‹ Voyage dans l'Amérique méridionale (volume 2)Chapitre 174 sur 240 · Voyez la Carte générale de la Bolivia · texte numérisé non relu

Voyez la Carte générale de la Bolivia

Carangas

io Avril.

de deux degrés ou cinquante lieues. L’Illimani avec ses neiges se montrait en effet au nord 5° est, tandis que le Sajama et les autres pics neigeux de la Cordillère occidentale s’offraient du sud-ouest au sud -sud -ouest. Entre ces deux chaînes éloignées j’apercevais, au nord-ouest, des collines parallèles, les unes rembrunies, couvertes de grès, les autres éblouissantes comme la neige, iormees de conglomérats trachytiques et de pierres ponces; entre elles, des plaines très - étendues , couvertes de tola; à l’opposite la continuité des memes chames et des mêmes vallées. Je relevai, par un. réseau de rhumbs, tous les points visibles, et je descendis vers la plaine avec infiniment plus de peine que je n’en avais eu à gravir, les nombreux escarpemens, augmentes par lart, rendant ma marche peu sûre. Je fus néanmoins assez heureux pour arriver sans accident jusqu’en bas, mais j’étais réellement trèslatigué. Je gagnai, en suivant le pied de la montagne, une maison isolée d Indiens dépendant du hameau de Calacaya , où je demandai et obtins l’hospitalité.

 mon retour je fus témoin d’un charmant spectacle. A l’instant où les derniers rayons du soleil couchant éclairaient encore la partie orientale de la vallee, tandis que l’autre était déjà plongée dans l’ombre, les Indiens descendirent des montagnes et abandonnèrent les plaines pour ramener leurs troupeaux près de leurs demeures. Au milieu du calme le plus parfait, je les suivais dans leur marche lente; je les voyais s’approcher peu à peu de moi; enfin tous arrivèrent. Les moutons rentrèrent dans leurs parcs entourés de pierres; les lamas et les alpacas restèrent libres autour des maisons. Dès le crépuscule ces derniers animaux se couchèrent tous, en tournant la tête du coté de l’est. Lorsque la nature entière fut dans le repos, je songeai aussi, moi, à m’étendre sur le sol d’une des cabanes, afin de reprendre des forces.

Comme les lamas et les alpacas m’avaient vivement intéressé la veille, je voulus, le jour suivant, me lever avant l’aurore pour les étudier. Je les retrouvai dans la même attitude, sans qu’ils eussent, en aucune manière, changé de place. Il faisait, du reste, un froid piquant, et la gelée blanche couvrait toute la campagne. J’avais souvent entendu dire, pour me servir de 1 expression des Indiens, que les lamas pleurent tous les matins jusqu’au lever du soleil, parce qu’ils regrettent aussi les Incas, fils de l’astre du jour. Je fus effectivement frappé de voir ces animaux tous couchés dans la même direction, la tête tournée vers l’orient, et faisant entendre, d’instans en instans, des espèces de gémissemens, qui durèrent jusqu’à ce que la campagne fut inondée de flots de lumière. Lorsque l’action du soleil eut fait fondre

une partie de la gelée, les très-jeunes lamas se levèrent et se groupèrent autour de leurs mères ; mais si l’une d’elles se trompait et s’approchait d’une autre, cette dernière ramenait ses longues oreilles en arrière en signe de mécontentement. Recommençait-elle? alors, tout à fait fâchée, la femelle lama, en signe de colère, crachait au nez de la jeune folle, qui s’éloignait aussitôt, confuse de cette réception. Dès que le soleil eut dissipé partout la gelée blanche, les lamas et les alpacas se levèrent successivement et se dirigèrent, à pas lents, vers le point de la vallée où ils ont coutume de paître. Les femelles seules restent ainsi près des maisons ; on en sépare les mâles, qui sont ordinairement cantonnés loin de là. Ces lamas sont aussi doux que les hommes qui les conduisent. Jamais un Indien n’a maltraité les animaux domestiques dont il est entouré, et son attachement pour eux est tel qu’on le voit souvent pleurer lorsque la nécessité l’oblige à les tuer pour s’en nourrir. J’aimais en ces Indiens la douceur extraordinaire qu’ils déploient dans toutes leurs actions et dans toutes les circonstances de leur tranquille existence. Je me trouvais si bien avec ces hommes rapprochés de la nature, au sein de ces déserts silencieux, éloignés du tumulte du monde civilisé, qu’il me fallut faire un véritable effort sur moi -même pour me décider à partir. Je regardai une dernière fois la montagne de Pucara et je m’acheminai au nord-nord-ouest vers le Crucero , oil j’espérais trouver des antiquités.

Je suivis pendant deux lieues le pied des collines de conglomérats trachytiques, dont j’admirai encore les formes bizarres; j’y vis partout une multitude de viscachas, qui en avaient fait leur domicile; puis, étant passé de l’autre côté, je rencontrai, une lieue plus loin, plusieurs groupes de tombeaux en terre, semblables à ceux que présentent partout ces contrées. Je les explorai soigneusement et j’y recueillis plusieurs objets intéressans pour l’histoire ancienne du pays. Ce point, peu distant du bourg du Crucero, en est couvert; j’en vis au moins deux cents groupés çà et là sur la partie élevée de la campagne. On aurait pris de loin cet endroit pour une ville, tandis que c’était seulement le séjour des morts. Tous les tombeaux avaient été explorés; néanmoins j’y rencontrai plusieurs corps entiers, enveloppés de cordons de paille, attachés ensemble de manière qu’une ouverture pour la figure et deux petites pour l’extrémité des pieds, restaient à cette espèce de panier' contenant un corps desséché dans la position accroupie, les genoux sur l’estomac , les bras croisés au-dessus. On dirait que les anciens ont voulu

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