‹ Voyage dans l'Amérique méridionale (volume 2)Chapitre 148 sur 240 · III. i.re part · texte numérisé non relu

III. i.re part

nombre de gens instruits, et l’on y peut vivre aussi agréablement que chuqui possible. Dès qu’on descend de l’élite de la population dans les rangs inférieurs saca de la société , on y remarque de suite une immense différence, plus apparente parmi les artisans. Ceux-ci ne sont plus des Espagnols purs, mais bien des métis d’Espagnols et d’indiens , connus dans le pays sous le nom de Cholos. Il reste ensuite les Indiens, qui forment les dernières classes et sur lesquels pèsent toutes les charges sociales. Ce sont des hommes sobres et laborieux, voués au mépris de tous et qui s’en consolent en buvant de la chicha souvent outre mesure. Si les hommes et les femmes du grand monde suivent les modes françaises , il n’en est pas de même des femmes métis et des Indiennes. Les premières ( Cholas ) portent un costume mélangé de celui des indigènes et de quelque chose de celui des Européens. Alors, par exemple, elles portaient les manches à gigot et tout le reste dans la forme locale, mais surchargé d’ornemens. Lorsqu’elles se promènent , le mouchoir brodé à la main , l’écharpe et la jupe couvertes de rubans, la tête ornée de perles, les pieds chaussés de souliers de satin, on dirait qu’elles sortent d’un bal1. Elles déploient du reste toutes les ruses de la coquetterie et leurs mœurs sont très - relâchées. Les Indiens et Indiennes ont, à l’exception du chapeau, le costume peu différent de celui des Indiens et des Indiennes de la Paz.

Attaqué, dès mon arrivée à Chuquisaca, par la fièvre intermittente, le sulfate de quinine m’en avait bientôt débarrassé , et j’avais repris mon travail ordinaire. Je profitai de la saison pour recueillir les plantes des montagnes voisines et pour prendre une juste idée de la géologie locale. A Noël ( Pascua de Natividad) je fus témoin d’une singulière coutume. Toutes les dames dressent des autels , oil sont exposés des enfans Jésus , accompagnés de tous les attributs de leur âge. Ce sont de petits enfans entourés de joujoux et des ornemens les plus gracieux. Pour voir ces autels, on visite les dames, qui disputent de luxe les unes avec les autres. Dans ces visites, il est d’usage général de s’attraper. On vous invite, par exemple, à prendre des œufs à la neige, et, au lieu d’œufs, on trouve du coton, ce qui provoque l’hilarité des assistans.

1833. Je me trouvais encore à Chuquisaca pendant le carnaval, et j’y vis les mêmes jeux que dans les autres villes d’Amérique. Les hommes parcourent les rues avec des échelles. Une petite guerre s’engage partout sur leur passage. Les femmes jettent de leurs balcons des dragées aux hommes , qui

1. On peut \oir leur costume et ceux des Indiens et des Indiennes, Costumes, pl. 13.

leur renvoient des œufs r.emplis d’odeur. Bientôt ces derniers dressent leurs 1833. échelles, montent à l’assaut, poursuivent les femmes pour les peindre de ~~ . diverses couleurs. Celles-ci cherchent à se venger de leurs agresseurs en leur sacalançant de la farine et du vermillon. On n’entend alors que cris joyeux.

Toutes les classes de la société sont en mouvement, mais chacune d’elles a ses jeux particuliers, qui durent jusqu’au mercredi des Cendres, où l’austérité du carême et des jeûnes vient remplacer cette gaîté bruyante.

L’un des derniers archevêques de la Plata, M. Mojo, avait été évêque de Mexico, où son goût pour l’histoire naturelle et pour les antiquités lui avait fait réunir un bon nombre d’objets curieux. A Chuquisaca il avait augmenté sa collection des produits et des antiquités du pays. À sa mort, ces objets avaient été en partie dispersés ; néanmoins il en restait encore une grande quantité.

Je les vis ; j’en parlai au président à son retour , et à mon grand contentement, j’obtins ces précieux matériaux1 de l’histoire américaine.

Je n’avais prolongé mon séjour à Chuquisaca que dans l’espoir de me trouver avec le président de la république. Revenu de Cobija, ce chef de l’Etat bolivien avait eu pour moi toute espèce de bontés. J’avais obtenu les recommandations les plus pressantes pour les autorités , et tout me promettait encore sur les plateaux, avant de gagner le port, une moisson abondante d’antiquités. Enfin, rempli de gratitude, je me disposai à laisser Chuquisaca, où je n’avais reçu que de bons procédés des habitans et des marques d’estime des administrateurs.

§. 2. Voyage a Potosí.

Le 10 Mars, conduit par M. Torally, médecin français avec lequel je I0Mars. m’étais lié, j’abandonnai Chuquisaca, pour me rendre à Potosi, situé à trentedeux lieues au sud-ouest. Je descendis de la ville vers le ravin de la Plata , rempli d’habitations, et je traversai, à plus de deux kilomètres, son lit couvert de cailloux roulés. Je commençai à gravir la côte du Tejar, mamelon sec, qu’il serait pourtant bien facile de peupler de sapins, et je pris, en le descendant, un petit ravin pierreux, qui me conduisit au Cachimayo. Cette rivière prend sa source dans les montagnes du sud de la province de Chayanta, et va plus bas se réunir, près de Tuero , au Pilcomayo, avec lequel elle se rend au Paraguay. Ses eaux, moins gonflées que durant les mois précédens, étaient alors

1. Plusieurs de ces objets ont été représentés dans les planches d’antiquités : tous figurent dans mes collections particulières.

Cachi-

mayo.

pourtant difficiles à franchir. Son lit, qui coule au milieu de schistes en décomposition, est couvert de cailloux roulés et de sables provenant des couches de grès qui couronnent les montagnes. Comme il n’y a pas de ponts, il faut souvent, au temps des pluies, attendre pendant plusieurs jours l’instant favorable pour le passer. On a construit dans la vallée plusieurs moulins à eau , qui fonctionnent cinq à six mois de l’année. De l’autre côté je gravis, par un sentier tortueux , une côte pierreuse et j’établis mon bivouac au sommet de la montagne, près d’une petite cabane d’indiens. J’étais à peu de distance des montagnes de Huallas , qu’on aperçoit parfaitement de Chuquisaca. Les environs sont couverts de pelouses , où des Indiens pasteurs font paître leurs troupeaux de brebis , tandis que certaines parties abritées sont employées à la culture des pommes de terre et du blé.

On se plaint avec raison à Chuquisaca de la pénurie du bois à brûler, et cette pénurie augmente tous les jours par suite de la mauvaise habitude qu’ont les Indiens de mettre annuellement le feu à la campagne et d’arracher les arbustes, au lieu de les couper. Si le gouvernement prenait de sages mesures à cet égard, en prohibant ces incendies, en fixant et en régularisant la coupe des bois sur les terrains qui lui appartiennent; si, établissant, enfin, une administration des forêts, il utilisait les surfaces immenses qu’il possède encore., en les semant de nos arbres forestiers, comme de bouleaux, de chênes et surtout de pins, je ne doute pas qu’il ne pût s’assurer dans l’avenir des revenus très -élevés, tout en dotant le pays d’une industrie nouvelle, conservatrice des terrains, ce qui d’ailleurs utiliserait un sol jusqu’à présent en partie sans usage. Alors les rochers mêmes se couvriraient d’arbres , les nuages s’y arrêteraient, des sources nombreuses se formeraient sur les points culminans, et permettraient l’irrigation avec la culture dans une foule de vallées aujourd’hui beaucoup trop sèches. Cette branche d’exploitation, partout encouragée, représenterait à elle seule le produit actuel des mines; d’autant plus que les environs de Potosí, d’Oruro, et de tous les points où se trouvent les établissemens métallurgiques, manquent de combustible, ce qui entrave considérablement les travaux et empêche d’en tirer des avantages réels, tandis que ces terrains sont plus propices que beaucoup d’autres à ce genre de culture. Je ne crains pas d’appeler l’attention sérieuse d’un gouvernement ami des progrès sur cette amélioration importante , tout en la signalant aux propriétaires, dont les revenus baissent tous les jours. Ce serait surtout un moyen de rendre productifs les points aujourd’hui tout-à-fait sans valeur. Je m’occupai de cet objet une partie de la soirée, en parcourant des

yeux toutes les sommités nues des montagnes dont j’étais entouré, et en les comparant en idée à la belle Suisse, non moins accidentée, ou aux Pyrénées, couvertes de sapins jusque sur leurs rochers les plus déchirés.

Le lendemain, je descendis d’abord par des pentes douces jusqu’au commencement de la Quebrada seca (le ravin sec), dans le fond de laquelle je marchai près de trois lieues, en m’enfonçant de plus en plus entre les parois escarpées des montagnes. Je passai près du hameau de la Calera , ainsi nommé par les fours à chaux qui s’y trouvent et qui annoncent la présence de calcaires. Au-delà, je me trouvai comme dans une fosse, où coulait un torrent sur un lit de schistes noirâtres en décomposition, dont les couches, fortement redressées, offraient un singulier aspect, qui contrastait avec les grès jaunâtres des sommités voisines. Après une longue marche sur les débris de roches, je vins enfin déboucher dans la profonde vallée où coule le Pûo Pilcomayo. A l’entrée de la Quebrada seca je fus frappé de l’amoncellement des fragmens de schistes , de phyllades et de grès charriés lors des grandes pluies. Une immense surface ravinée en est entièrement couverte. Je trouvai, à l’entrée du ravin, le Tambo de la puente, maison où les voyageurs peuvent s’arrêter avant de passer la rivière. J’y rencontrai un compatriote, qui s’occupait de son exploitation commerciale et de la culture de quelques champs des environs. Je m’y arrêtai seulement quelques instans , afin de visiter les alentours et de prendre un guide pour franchir la rivière.

Le Pilcomayo, l’un des plus forts cours d’eau de Bolivia, prend sa source près du plateau bolivien, dans la vallée de Tolapalca, au nord-ouest de Potosi; il passe non loin de Lagunillas, descend entre de hautes montagnes jusqu’auprès de Yocalla, où il tourne à l’est, pour arriver au point où j’étais. Il s’incline ensuite un peu au sud et entre bientôt dans les plaines du grand Chaco, qu’il traverse jusqu’au Rio du Paraguay. Il pourrait être navigable dans toute la plaine. A moins d’un kilomètre au-dessus du Tambo il y a une partie où le Pilcomayo se trouvant très-resserré entre deux montagnes on avait construit un pont; mais celui-ci ayant été enlevé parle torrent, on voulait y établir un pont suspendu, resté en projet. Ce point est certainement tres-favorable a la construction d’un monument de ce genre, qui préviendrait la fréquence des sinistres ; car les voyageurs , au risque de se voir emportés par les courans ou d’y perdre leurs marchandises, doivent de toute nécessite passer la riviere a gué. A la saison pluvieuse il arrive souvent que les communications sont interrompues huit ou quinze jours de suite, et que les

Pilco-

mayo.

12 Mars.

voyageurs sont obligés d’attendre l’abaissement des eaux. Pour atténuer les chances fâcheuses, on traverse la rivière plus bas, dans un endroit ou, beaucoup plus large, elle se divise en plusieurs bras.

En laissant le Tambo, je fis près d’une lieue au milieu même du Pilcomayo, souvent large , d’un coteau à l’autre, de plus d’un kilomètre. Il forme une vaste plage couverte de galets et des débris de roches enlevés aux montagnes voisines, au milieu desquels les eaux coulent tantôt réunies et roulant avec fracas, tantôt divisées, variant de direction à chaque grande crue, ce qui rend le passage plus variable. Il en résulte que les guides doivent trèsfréquemment reconnaître les points gueables, afin de dmger sûrement la marche des voyageurs. Je remarquai sur les rives soit des fermes de culture, remplies d’arbres fruitiers, soit des moulins à eau. Lorsqu’ils ne sont pas en réparation , ce qui n’arrive que trop souvent par l’effet des crues , ils donnent à leurs propriétaires de très-bons produits et animent le pied des coteaux qui bordent la rivière.

Page 1