‹ Voyage dans l'Amérique méridionale (volume 2)Chapitre 135 sur 240 · Ibidem, p. 511 et suiv · texte numérisé non relu

Ibidem, p. 511 et suiv

sont très-escarpés, et je me trouvai au pied occidental du Cerro del Inca. Je le gravis par des pentes abruptes, pour ainsi dire sans chemin; et après beaucoup de difficultés j’arrivai sur la montagne, où je rencontrai, à mon grand étonnement, une plate-forme inclinée, d’une seule masse de grès, occupant tout le sommet d’une haute colline et offrant une surface de deux cents mètres de longueur, couverte de sculptures. J’avais emporté des chaînes et tout ce qu’il fallait pour en tirer le plan exact qu’on peut voir, Antiquités,

pi- 1-

D’abord je ne compris rien à cet assemblage de fosses de formes variées, creusées dans la roche, de lignes diversement tracées , de gradins et de portes simulées, présentant un tout allongé et dirigé de l’est à l’ouest; mais lorsque je pus en saisir l’ensemble, dessiné avec toutes les mesures, je crus y reconnaître un lavage d’or, qui, bien qu’il fût singulièrement placé au sommet d’une colline, pouvait encore s’expliquer par le barrage des ruisseaux voisins au temps des pluies. J’ai dit ailleurs que sous le dixième Inca, Yupanqui, les Incas voulurent tenter la conquête du pays des Chiriguanos et qu’une armée considérable vint pendant deux ans s’établir à Samaypata1. Il est probable qu’on doit à cette armée les sculptures de cette sommité et les restes nombreux de maisons circulaires qu’on y rencontre sur plusieurs points , notamment près de Samaypata et à un kilomètre au sud du Cerro del Inca. Dans tous les cas, ces hommes, n’ayant à leur disposition aucun instrument de fer, on conçoit combien de difficultés ils eurent à vaincre. Il fallait d’un côté le pouvoir d’un chef, et de l’autre la patience infinie des sujets pour terminer cette œuvre, aujourd’hui encore intacte, malgré les ravages des agens atmosphériques durant quatre ou cinq siècles,2

1. Garcilaso de la Vega, Com. real de los Incas, lib. VII, cap. XVII, p. 244.

2. L’ensemble sculplé se compose, à l’extrémité orientale, des fondations d’une grande muraille G G, reste de magasins ou d’habitations. De ce point on monte sur une pente douce l’espace de trente mètres , jusqu’au point culminant. Dans cet intervalle on remarque quatre marches taillées dans le roc, et au nord deux bassins I, l’un carré, de six mètres de longueur, l’autre ovale, de sept mètres, sans doute destinés à former des réservoirs pour l’eau. (Voyez la coupe au-dessous du plan.) Sur le point le plus élevé se remarquent deux bassins oblongs B, de douze mètres de longueur, séparés par une partie où sont entaillés, de chaque côté, quatre sièges, dont la destination était peut-être d’asseoir les ouvriers occupés à laver dans ces bassins. Un peu plus bas est un autre bassin annulaire J, de onze mètres de diamètre, autour duquel on remarque dix-huit sièges également entaillés dans le rocher. Un conduit communique de ce bassin à un autre placé sur la pente septentrionale. En descendant toujours sur la pente et marchant sur la ligne médiane, commence au-dessous du bassin A, un second bassin oblong, creusé en

Valle

Grande.

Voici sur quoi je fonde la supposition que cet ensemble a été un lavage d’or. D’abord on doit croire que les Incas ne se seraient pas occupés a sculpter ainsi la montagne seulement pour passer le temps. Dès qu’on veut chercher un hut d’utilité à cet assemblage, on le trouve en tout point dans ma supposition. Il faut d’abord se reporter au temps des Incas, où des milliers de bras pouvaient être employés à remplir le moindre vœu des chefs , et l’on comprendra combien il était facile de faire transporter du fond des rivières voisines, toutes creusées dans les terrains phylladiens et dès-lors devant contenir de l’or, les parties plus propres a en retirer la poudre. Les restes du village , situé au sud , près du ruisseau , expliqueraient d’un côté la population exploitante , et de l’autre la possibilité d’exploitation. Du reste , en admettant cette explication , tout peut se comprendre facilement. Les grandes fosses H , du côté septentrional , et les autres du versant opposé, auront servi à déposer les matériaux de lavage. Les bassins I, très -profonds , contenaient de l’eau pour approvisionner les bassins A et B, oh des hommes assis opéraient le délayement. Après ce travail, les plus gros cailloux enlevés, le résidu devait passer successivement dans les deux bassins inférieurs, afin d’en retirer les matières étrangères , tandis qu’on jetait avec de l’eau les derniers sables

talus et dont la longueur est de seize mètres; puis au-dessous de celui-ci il en existe un troisième transverse , bien plus petit , et sur le côté septentrional un quatrième ovale. De ce dernier bassin transversal on remarque, toujours sur la ligne médiane de la pente, une partie C, large de six mètres et longue de quarante, un peu concave, sur laquelle régnent trois séries de lignes obliques, représentant des losanges qui, dans la supposition d’un lavage, devaient retenir les petites paillettes d’or (fig. II). Au-dessous de ces lignes de losanges sont deux derniers bassins

D, au-delà desquels s’étend une muraille. Là sans doute se terminait l’ensemble du lavage. De l’autre côté de la muraille, au-dessous, on voit encore, sur une plate-forme très-unie, un bassin

E, de vingt-sept mètres de longueur et de douze de largeur. Sur cette plate-forme , près du bassin , est la figure d’un animal sculpté en relief, et de l’autre coté un grand oiseau, dessiné seulement en creux. Au-dessous se remarque, dans deux fosses en croissans F F, dont la convexité est inverse , deux gros animaux laissés en relief, et sur le côté septentrional , un serpent également sculpté en relief, dans une cavité semi-lunaire. Au-delà se prolongent deux immenses gradins, qui terminent la partie occidentale de l’ensemble.

Jusqu’à présent je n’ai parlé que de la partie convexe occupant le sommet de la colline; maintenant il me reste à dire un mot des deux pentes parallèles au nord et au sud , de chaque côté du mamelon. Au nord , à l’extrémité orientale , régnent de larges gradins et des espèces de fosses (H du plan, et fig. III, le profil), où une entrée est réservée, et le reste, taillé dans le roc, montre des portes simulées. On voit sur ce versant quatre de ces fosses et plusieurs larges gradins, les uns devant servir d’escalier, les autres destinés à d’autres usages.

Au sud , on remarque beaucoup plus de grands gradins , de larges et longues fosses.

aurifères sur l’appareil C, destiné, suivant toute apparence, à retenir clans ses rainures en creux les paillettes d’or qu’on recherchait après l’opération.

Telle est, suivant ma pensée, l’explication probable du côté positif de cette montagne sculptée. Quant au côté allégorique , ayant rapport à la religion , peut-être pourrait-on voir dans le bassin A, placé sur le point le plus élevé de l’ensemble, la figure du soleil, dont les excavations triangulaires du pourtour étaient les rayons. Dans cette hypothèse, il serait aussi permis de croire que les croissans F F de la partie basse représentaient les premiers et les derniers quartiers de la lune marchant de l’est à l’ouest. Pour le serpent F, l’oiseau et l’autre animal sur le bord du bassin E, ils avaient peut-être leur valeur symbolique aujourd’hui difficile à expliquer.

Si ma supposition est fondée, on doit penser que les environs renferment de riches mines d’or. On a vu à la partie géologique que tous les points où ce métal s’est rencontré en place, à Potosi, à Oruro, etc., appartiennent aux schistes ou aux couches phylîadiennes du terrain silurien. Or, comme ces terrains occupent le fond des vallées voisines, tout porte à croire que de nouvelles recherches dans les anciennes alluvions du Rio Grande, du Rio Piray et de leurs affluens, donneraient les plus grandes chances de succès. Il faudrait surtout s’occuper des cours d’eau les plus rapprochés du Gerro del Inca, afin de retrouver le lieu exploité sous Yupanqui.

Après avoir parcouru une journée entière le Cerro del Inca, après en avoir levé le plan avec toute l’exactitude possible, je revins, on ne peut plus satisfait de ma course, à Samaypata, où deux personnes me donnèrent des espèces d’étoiles de pierre, de dix centimètres de diamètre, percées au milieu, qui se trouvent très-communément autour des anciennes habitations des Incas. Je supposai que ce devaient être des armes. Il est probable qu’on plaçait un bâton dans l’ouverture du centre et qu’on s’en servait comme les anciens se servaient de leurs massues.

Le 25 Novembre, j’abandonnai Samaypata, pour me rendre à la capitale de la province, la ville de Jesus del Valle Grande, distante de dix-huit lieues de pays. Je remontai au sud-ouest la haute colline qui domine Samaypata , sur des terrains arides, et je descendis par de très-mauvais chemins dans une plaine sablonneuse, couverte d’acacias épineux ( Espinos ) et peu propre à la culture; néanmoins j’y remarquai des champs et beaucoup de bestiaux. Je gravis du côté opposé dans un ravin rempli d’arbustes, parmi lesquels mon muletier me montra celui qui produit le baume du Pérou et le quinaquina. Je couchai au hameau du Limon, non loin de celui de Pirucilla.

Valle

Grande.

Novemli

Entre Samaypata et Valle Grande courent trois chaînes parallèles, queje Valle C0UPai obliquement : la Cuesta de Samaypata , la Cuesta del Limon et la Grande. Questa de San-Rlas, e utre lesquelles coulent la petite rivière de Vïlma , le Rio de las Tembladeras , le Rio de San-Rlas et le Rio del Valle Grande , tous afïluens communs, qui se rendent à Pampa Grande, et de là au Rio Yapacani. Toutes ces vallées offrent la température de la Provence et peuvent donner toutes les productions de notre Europe tempérée. Au sommet de la montagne du Limon, composée de grès, toutes les plantes sont aromatiques et répandent dans la campagne une excellente odeur. Quelques-unes s’emploient à la conservation des objets de laine et remplacent le camphre, sans être aussi désagréables. Le versant opposé n’offre que peu de végétation sur un sol très-accidenté, où j’eus constamment à monter et à descendre jusqu’au hameau de Pavas, et de là au Rio de las Tembladeras (la rivière des terrains mouvans).

Toutes les montagnes environnantes se composent de grès friables, dont les eaux pluviales entraînent les particules détachées qui se rendent au fond des vallées , ou elles laissent constamment filtrer dans le sable un courant non apparent au dehors. Il en résulte des terrains si mouvans, qu’il faut franchir au plus vite le Rio de las Tembladeras , si l’on ne veut courir le risque de s’y engloutir. En traversant son lit, on en voit la surface se mettre en mouvement presque comme un pont suspendu. Cette rivière s’unit, à deux lieues plus bas que le point où je la passai, au Rio de San-Rlas, que j’atteignis également, après avoir franchi une colline assez élevée. Depuis la rive opposée du Rio de San-Rlas la pente est très -rapide et se compose de grès fortement redressés jusqu’au sommet de la côte du même nom. De ce point on domine une vallée magnifique, dirigée presque nord et sud et couverte de pâturages, de l’autre côté de laquelle j’apercevais, au pied de la montagne, parallèle à la côte de San-Blas, la ville de Yalle Grande, où j’arrivai presque de nuit. J’y fus reçu chez le curé don José Rafael Salvatierra, l’un de mes meilleurs amis de Santa-Cruz, et pendant trois jours les principaux habitans me comblèrent de prévenances. J’y rencontrai encore le caractère enjoué et les manières aimables des Crúcenos.

La province de Yalle Grande se trouve, sous le rapport de ses produits naturels, de sa température et de son insalubrité, absolument dans les mêmes circonstances que la province de Mizqué \ Je me dispenserai donc de donner à

son égard des détails qui feraient double emploi. En effet , cette circón- 1832. scription politique n’est que la continuité des chaînes de montagnes et des " e cours d’eau qui traversent la province de Mizqué. Au nord se montre la Grandechaîne orientale, laquelle, après avoir suivi presque à l’est, s’abaisse tout à coup à San-Pedro et tourne assez brusquement au sud, quelques degrés à l’est, passe à Valle Grande, et va se terminer à peu de distance, près du Rio Grande. La direction de cette chaîne détermine celle des autres vallées plus orientales , formant un angle droit avec les profondes coupures du Rio Grande, qui suit à l’est-nord-nord-est. En résumé, la province de Valle Grande présente un triangle élevé, composé d’un grand avancement oriental des derniers contre-forts delà Cordillère. Cet ensemble de montagnes peu déchirées, de vallées élevées et de vallées profondes , donne au pays toutes les températures depuis la zone propre au blé jusqu’à la zone propre à la canne à sucre. La principale industrie est l’élève des bestiaux.

Cette province, dépendance du département de Santa-Cruz, ne renferme que trois paroisses et leurs annexes, la ville de Jesus del Valle Grande, Chilon1 et Samaypata2 3, qui, suivant les renseignemens fournis par la Guia de Forasteros de 1835, auraient 16,315 habitans. Cette population serait dès-lors plus élevée qu’en 1788J; mais comme il est prouvé par la mortalité toujours croissante de Pampa Grande, que la population diminue sur la moitié de la province, il serait difficile de croire que Samaypata et Valle Grande , les deux points exempts de ces fléaux annuels , aient reçu un accroissement aussi notable , quand les guerres de l’indépendance ont , sous Aguilera , laissé des plaies encore trop fraîchement ouvertes pour permettre de supposer que depuis 1824 tant de pertes aient été réparées.

La ville de Jesus del Valle Grande, située à quatre-vingts lieues de Cochabamba, à quarante-huit de Santa-Cruz et à soixante-six de Chuquisaca, est bâtie sur le côté d’un ravin au pied oriental du dernier rameau de la Cordillère. Elle est entourée de jardins où se remarquent nos arbres fruitiers.

Deux rues principales la traversent, bordées de petites maisons à un seul rez-de-chaussée, construites en briques crues et couvertes en tuiles. Sur la place sont une église en croix et deux belles maisons à un étage, pourvues

Page 1