Guatemala. L'espèce est noire et de taille ordinaire; il en existe une autre, d'un roux jaunâtre, infiniment petite, qui s'insinue partout où la première ne saurait pénétrée. Le «oir, lorsque le temps est orageux, une éphémère aux ailes diaphanes s'introduit aussi par milliers dans les appartements * : ces petits êtres, attirés par h lumière, s'abattent sur les meubles comme -un nuage floconneux, et terminent en tournoyant leur rapide existence. Dans la même nuit, leurs innombrables cadavres sont enlevés jusqu'au dernier par les fourmis* Il paraît qu'autrefois les grandes espèces de mammifères , et notamment les carnassiers, furent trèsmultipliées aux environs du \m * ; quoique 1$ Contre n'ait pas changé de caractère, les habitants assurent qu'on en voit; rarement aujourd'hui, du moins dans le rayon qu'ils occupent. Lesofeeaux, les reptiles, y sont également peu nombreux. Enfin, le silence des forêts inspire, même au chasseur, un sentiment de crainte superstitieuse. Yzabal est séparé de Santo-Tomas par la chaîne du Mico qui, courant entre le Motagua et la rive méridionale du lac, se termine par une sorte d'épanouissement au fond du golfe de Honduras. Je n'ai pas eu l'occasion de visiter Santo-Tomas, cette colonie, au temps 4e mon voyage, n'étant g#re/ accessible que par la voie maritime; mais j'étais bien pl&çé pour recueillir des informations sur une localité d' ailleurs, trop voisine d' Yzabal pour que les conditions du sol et du climat n'y présentent pas une grande similitude. , On s'e&t demandé, il y a peu d'années, à la lecture de certains prospectus répandus eft Europe, comment un *site aussi favorisé «tque celui de Santo-Tomas, sous le double rapport des productions

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naturelles et des avantages commerciaux, était demeuré pendant plusieurs siècles dans l'oubli; bien que la question, relativement à te colonie belge, ait perdu beaucoup de son intérêt, je u'iiésite pa£ à l'aborder parce qu'elle se rattache à la propre histoire d'Yzab&l, et que* d'ailleurs, tous les renseignements concernant l'Amérique Centrale ont leur importance aujourd'hui.

La baie de Santo-Tomas offre assurément aux navires l'asile le plus vaste et le plus sûr que la nature leur ait ouvert sur les côtes orientales du Centre-Amérique. On y pénètre par un passage large de 200 mètres, conduisant à un bassin spacieux et circulaire, d'une lieue de diamètre environ ; ce bassin est abrité par un amphithéâtre de collines boisées, qui s'élèvent graduellement jusqu'à mille mètres de hauteur et d'où s'échappent plusieurs ruisseaux. A 300 mètres du rivage, la sonde donne trois brasses d? eau sur un fqnd d'une excellente tenue : toutes les flottes du monde pourraient mouiller dans ce port magnifique , où la sécurité n'est troublée ni par les vents du nord, ni par les ouragans. Ces avantages ont leur compensation. En dépit des éloges prodigués au climat de Santo-Tomas par des spéculateurs intéressés, les causes d'insalubrité y sont flagrantes : en effet, les pluies et les rosées, aussi abondantes qu'à Yzabal, y maintiennent constamment le sol dans un état marécageux. Sous l'influence de cette humidité combinée avec la chaleur, se développent des fièvres intermittentes , bénignes au début, plus graves après une rechute, suivies alors d'obstructions, d'engorgement des viscères, de dyssenteries, etc. Cependant il n'est pas douteux que l'on ne réussît à assainir le territoire et à lui communiquer une salubrité relative en le débarrassant des forêts qui l'encombrent et en favorisant l'écoulement des eaux; mais de pareils travaux ne s'accomplissent , sous les tropiques , qu'au prix de nombreuses existences, sacrifiées quelquefois pendant plusieurs générations.

Il ne paraît pas que le district de Santo-Tomas puisse réellement offrir une indemnité suffisante, au point de vue de la production coloniale. Dans un pays aussi montagneux, où la maind'œuvre, en outre, est excessivement chère, on parviendrait

difficilement à établir des plantations de cannes à sucre qui entrassent en concurrence avec celles des Antilles; on n'obtiendra pas davantage, sur un sol argileux, de tabac estimé, ni de cochenille sous un climat pluvieux; le café a peu de valeur, et les bois, dont l'exploitation nécessite de fortes avances, ne sont plus comme jadis la source de grands bénéfices.

Quant aux avantages commerciaux que procureraient le voisinage et l'intimité du Guatemala, ils se réduisent également à des proportions fort minimes. En effet, un pays dont l'exportation est limitée à peu près à un seul article, ne saurait offrir au commerce un aliment sérieux et profitable, surtout quand la valeur de cet article tend à baisser de jour en jour sur les marchés *. Les Anglais envisagent eux-mêmes leurs relations d'échange avec le Guatemala comme un objet purement accessoire ; ils affirment qu'elles ne les ont point enrichis, et je le crois volontiers, d'après ce que j'ai vu de mes propres yeux 2.

Du reste, la compagnie belge ne s'imposa pas au début de bien grands sacrifices. Lorsque les premiers émigrants arrivèrent à Santo- Tomas, en mai 1843, ils trouvèrent un hectare de terre en culture sur les 448,000 dépendant de la concession, et pour tout abri, un rancho, qui trois mois après tomba de vétusté. Par la suite on

1. Les îles Canaries produisent environ là mille suions de cochenille, c'est-à-dire une. quantité équivalente à la consommation de l'Europe. Quand l'Algérie, comme il est permis de l'espérer/ fournira son contingent, la valeur de cette marchandise déclinera sensiblement en Amérique.

2. La valeur des produits étrangers qui entrent annuellement dans le port d'Yzabal peut être évaluée à deux millions de piastres, et celle des exportations en cochenille, indigo, salsepareille, etc., à un chiffre à peu près équivalent. Le commerce de cette place roule donc s 21 millions de francs. Les Belges font monter à une somme à peu près équivalente, celui qui s'opèie par contrebande entre Belize et le territoire voisin ( Happort sur la colo* nisation de Santo-Tomas, p. 75). Mais ce calcul me parait erroné. La contrebande était en vigueur, et même en honneur au temps de la domination espagnole, lorsque la métropole imposait ses produits exclusivement aux colonies; alors les négociants de Guatemala ne craignaient pas de s'embarquer dans de telles aventures : ils mettaient ordre à leurs affaires, s'armaient de pied en cap, et suivis de quelques amis, se rendaient à l'embouchure du Rio Motagua, où s'opéraient habituellement ces transactions illicites. Aujourd'hui où le commerce est libre, les droits modérés, la surveillance rigoureuse, il n'y a plus de contrebande organisée, et celle* qui s'opère par filtration à travers les solitudes du Petén ou de la Vera-Paz^ ne mérite pas l'importance qu'on lui attribue.

construisit une cinquantaine de chaumières, on coupa soixante hectares de bois et l'on en défricha six : à cela se bornèrent les travaux des cinq premières années.

Quelque faible que paraisse ce résultat, il n'a été acquis qu'au prix d'effroyables souffrances dont je «rois inutile de retracer le tableau : un tiers des émigrants fut enlevé par la maladie; un tiers alla mourir plus loin. Le surplus, réduit aux extrémités les plus dures, continua de languir dans la misère et le découragement. Tel fut le sort d'infortunés dont quelques-uns avaient vendu le petit patrimoine qu'ils possédaient dans leur pays natal, pour acheter une parcelle de cette terre promise. L'entreprise, conçue originairement dans un but de spéculation privée, parut offrir plus tard de meilleures garanties en prenant un caractère national ; cependant, au temps démon voyage, l'existence de la colonie semblait fort problématique : le traité définitif n'avait pas encore été ratifié; les dettes s'élevaient à une somme considérable, le crédit était épuisé, les routes toujours en projet, l'isolement profond, et la récolte insuffisante pour les besoins des rares colons.

Les considérations que je viens d'exposer brièvement n'expliquent pas d'une manière complète l'abandon de Santo-Tomas; on se demande toujours par quel motif les propres nationaux ont négligé cette baie magnifique pour choisir le site défectueux d'Yzabal. Cette singularité est une conséquence des principes qui pendant trois cents ans dirigèrent la politique de la cour de Madrid.

Puerto-Caballos fut le premier port que les Espagnols, dès le temps des Cortès, fondèrent sur la côte du Honduras; ce fut aussi pendant près d'un siècle leur principal établissement maritime et commercial dans ces parages. Mais à l'époque où les flibustiers infestaient les mers Caraïbes, on dut chercher un lieu plus facile à défendre contre leurs incursions réitérées. Dans l'année 1604, le pilote Francisco Navarro, investi de cette mission par le président du Guatemala, reconnut, en faisant voile à l'ouest, au fond du golfe de Guanaxos, une baie profonde qui semblait réunir toutes les conditions de sécurité désirables; il lui donna le nom qu'elle

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porte emcore aujourcfhui, en Fhonneur de saint Thomas d?Aquin, dont la fête coïncidait avec cette heureuse découverte. Trois ans plus tard, on y éleva quelques fortifications; puis, tout à coup, les travaux furent interrompus et les lieux évacués sans retour, à cause de F extrême stérilité du soi; les bêtes de charge employées aux transports y périssaient de faim, si Ton en croit Juarros 4. Mais le climat humide et la végétation vigoureuse de Santo-Tbmas réfutant complètement cette assertion, il faut chercher ailleurs la véritable cause de l'abandon. On n'ignore pas que l'Espagne, jalouse de perpétuer sa domination dans le Nouveau Monde , restreignit dès Torigine, autant que les circonstances le permirent, les relations de ses colonies avec les étrangers : pour que son but fût mieux rempli, elle n'en permit l'accès que sur un petit nombre de points , négligeant même de soumettre ou de convertir les indigènes du littoral , afin de laisser subsister un épouvantail qui éloignât les visiteurs curieux. Comme on comptait déjà plusieurs établissements maritimes sur la côte du Honduras, il est probable que l'inauguration d'un nouveau port, dans les conditions remarquables de Santo-Tomas, dut contrarier les vues du gouvernement espagnol , qui refusa son approbation : cette présomption semble confirmée par le silence des historiens nationaux.

Cependant, pour dédommager le commerce de l'abandon de Santo-Tomas, le président du Guatemala jeta tes yeux sur le Rio Duke, écoulement du lac d'Yzabal. Un établissement fondé dans ces parages parut offrir toutes les garanties de sécurité qui manquaient à Puerto-Caballos. On fit donc choix, en dedans de la barre, d'un site qui, peu de temps après, fut délaissé pour l'emplacement actuel du Caslilîb de San -Felipe. Là on éleva quelques fortifications défendues par une garnison de 200 hommes, ce qui n'empêcha pas, en 1666, les boucaniers d'y débarquer et d'y mettre le feu* Cet événement effraya tellement te commerce, qu'il transféra ses entrepôts, à quatre lieues plus loin, sur la rive opposée du

1 . Juarros, Trat. I, c. 3, p. 37, et trat. IV, c. 3, p. 166.

lac, dans une localité malsaine qui prît le nom de Bodcgas del Golfo. Mais le passage du Mico présentait en cet endroit tant de difficultés, que le consulat, sur la représentation des principaux négociants, se décida à modifier encore une fois l'assiette du nouveau port. Ce fut en 1804 que cette dernière translation s'opéra et que le site de Bodegas ftit délaissé pour celui d'Yzabal. On ouvrit en même temps à travers la montagne une route large de trente mètres, sur trois lieues et demie àe longueur, qui coûta ÛO mille piastres (210.000 fr.) et dont les réparations absorbèrent plus tard le double de cette somme : c'est l'horrible chemin que noué avons suivi.

Ainsi le gouvernement espagnol n'hésita pas à délaisser un âeh ports les plus beaux de l'Amérique Centrale, pour cacher au fond d'un lac obscur, de difficile accès, les relations que la métropole entretenait avec sa colonie ; la baie de Santo-Tomas tomba dans un profond oubli dont elle n'est sortie , il y a peu d'années , que par l'initiative des spéculateurs du vieux monde; non -seulement ses possesseurs en ignoraient le prix, mais à peine connaissaient -ils d'une manière bien certaine le point du littoral où elle était située^ Néanmoins, quand les Belges voulurent en négocier l'acquisition, le gouvernement guatémalien, mû par ce sentiment de méfiance et de jalousie dont la tradition s'est perpétuée dans les colonies espagnoles, commença par leur imposer des conditions inacceptables; il est vrai que plus tard, mieux éclairé sur les vrais intérêts du pays, il a manifesté des vues plus généreuses, calculant vraisemblablement que quelle que fût l'issue de l'entreprise, l'État n'en profiterait pas moins des capitaux et de l'industrie des étrangers.

11 y avait vingt-cinq jours que j'étais prisonnier à Yzabal où la fièvre et l'ennui me consumaient , lorsqu'un soir je m'assis, dans une disposition d*esprït assez mélancolique, sur une petite éminence voisine de la bourgade. Le lac s'étendait à mes pieds, toujours calme, toujours solitaire; je distinguais assez nettement les mouvements de la côte, et mon regard s'était arrêté sur tes montagnes lointaines de la Vfera-Pfcz, qui reflétaient tes dernière feux du jour. Arrivé au

terme de mon voyage, et prêt à quitter des lieux où j'avais tant vécu, si la durée de l'existence se mesure à la vivacité des impressions et à leur nombre, je ne sais quel regret, quelle amertume secrète, se glissait dans mon âme à côté de la joie du retour. Sans doute j'étais heureux de partir; ce sentiment dominait tous les autres; mais il s'y mêlait une tristesse vague que j'avais peine à m'expliquer. L'idée d'un éternel adieu est pour nous si pénible, que nous nous résignons difficilement à l'accepter; je me disais, mais sans y croire, qu'un jour je reverrais peut-être ces forêts vierges, ces gracieux cocotiers ; que j'entendrais encore la note musicale de ces oiseaux ; que j'explorerais avec plus de loisir ces montagnes bleues où j'avais éprouvé de si douces émotions, où je laissais tant de souvenirs ! C'était ainsi que je rêvais, en traçant un nouveau plan de voyage, dont je sentais l'illusion, et qui néanmoins me charmait... Le soleil avait disparu derrière les hauteurs du Mico, et la brise commençait à frémir dans le feuillage des arbres ; de fraîches émanations se répandirent dans l'atmosphère, la nappe bleue du lac se ternit, une vie nouvelle parut animer la nature, et mes pensées prirent également un autre cours.

Cependant Morin m'attendait avec une extrême impatience, car il avait une nouvelle importante à me communiquer : on venait de signaler une voile , et de la terrasse de notre habitation , je distinguai moi-même , à l'aide d'une longue-vue, un point blanc, lumineux, sur la ligne d'horizon. Vers dix heures, le bâtiment que nous avions aperçu mouilla à quelques encablures de la plage : c'était une des goélettes qui naviguent entre Belize et Yzabal. Quoique l'événement fût loin d'être imprévu, la joie m'empêcha de dormir, et dès le point du jour je me rendis à bord pour arrêter notre passage. Telle était néanmoins l'influence qu'exerçaient sur mon esprit le profond isolement du pays, la déception que j'avais éprouvée , peut-être aussi la maladie, que je doutais encore de la réalité et ne pouvais me persuader que j'allais enfin m'éloigner de ce mélancolique séjour.

La journée se passa en préparatifs ; vers minuit, le vent ayant

fraîchi , le capitaine nous envoya chercher: bientôt après, hous levâmes l'ancre. La nuit était radieuse ; d'innombrables étoiles brillaient au firmament, où la croix du Sud resplendissait dans toute sa gloire ; on distinguait vaguement les contours du rivage que la lune ne tarda pas à inonder de sa molle clarté. Enveloppé de mon manteau et couché sur le pont, je contemplai longtemps ce spectacle dont la magnificence m'accablait , prêtant l'oreille au murmure du vent, au frémissement de l'eau contre les bordages^ et me demandant parfois si je né faisais point un rêve.

A six heures du matin, nous étions à la hauteur du Castillo de San Felipe; une barque fut envoyée à terre pour remplir les formalités d'usage, après quoi nous mîmes toutes voiles dehors, la brise étant excessivement faible et variable.

Le lac. en cet endroit, montre un étranglement qui permettrait difficilement à un ennemi d'y pénétrer si le Castillo était pourvu de canons; il s'épanche ensuite dans un bassin secondaire, appelé le Golfete qui, à son tour, prend la forme d'un canal tortueux, resserré entre de hauts rochers. Ce canal, long de trois lieues, aboutit a la mer et se nomme le Rio Dulce ou Y Angostura. L'action du vent s'y faisant peu sentir, on y supplée par l'emploi de l'aviron ; aussi, malgré la faiblesse du courant, les petites goélettes engagées dans cet étroit passage consument-t-elles quelquefois plusieurs jours pour remonter jusqu'au lac d'Yzabal. VAurora était le type de ce genre de navires : la coupe en était fine et allongée , la mâture légère, la flottaison si basse que l'on pouvait en s'inclinant effleurer la surface du lac. La cale encombrée de ballots, le pont embarrassé d'agrès, de barriques, de cordages, la cuisine réduite à son expression la plus simple, tout annonçait aux passagers que leur présence à bord n'était qu'un incident sans importance. Outre le capitaine, vieillard d'une taille haute, d'une charpente osseuse , au teint brun et hâlé , assis habituellement à la barre, l'équipage se composait de cinq jeunes garçons, robustes et agiles, silencieux, exercés, prompts à l'obéissance, de types et de couleurs divers, qui tous étaient ses fils. Anglais d'origine Indien par les

habitudes et Tare par les ineetms, ce marin prévoyant avait autant de femmes et de ménagée que de points de relâche sur la côte* Lés bâtiments d'un faible tonnage comme celui qu'il commandait perdent rarement de vue la terre* où ils vont chercher un abri au moindre signe dé mauvais temps : tel était le fondement de ses arrangements domestiques; peu importait la race et ia couleur, pourvu qu'il rencontrât à point les avantages de l'association conjugale.

Les rives du lac présentent peu de relief à la hauteur du Golfete; mais à l'extrémité de ce bassin , après une succession d'îles vertes extrêmement touffues > les montagnes se rapprochent et ne laissent subsister entre leurs bases qu'une déchirure profonde, où coule avec lenteur le Rio Dulce. Il était deux heures lorsque nous atteignîmes ce passage; le soleil étincelait dans un ciel éblouissant, pas un souffle n'allégeait ia pesanteur de l'air, le goudron se liquéfiait sur le pont, et la chaleur* concentrée au plus haut degré, nous paraissait intolérable. Réduits à l'immobilité, nous jetâmes un grappin, serrâmes nos voiles > et nous décidâmes à dîner en attendant le lever de la brise* Les terres dont nous étions environnés , offraient l'aspect d'une masse compacte de verdure où les bas fonds, les rochers, les ravins, disparaissaient sous le même manteau de feuillage; çà et là, une ombre tranchée marquait l'embouchure d'un ruisseau ; de légères vapeurs flottant sur le bord méridional , à la distance d'une encablure, indiquaient une source thermale dont la température passe pour être élevée.

Cependant, comme aucun changement ne se manifestait dans l'atmosphère, le capitaine, que l'inaction commençait à fatiguer, fit installer les avirons, et bientôt nous voguâmes dans un magnifique canal dont les berges perpendiculaires s'élevaient à deux cents pieds de hauteur. Telle est l'exubérance de la végétation , qu'à peine de loin en loin aperçoit-on quelques roches grisâtres , qui toutes ont leur nom, connu des mariniers* Il en est une entr autres sur laquelle on croit distinguer l'empreinte de caractères antiques ; mais en l'examinant attentivement à l'aide d'une lunette, on voit se dissiper l'illu-

sion produite par des accidents naturels et par le jeu de la lumière* Plus le lit se resserre» plus la double muraille qui emprisonne le fleuve s'exhausse et devient imposante ; à quatre heures du soir, le crépuscule règne déjà dans les profondeurs de l'Angostura, seulement les sommités exposées au couchant se colorent d'un reflet doré qui atteste la présence du jour.

Le soleil ^ prêt à disparaître , répandait sur la cçte une splendeur mélancolique, lorsque nous atteignîmes l'embouchure du Rio Dulce : le frémissement des eaux autour du navire, le balancement des mâts et une fraîcheur subite nous annoncèrent la proximité de l'Océan. Déjà la voûte du ciel commençait à s'illuminer d'étoiles, un calme inexprimable régnait sur le rivage, et les molles ondulations de la mer, toute noyée de rayons, concouraient avec le silence de la brise à nous présager une belle nuit; l'ancre tomba dans le chenal, et un quart d'heure après » l'équipage de VAurora était plongé dans un profond sommeil.

Au matin* lorsque mes yeux s'ouvrirent, la barre du fleuve était déjà bien loin et nous marchions le cap au nord ; la côte , éloignée de trois milles» ne présentait à l'œil qu'une succession de forêts montagneuses ; toutefois o& distinguait encore la gorge du Rio Duke% indiquée par une ombre ferme au sein de l'éternelle verdure. Cette perspective et le morne souvenir d'Yzabal effacèrent mes derniers regrets; tandis que l'horizon changeait, ma vie semblait aussi se colorer d'une teinte nouvelle c je me sentais heureux» libre, plein d'espérance; tout rayonnait dans l'avenir, comme le miroir des jeaux qui reflétait autour de nous les brillantes clartés de l'aurore. L'image du foyer domestique» le souvenir des affections que j'allais retrouver, la mémoire des épreuves passées» me pénétraient d'une joie douce et profonde ; enfin la voix puissante de la nature, qui parle si vivement au cœur de l'exilé et ramène l'enfant à sa mère, m'avait entièrement subjugué,

11 est probable que le lac d'Yzabal fut originairement un bassin isolé, sans communication avec le golfe, et qu'il doit son écoulement actuel à une de ces dislocations du sol si fréquentes dans

l'Amérique Centrale. Le courant insensible du Rio Dùlce, comparé à celui du Polochic, montre que l'évaporation est très considérable à la surface de ce grand réservoir, et permet de supposer qu'elle dut équilibrer jadis le produit de ses affluents d.

Le phénomène qui a changé les conditions du lac en lui procurant une issue vers la mer, a tracé en même temps la grande route du Guatemala. Quelles doivent être les impressions du voyageur d'Europe, lorsqu'il pénètre pour la première fois par cette voie mystérieuse dans le centre du continent américain ! Ses regards errent d'abord sur une côte montagneuse et déserte, couverte de forêts, où il cherche inutilement un port, un phare, une cabane de pêcheurs, quelques vestiges enfin de la présence de l'homme. On lui montre une tache irrégulière sur le flanc des montagnes ; le bâtiment approche ; les sierras se redressent dans toute leur fierté primitive ; la tache est une énorme déchirure où le navire va s'engager. A peine la barre est-elle franchie que tout bruit, toute agitation ont cessé : le soleil s'efface, le vent tombe, le silence n'est troublé que par le choc des avirons. Pendant plusieurs heures, quelquefois pendant plusieurs jours, la navigation se poursuit dans les mêmes circonstances, à l'ombre de rochers couronnés de bois vierges, qui, semblables à de prodigieuses murailles, interceptent partout la vue; puis, un matin, le canal s'élargit, les rives s'aplanissent, les eaux s'épanchent en liberté, c'est un lac immense, une nappé bleue, paisible et pure, que la proue fend sans résistance. L'effet serait complet et magnifique, si la scène était animée par le spectacle d'une ville populeuse; mais ces rivages déserts, incultes, silencieux, ces eaux profondément solitaires, la vaste étendue des forêts et l'aspect de quelques toits en chaume perdus dans un océan de verdure, produisent sur Tâme une impression pénible, surtout après une longue traversée. L'étranger d'abord ébloui se sent refroidi par degrés, et si, comme il arrive souvent, c'est un rêve de fortune qui l'entraîne loin de son pays, il pressent avec amertume que ses pas se sont égarés.

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