DÉPARTEMENT DE POTOSI
En traversant le Pilcomayo, je franchissais les dernières limites du département de Chuquisaca , pour entrer dans celui de Potosi. Bientôt, après une route difficile et fatigante, je laissai la vallée, en gravissant sur des pentes abruptes la côte du Terrado. D’abord je montai sur des schistes bleuâtres, que j’abandonnai pour des phyllades, ou je remarquai des trilobites. Enfin, ces roches firent place à des grès compactes, puis à de l’argile sur laquelle sont des grès. En recueillant beaucoup de plantes , j’arrivai au sommet de la côte, où je me trouvai sur une plaine immense, couverte d’une verte pelouse, au milieu de laquelle je rencontrai la poste du Terrado, où je fus assez heureux pour m abriter contre des torrens de pluie, queje m’applaudis de n’avoir pas reçus lorsque j étais dans le Pilcomayo. La poste est une belle ferme, qui peut nourrir de nombreux troupeaux, tandis que beaucoup de points cultivés donnent de magnifiques produits en blé.
En partant du Terrado, je parcourus des plaines froides, tapissées nonseulement de pelouses fraîches , mais encore d’une multitude de fleurs variées en couleur. C’étaient des glayeuls jaunes ou blancs ou de brillantes renonculacées. Ainsi occupé, songeant à l’utilité qu’on pourrait tirer de ces terrains vierges , je m’approchai peu à peu du bourg de Cuchi -Huasi, où quelques maisons d’indiens quichuas entourent une humble chapelle. Les
environs, très-ravines, sont d’un remarquable aspect. Comme les grès reposent 1833. sur de l’argile, il en résulte que tous les blocs isolés de ces roches, qui se p ( . trouvent dans la campagne , garantissent l’argile , leur support , de l’effet incessant des pluies torrentielles qui dénudent les terrains d’alentour , et que chaque bloc erratique se trouve ainsi exhaussé et porté sur un pied étroit en forme de champignon. La grande quantité de ces blocs ou d’amas plus ou moins considérables de monticules , donne à la campagne une physionomie singulièrement pittoresque et en fait un des points les plus curieux.
De Cuchi-Huasi je me dirigeai vers les montagnes qui séparent le versant du Pilcomayo du Piio de Mataca, son plus fort affluent méridional. Durant quelques kilomètres, j’en suivis le sommet, ayant à l’ouest une large vallée inhabitée, qu’arrose le Rio Juan-Tapita, l’un des bras du Pilcomayo, et de l’autre côté les profonds ravins où coulent des affluens du Rio de Mataca, dont j’apercevais la vallée à trois ou quatre lieues et dont je pouvais suivre les détours jusqu’à sa jonction au Pilcomayo , à près de neuf lieues de distance. Il est impossible de dire combien l’horizon s’élargit de ces sommets et jusqu’où la vue peut s’étendre; mais, au milieu de ces campagnes entrecoupées de vallées et de montagnes, l’oeil du voyageur cherche en vain des habitations. Il est très - favorisé s’il y voit de loin en loin, comme pour rappeler la présence de l’homme, quelques troupeaux de brebis conduits par l’humble descendant des Quichuas, anciens vassaux des fils du soleil.
Il les retrouve encore dans le costume de cette époque reculée. Armés de leur fronde , porteurs d’un petit sac de coca , ces pauvres gens se croient trèsheureux quand ils 11e sont pas en butte aux vexations, aux outrages que leur prodiguent les autres classes de la société; aussi fuient-ils les voyageurs du plus loin qu’ils les aperçoivent.
La crête des montagnes devenant trop inégale, le sentier descend sur la droite dans un profond ravin, nommé, pour cette raison, la Quebrada honda. Là, suivant le fond de cette espèce de fosse, je fus frappé de la variété de coloration des couches qui composent le sol. C’étaient, dans toute la force du terme, des grès bigarrés de violet, de rouge et de jaune. Je me rendis ainsi à la poste de la Quebrada honda, où je m’arrêtai quelques heures pour faire reposer les chevaux; puis je continuai ma route. Je gravis, par un chemin peu commode, sur des grès en décomposition, jusqu’au sommet de la chaîne, que j’avais abandonné dans la journée. De l’autre côté, j’étais sur des plateaux élevés, où je cheminai jusqu’à la nuit, pour atteindre le groupe de cabanes d’indiens pasteurs de Lagunillas. A notre arrivée, les
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habitans, ayant aperçu nos armes de chasse, nous prirent pour des militaires , qu’ils redoutent , et s’empressèrent de tout cacher, afin de nous refuser ce que nous pourrions demander. En effet, les hommes s’étant enfuis, je ne trouvai, dans toutes les habitations, que des femmes, peu disposées à me recevoir, craignant que nous ne les missions à contribution. J’eus beaucoup de peine à leur persuader que je n’étais pas militaire; mais la vue seule de l’argent changea tout à coup leurs manières, et bientôt ils m’offrirent, avec l’hospitalité la plus empressée, tout ce dont j’avais besoin.
Depuis Chuquisaea , j’avais beaucoup monté. De la température de Bordeaux, par exemple, j’avais passé à la température de la Suisse. Les sommets de toutes les montagnes me montraient déjà des plantes alpines, et j’apercevais de temps en temps le cerf des Cordillères ( Cervus antisiensis , d’Orb.). J’avais atteint de nouveau la zone de hauteur connue sous le nom d e Puna. Les environs de la halte étaient couverts de pelouses émaillées d’un grand nombre de fleurs blanches ou jaunes, appartenant toutes aux plantes composées. On compte dix lieues de pays du Terrado à Bartolo, et j’étais un peu plus d’à moitié chemin. À peu de distance je passai près de trois lacs, qui donnent leur nom à la contrée; leurs eaux limpides sont couvertes de nombreux oiseaux, qui égaient le paysage, d’autant plus gracieux qu’il forme un bassin partout circonscrit de montagnes. En l’abandonnant, je me trouvai sur une sommité de grès , d’oii j’apercevais , à plus d’une lieue au sud , le bourg de Mojotorillo , placé sur les rives de la vallée du Chorillo, ou je descendis peu après. Jusqu’alors, depuis Santa-Cruz, j’avais toujours foulé des terrains de sédiment, formés par des dépôts aqueux; je fus donc étonné, en passant le ravin de Chorillo, de trouver partout des débris de roches d’origine ignée, des porphyres de couleurs variées , dont le ruisseau se trouvait rempli. Toutes les montagnes jusqu’à Bartolo me montrèrent les mêmes roches au milieu du sol le plus tourmenté.
Bartolo est un grand bourg habité presque exclusivement par des Indiens quichuas pasteurs et agriculteurs; l’aspect en est triste. Dépourvus d’arbres, tous les lieux peuplés des régions élevées ressemblent, en général, fort peu à nos bourgs de France, toujours entourés de jardins et le plus souvent de bois. Les environs de Bartolo sont bien cultivés; on n’y aperçoit que des champs ensemencés. Je ne m’y arrêtai pas, et comme il me restait encore douze lieues à faire, je voulus avancer. Je descendis du village vers le ruisseau du Pujioni, l’un des affluens du Rio de Mataca, dominé par de hautes montagnes mamelonnées , que je franchis en passant une gorge
couverte de pelouses et j’allai bivouaquer à plus d’une lieue de là, dans une plaine au bord d’un ruisseau. Les alentours sont couverts de pâturages et les falaises escarpées des bords du ruisseau, composées de terre argileuse, sont criblées de terriers de Viscachas , mammifère rongeur , voisin des marmottes. Je les épiai à l’entrée de la nuit et j’en tuai facilement plusieurs. Ce sont des animaux d’une extrême agilité, qui grimpent sur des parois presque verticales.
En reprenant ma route, le lendemain matin, je franchis encore une colline couverte de pâturages et j’aperçus le Rio de Chaqui , qui prend sa source à peu de distance de Potosí et se dirige à l’est-sud-est , jusqu’au Rio de Ma taca , dont il est la principale source. Sur le coteau opposé, à une lieue de distance environ, je voyais se dessiner en amphithéâtre le bourg de Chaqui , l’un des plus considérables de tous les environs, composé d’un très-grand nombre de maisons et d’une église. Tous les alentours sont couverts de champs cultivés oii l’on sème le blé. C’est du reste dans cette vallée, le dernier point ou la culture puisse offrir des avantages; plus haut la température est beaucoup trop froide. Je remontai deux lieues le lit de la rivière jusqu’à sa première bifurcation , près de laquelle je trouvai la poste de Negro tambo, oh je ne m’arrêtai pas, voulant encore continuer une lieue jusqu’à l’établissement des bains sulfureux de Potosí ou los Baños.
Situées à quatre lieues au nord-est de la ville, les eaux thermales de Potosí sont en grande réputation dans la Bolivia. On y vient pour se guérir des affections rhumatismales ou de toutes les autres douleurs. L’établissement consiste en appartemens disposés autour d’une vaste cour, oh les baigneurs peuvent s’établir. Ils y sont logés à très-bon compte et y trouvent une table peu dispendieuse. Il y a toujours beaucoup de malades venus de tous les points, surtout de Chuquisaca, de Potosí ou des vallées voisines, mais on n’y rencontre aucune des ressources dont on s’est plu à entourer en Europe nos établissemens du même genre. Non -seulement on est privé du confortable des bains de Baden , dans le grand-duché de Bade, mais on n’y trouve pas même le nécessaire. Un seul réservoir carré, dans un endroit qu’on atout exprès rendu très -obscur, reçoit pèle mêle, hommes, femmes et enfans. On sent qu’il peut en résulter toute espèce de désordres, qui doivent nécessairement éloigner beaucoup de personnes. Bien que l’eau s’y renouvelle par un petit canal d’écoulement, qui sert à enlever le trop plein, à mesure que la source donne, il n’en est pas moins vrai que l’eau n’est changée qu’en partie. Suivant le degré de chaleur qu’on veut se procurer
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dans le bassin , on s’approche ou l’on s’éloigne davantage de la source , p qui est si chaude, qu’on ne peut la supporter. Un grave inconvénient des bains de Potosi consiste dans la température froide du lieu où ils sont placés. On conçoit que la différence de chaleur , qui existe entre le réservoir et l’air des environs, étant très-considérable, l’obligation de sortir pour regagner son appartement, expose à de fréquens accidens. i5 Mars. Une vallée aussi froide que le plateau bolivien, élevée de 4000 mètres au-dessus des océans, me restait encore à franchir pour atteindre Potosi. De très - hautes montagnes circonscrivent cette vallée ; son sol uni et pierreux est couvert d’une maigre végétation, qui n’ofïre aux troupeaux que bien peu de nourriture. M’élevant toujours, j’arrivai graduellement jusqu’à ¡’extrémité de la vallée, où, ayant gravi une petite côte sur des porphyres, je me trouvai très-près de ce Potosi à la richesse proverbiale, de cette montagne mystérieuse dont tant de millions sont sortis sans améliorer le sort des malheureux indigènes , instrumens ignorés de la splendeur de l’Espagne durant quelques siècles.
§. 3. Description de la ville et du Cerro de Potosi.
J’avais à mes pieds la ville de Potosi et à peu de distance la montagne de ce nom , dont le cône écrasé se dessinait sur le ciel le plus pur. Je fus frappé au même instant du grand nombre de maisons et de machines ( ingenios ) abandonnées, cpie j’apercevais au fond de la vallée; néanmoins les monumens , l’aspect grandiose de cette cité déchue, avaient encore quelque chose d’imposant à côté de ces montagnes sèches, séjour constant des frimas et de la stérilité. Je descendis dans la ville, où je m’installai pour une douzaine de jours, pendant lesquels j’explorai avec le plus grand soin tous les environs.
Depuis l’époque la plus ancienne, les Incas savaient exploiter les mines d’argent au moyen du feu. C’est ainsi que la montagne de Porco l, située à quelques lieues de Potosi, avait son exploitation par les indigènes bien avant la conquête des Espagnols. Je cite cette circonstance, qui amena, plus tard, la découverte des trésors cachés dans la montagne de Potosi. En effet, en \ 343 2, un Indien de Porco , nommé Gualca , qui poursuivait un cerf,
1 Herrera, Dec. Fill , lib. II, cap. XIF, p. 40. — Garcilaso, Corn, real de los Incas, p. 298.
2. Herrera, Dec. Fill, lib. II , cap. X1F, p. 39. — Jorge Juan, Relación de un viage, t. III, p. 194.
monta sur le Cerro de Potosí, où, s’étant accroché aux branches d’une plante, cette plante se détacha du sol et lui découvrit un très-riche minerai d’argent. L’habitude qu’il avait de ce genre d’exploitation le lui fit reconnaître de suite : il en prit des morceaux , qu’il fondit aussitôt rentré chez lui , et transforma en argent pur. Il continua ainsi quelque temps en cachette , mais un de ses voisins , nommé Guanea , ayant remarqué l’aisance de Gualca, parvint à lui arracher son secret, et tous deux l’exploitèrent en commun; cependant le second, moins habile que le premier pour épurer le minerai, n’ayant pu obtenir de son associé de lui enseigner comment il s’y prenait, ils se fâchèrent, et Guanea alla tout révéler à l’Espagnol dont il était l’esclave. Cet Européen , nommé Yillarroel , habitant de Porco , se rendit , sans perdre de temps , sur les lieux , où il reconnut l’immense richesse du filon; il fit sa demande de mise en possession le 21 Avril 1545 et continua l’exploitation, payant le cinquième au roi d’Espagne, comme c’était la coutume. Ce filon porte encore aujourd’hui le nom de Beta descubridora. Peu de jours après on découvrit le filon dit Beta de estaño ; l’année suivante le filon nommé B et à nïendieta, et enfin, le riche filon Beta rica ; ainsi l’on en exploitait quatre principaux.
Bientôt la renommée publia la découverte de Potosi, et les Espagnols y accoururent de toutes parts , surtout de Chuquisaca , amenant leurs Indiens, et en peu de temps Potosi devint, malgré sa température glacée, la ville la plus opulente du Pérou. Les révoltes de Castilla, de Godinez et de Giron, dont j’ai parlé à Chuquisaca1 2 et dont Potosi fut le principal théâtre de 1552 à 1 554 9, n’empêchèrent pas la ville de prendre chaque jour plus d’importance. Pendant long - temps les Espagnols , ne connaissant que les moyens d’exploitation établis par les Indiens, leur en confiaient le travail moyennant l’abandon d’une partie déterminée du produit. Ceux-ci , avec de petits fourneaux portatifs , s’établissaient sur les coteaux des montagnes et laissaient souiller le vent naturel. C’est ainsi qu’à cette époque on voyait quelquefois , la nuit , briller sur les montagnes la flamme de quelques milliers de ces fourneaux3. Enfin, vers 1567, un Portugais, nommé Henri Garces4, ayant remarqué beaucoup d’analogie entre le vermillon et certaine pierre dont les Incas se peignaient la figure en rouge, en fit l’essai et y reconnut du mercure. Il chercha le lieu d’où venaient ces pierres et les reconnut en Huanca,
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