DANS LA SÉANCE DU 25 FÉVRIER
L'Académie me faisait l'honneur, en novembre 1846, d'encourager par des instructions spéciales les recherches que je me proposais d'effectuer dans une partie du continent américain qui, jusqu'alors, n'avait point été explorée par les naturalistes. Je viens, Messieurs, vous rendre compte de ce voyage ainsi que des principaux résultats qui en ont été le fruit; mais avant d'énumérer les divers éléments d'étude et de comparaison que je suis parvenu à rassembler, je crois qu'il n'est pas inutile de jeter un coup d'œil sur les régions qui les ont produits, et que j'ai successivement parcourues. Je n'abuserai pas de ces préliminaires pour distraire l'Académie, par des détails oiseux, du véritable objet de mon rapport.
En quittant l'île de Cuba, je me suis dirigé vers leYucatan, avec le projet de visiter l'intérieur de cette péninsule et d'étudier la petite chaîne centrale, qui la traverse de l'une à l'autre extrémité, et qui paraît se rattacher au groupe irrégulier du Petén. Mais les troubles qui éclatèrent à Merida pendant mon séjour, et le soulèvement des Indiens qui, profitant de la division des Créoles, entreprirent pour leur propre compte une croisade nationale dont l'issue fut un instant douteuse, modifièrent mon itinéraire, et me conduisirent à Canipêche, d'où je gagnai la Lagune de Terminos, puis File de Carmen, principal entrepôt du commerce des bois de teinture et limite de la province yucatèque vers l'occident.
A partir de ce point, que j'atteignis sans rencontrer d'obstacles, commencèrent les hasards et les difficultés du voyage. Le Rio Usumasinta , qui débouche dans la Lagune, et dont le cours incertain est à peine ébauché sur nos cartes, m'offrait une issue naturelle pour pénétrer dans l'intérieur du continent. Je remontai ce fleuve, le plus considérable de l'Amérique Cen-
traie, pendant plus de cent lieues, jusqu'aux dernières limites du Tabasco, où ma navigation fut interrompue par des brisants. De là, traversant 80 lieues de forêts et marchant au sud-est, j'atteignis le district du Petén qui dépend politiquement de FÉtat de Guatemala.
Cette contrée mystérieuse, isolée au milieu des bois, semblait promettre une récompense à mon activité; mais l'intérêt qu'elle m'offrit au point de vue des sciences naturelles, fut purement secondaire. Je retrouvai le climat, le terrain, les productions du Yucatan, avec quelque diversité parmi les êtres relégués aux degrés inférieurs de l'échelle animale. Le fait toutefois n'est pas sans intérêt, puisqu'il permet de combler une lacune dans l'histoire générale du pays.
En avançant dans l'ouest, le sol devient de plus en plus accidenté, et bientôt on rencontre les ramifications de la Cordillère qui sillonne la province de Vera-Paz. Les ravins ou le lit des torrents sont les seules voies de communication qui conduisent de montagne en montagne , aux régions tempérées où croissent les fougères arborescentes , puis au plateau salubre de Guatemala. J'ai poursuivi ma route jusqu'aux rivages monotones de l'océan Pacifique, d'où les nouvelles qui me parvinrent d'Europe m'obligèrent à rétrograder par la voie la plus directe, celle du golfe de Honduras.
Après cette esquisse rapide du théâtre de mes investigations, je vais en indiquer brièvement les résultats. Mais d'abord, je ferai connaître la loi qui en découle, et qui les résume tous sous un point de vue général : c'est-àdire que la partie de l'Amérique Centrale que j'ai plus particulièrement visitée, et qui constitue l'État de Guatemala, montre dans ses caractères physiques , ainsi que dans l'ensemble de ses productions naturelles , une analogie frappante , soit avec les terres chaudes , soit avec les terres tempérées du Mexique. J'ajouterai même que l'isthme entier paraît se développer dans les mêmes conditions. Ce n'est qu'en approchant de Panama, ce vestibule, si je puis m'exprimer ainsi, du continent méridional, que la nature commence à revêtir des formes nouvelles, d'une manière assez générale pour modifier sensiblement la physionomie du pays.
Les objets que j'ai recueillis à l'appui de cette assertion, appartiennent surtout au règne végétal et au règne animal; je passe sous silence les échantillons minéralogiques, que les accidents inséparables d'un long voyage ont réduits à une proportion insignifiante.
Les plantes cryptogames sont représentées dans mes collections par 90 espèces, et les phanérogames, dont la classification spécifique n'est pas encore complète , se rattachent à 40 genres différents. Je citerai un magnifique arbuste, à feuilles épaisses et coriaces, constituant un genre nouveau (sarcomeris) dans la famille des mélastomes, et originaire de l'île des Pins. Les conifères auxquels cette petite île emprunte son nom moderne, sont au nombre de deux espèces, distinctes de toutes celles connues jusqu'ici, et notamment du P. occidentalis de Swartz, qui croît également aux Antilles :