‹ Voyage dans l'Amérique méridionale (volume 2)Chapitre 156 sur 240 · Voyez p · texte numérisé non relu

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compliquait tellement, queje n’y pouvais rien comprendre. Le soir jusqu’à la nuit je parcourus les environs, et en voyant les belles tables de marbre ou de calcaires compactes, bleuâtres et veinés, je m’étonnai qu’on n’en eût pas profité pour établir, soit sur la rivière de Taropaya, soit sur le Piîcomayo, situé tout près de là, une marbrerie, qui pourrait fort bien être mue par les eaux. C’est une mine que l’industrie ne manquera pas d’exploiter, je l’espère, lorsque des routes commodes uniront plus intimement entre elles toutes les villes de la Bolivia.

Du Tambillo, éloigné de sept lieues de Potosi, il m’en restait cinq à franchir jusqu’à Yocalla. Je continuai à remonter le ravin de Taropaya, mais je le laissai bientôt sur la gauche, à l’endroit d’où j’apercevais au sud-ouest une grande montagne granitique, qui, sans doute, donne naissance au ruisseau, et je commençai à gravir sur des coteaux secs et arides , dépourvus de végétation, où pourtant j’apercevais, çà et là, quelques pasteurs avec leurs troupeaux de moutons. Le fond du ravin était tout rempli de schistes bleuâtres de l’étage silurien. À mesure que je m’élevais, je voyais les roches changer de nature; bientôt je rencontrai des grès jaunâtres, durs, puis des grès friables, plus foncés, recouverts d’argile bigarrée de rouge et de violet, et enfin, sur les sommités, des bancs énormes de marbre bleuâtre appartenant au muscheîkalk. On conçoit facilement que si la végétation ne jette aucune variété dans ce paysage, la nature doit néanmoins y montrer une foule d’aspects différens, déterminés par la couleur, la dureté, les accidens divers des roches, et surtout par leurs dislocations. En effet, la route est pleine d’intérêt pour un géologue, et offrirait à l’artiste beaucoup de points dignes de ses crayons.

Du sommet de la montagne j’apercevais un assez vaste horizon couvert de montagnes, et j’avais devant moi, à une lieue environ, une autre sommité qu’il fallait atteindre. Je descendis dans un ravin et je remontai, de l’autre côté , jusqu’au sommet d’une chaîne élevée , qui domine le Rio Pilcomayo d’une hauteur si considérable et si verticale, que le muletier me surprit en m’apprenant que nous devions l’atteindre. C’est peut-être une des plus rapides descentes où j’aie jamais passé. En effet , on roule plutôt qu’on ne marche, d’abord sur des pierres de grès, puis sur des schistes qui se continuent jusqu’en bas et montrent une énorme puissance de couches. Au sommet de la montagne j’étais dans la région froide et je pouvais planer sur la nature la plus accidentée; mais, à mesure que je m’approchais de la rivière, la température s’élevait, et j’éprouvai presque de la chaleur dans

Potosi.

29 Mars.

Potosí.

le fond du gouffre , où des plantes variées annonçaient une zone plus chaude, j’avais alors, au sud-ouest, des cimes d’un aspect imposant, où naît un bras du Pilcomayo , tandis que le corps principal du torrent vient majestueusement de l’ouest, en coulant entre des monts à la tête chauve, à la forme conique. En passant la rivière sur un pont, j’en admirai les eaux limpides , qui bondissaient avec fracas sur des blocs de granit et de trachyte, dont le lit est encombré. De l’autre côté, en remontant au sud d’un petit ruisseau, s’étend, à une lieue de distance, le bourg de Yocalla, composé d’une église et d’un assez grand nombre d’habitations d’indiens quichuas , pasteurs et agriculteurs. Au sein de ces terrains accidentés , l’homme a profité de tous les points cultivables pour y semer la pomme de terre, ressource première de l’indigène, et beaucoup d’autres produits des régions froides , tels que la quinua , la occa ou l’oxalis et de l’orge. Aucune partie n’est inutile, pas même le sommet des montagnes, où l’on voit paître de nombreux troupeaux de brebis et de lamas.

Comme il était encore de bonne heure, mes muletiers voulurent doubler la journée et se rendre, six lieues plus loin, à la poste de Leñas. Parcourant des campagnes assez tristes, je montai toujours de Yocalla, en suivant le bord du même ravin. Je remarquai néanmoins que les terrains avaient changé de forme. Les roches stratifiées étaient remplacées par des trachytes anciens en décomposition , qui , au lieu de donner aux montagnes l’aspect accidenté des escarpements, formaient des collines arrondies, des sommités coniques, semblables à celles de notre Auvergne. Je m’élevai ainsi peu à peu ; puis , ayant franchi une montée pierreuse assez difficile, je me trouvai enfin sur un plateau uniforme, presque horizontal, où je rencontrai, avec la froide température de la Puna, le triste aspect de la Cordillère. Plus d’arbres, plus de lieux cultivés; ici, des plaines couvertes, tout au plus, de ces petits arbustes qui caractérisent les lieux les plus élevés. J’avais une vue très-étendue : au sud, à peu de distance, une profonde coupure, dans laquelle coule le Rio Pilcomayo, dont je pouvais suivre au loin les méandres; au nord, une montagne arrondie , très-haute, couverte de pelouses ; vers l’ouest , par dessus des terrains mamelonnés, à six ou huit lieues de distance, deux sommités neigeuses coniques, qui se détachaient sur l’azur le plus pur d’un ciel sans nuages. Malgré la profonde solitude où se trouve le voyageur, perdu au milieu de ces déserts tranquilles, la grandeur du tableau qui se déroule devant lui ne laisse pas de l’intéresser et de lui faire trouver même du charme à le contempler. Ma vue cherchait en vain autour de moi d’autres traces de

l’homme que le petit sentier que je suivais. La nature me parut inanimée, et 1833. j éprouvai un sentiment de bonheur , en apercevant enfin quelques oiseaux p|ateaux de rivage sur les bords d’un petit lac queje longeai, et en voyant quelques condors planer à une hauteur incommensurable dans la région éthérée.

Descendant sur une pente très -douce, je suivais le versant occidental d’une sommité, qui me conduisit peu à peu jusqu’à la poste de Leñas, triste hameau placé à peu de distance d’un ravin, au pied d’une montagne de trachyte coupée perpendiculairement. Je m’y établis au tambo, l’une de ces maisons communes que les Espagnols , comme les anciens Incas, ont bâties exprès pour les voyageurs. Là, entre quatre murailles, ils peuvent établir leur domicile momentané, s’ils ne redoutent pas beaucoup des inconvéniens qui résultent du passage de toute espèce de gens. Quelquefois dans ces postes on trouve encore quelques ressources : du pain, des œufs et même des volailles, que les Indiens vendent, lorsqu’ils croient reconnaître un bourgeois dans celui qui passe; car le militaire peut compter que tout lui manquera, a moins quil ne 1 obtienne de force ou qu’il ne commence par donner son argent.

Le soir je m’aperçus que les flancs escarpés de la montagne voisine étaient remplis de Viscachas , espèce de rongeur qui ressemble à nos lapins. Je fus les épier; une heure après, j’avais pourvu à la consommation de la soirée et fait des provisions pour le lendemain.

De Leñas on ne compte que six lieues jusqu’à la poste de Lagunillas.

Mes muletiers me pressèrent néanmoins de partir , afin de profiter pour leurs mules des pâturages de ce dernier lieu; car sur cette route, à l’exception d’un peu de paille cî’orge qu’on leur donne rarement , ces pauvres bêtes 3o Mars, doivent se conformer aux ressources naturelles des campagnes où elles sont lâchées la nuit. En parcourant des pays peu accidentés, et foulant toujours des terrains analogues, pour l’aspect général de la végétation, à ceux des plateaux de la Paz % je descendis de la poste vers le fond d’un petit ravin, et remontai, de l’autre coté, une pente douce de grès friables, jusqu’au sommet d’une montagne qui me séparait du Pilcomayo.

De ce point élevé, sur une espece de chaîne, rameau méridional de la Cordillère orientale, dont j’apercevais au loin, vers l’ouest, les pics neigeux, je découvrais a mes pieds le Rio Pilcomayo , qui coule dans un lit profond , et partout une nature montagneuse, dont l’ensemble, toujours triste, ne manque

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