Idem, t. II, p
où se rassemblent toutes les eaux; vers le sud, on remarque quelques petites 1833. collines. La position de la Joya est charmante, quoique triste. Elle domine (w une plaine immense qui s’étend à l’ouest jusqu’à la chaîne de Huallamarca, qu’on aperçoit dans le lointain. Seulement on chercherait en vain des arbres sur ces régions élevées; la végétation y est maigre et rabougrie, et une grande sécheresse règne partout. La Joya est habitée par des pasteurs aymaras, l’agriculture produisant à peine un peu de pommes de terre et de la quinua; aussi tous les environs sont-ils couverts de nombreux troupeaux de lamas et d’alpacas. Quant à ses mines, malgré leur richesse, on ne les exploite plus aujourd’hui. L’alcalde, chez lequel j’étais descendu, m’entretint longtemps de la splendeur passée de la Joya, qui, selon lui, mériterait encore son nom, si l’on voulait enlever l’eau de ses mines.
Le lendemain matin, à l’aube du jour, je parcourais à pied tous les envi- 6 Avril, rons, recueillant des plantes et cherchant à reconnaître l’âge géologique de la montagne. Sans être très -productive, mon excursion eut néanmoins pour moi beaucoup de charmes. Un froid assez vif, accompagné d’un air sec, parcourait rapidement la campagne, et je vis, non sans plaisir, le soleil s’élever au-dessus des dernières sommités de la Cordillère orientale qui se dessinaient encore à l’horizon. Tant que cette région et toute la plaine restèrent enveloppées d’ombre, la chaîne de Huallamarca reçut des flots de lumière, qui produisaient un effet réellement magique; mais en peu d’instans l’astre du jour se montra dans toute sa splendeur, et la nature s’égaya de ses rayons. La gelée blanche de la nuit disparut peu à peu : la glace des ruisseaux se fondit, et les lamas, jusqu’alors immobiles, commencèrent à se disperser dans la plaine.
jf Province de Carangas.
J’avais treize lieues à l’ouest 25° sud à faire pour me rendre à Huallamarca; je revins donc chez l’alcalde, où, après avoir pris un peu de viande sèche de mouton ( chalona ) avec des pommes de terre et du piment , le régal des habitans, je me disposai à marcher toute la journée. En laissant la Joya, j’entrai dans la province de Carangas. Pour ainsi dire sans chemin tracé, j’étais toujours sur le plateau sec et uniforme. Si, dans un pays accidenté les surfaces se multiplient par la diversité des points de vue qui s’offrent au voyageur, il n’en est pas ainsi des terrains plats, où les lieues se succèdent sans apporter aucun changement à l’aspect de la campagne. Néanmoins
1833 j’aperçus bientôt devant moi la colline d’Unchachata. Ce sont des cônes Caran- trachytiques isolés, formant une chaîne dirigée nord-ouest et sud-est, qui gas- interrompent l’horizontalité du terrain, et sortent en s’élevant de cinquante a cent mètres au-dessus. Quelques maisons d’indiens pasteurs y sont adossées, et sans avoir de montée ni de descente, je passai entre deux de ces pics, dont la couleur noirâtre contraste avec l’uniformité de la plaine, que je repris de l’autre côté. Elle se trouvait partout couverte de tola, cette plante composée, caractéristique des plateaux, que j’avais d’abord trouvée à Santiago-de-Machaca 1 et à Tola-Pampa2. Ici elle couvre tout le plateau, s’étend, à perte de vue, au nord et au sud, et répand dans l’air une forte odeur aromatique très- agréable, qui semble être toute particulière à ces campagnes.
L’uniformité de la plaine, le vaste horizon qui se déployait à mes yeux , ne rappelaient en rien le sommet d’une chaîne, et pourtant je cheminais à plus de 4000 mètres d’élévation au-dessus des mers , sur la Cordillère même, sur ce dôme immense qui, à cette hauteur prodigieuse, forme des plateaux semblables aux plaines des pays plats. En Amérique tout est grandiose, les reliefs, les vallées; et l’homme, avec ses proportions ordinaires, paraît plus petit encore près de ces grands et vastes contrastes de la nature. Perdu sur ces terrains arides, je m’y trouvais seul avec mon conducteur; aucune trace humaine autour de nous , et le pas de nos mules interrompait seul le silence imposant du désert. Pas un oiseau ne vint égayer notre marche, et tous les êtres animés, jusqu’à l’agile vigogne, paraissaient avoir fui.
Après dix ou onze lieues de plaines, je m’approchai enfin des montagnes de Huallamarca, dont je suivis quelque temps le pied. Je passai un cours d’eau alors presque à sec, qui se dirige au sud, et je commençai à monter de l’autre côté sur des alluvions de sable et de cailloux profondément ravinés. Quelquefois les eaux pluviales se creusent un lit tellement profond , qu’on s’y trouve encaissé comme dans une fosse , entre deux murailles. Ces passages me rappelèrent les défilés plus vastes de la route de la Paz à Yungas. 3 Du sommet d’une dernière colline de terrains d’alluvion, je dominais le bourg de Huallamarca, capitale de la province de Carangas, ou j’arrivai bientôt. Je descendis chez le curé, qui me reçut on ne peut mieux. C’était un homme