‹ Voyage dans l'Amérique méridionale (volume 2)Chapitre 197 sur 240 · Annuaire du bureau des longitudes, 1835 , p · texte numérisé non relu

Annuaire du bureau des longitudes, 1835 , p

2. J appris en effet que tous les ans des Indiens y vont faire du charbon, et les déboisent ainsi.

Ce fait me donna la certitude que tous les plateaux pourraient de même se couvrir d’arbres.

Lac

de

Chu-

cuito.

Guata Au delà du golfe qui conduit au détroit de Tiquina, je voyais d’abord la petite île de Coati, où les Incas ont construit plusieurs temples, un entr’autres que les habitans disent avoir été dédié à la lune et où vivaient des vierges du soleil1 2. Au delà, j’apercevais encore l’île sacrée de Titicaca, ouïes Incas, pour rappeler qu’ils y avaient pris naissance, firent construire l’un des plus riches temples de leur empire 3 * * * * * * *. Peu en état d’apprécier alors toutes , les beautés du vaste panorama que je pouvais embrasser, je me contentai de terminer mes relevés, de prendre quelques notes, et je fis près de quatre lieues pour revenir au bourg. La fatigue de cette journée avait augmenté l’accès de lièvre, qui dura jusque bien avant dans la nuit suivante.

Convaincu que cette lièvre n’était qu’une rechute des fièvres intermittentes que j’avais eues à Moxos et à Cliuquisaca, je craignis de rester plus long-

1. Le corregidor d’Achacaché m’assura qu’il y a dans ce bourg beaucoup d’antiquités, entr’autres une énorme statue colossale que le curé a fait coucher en travers, à l’entrée du cimetière, afin, disait-il, de faire perdre aux Indiens tous les anciens souvenirs qui pouvaient s’y rattacher.

‘2. D’après les renseignemens que j’ai obtenus, cette île, d’une lieue de tour environ, est dirigée de l’est à l’ouest. Elle montre, à l’est, des ruines qui remontent au temps des Incas, et qu’on regarde dans le pays comme un temple dédié à la lune. Le monument, d’une forme oblongue, offre en avant une vaste cour sur le bord du lac, dont elle est séparée par cinq terrasses successives. Sur les trois autres côtés sont des constructions faites avec des pierres brutes et du mortier, et recouvertes d’une espèce d’enduit de plâtre11'. Pourvues de treize portes, dont chacune est ornée d’un grand entourage assez régulier, elles donnent en autant de chambres, sept au milieu et trois de chaque côté. Elles renferment dans leurs murailles plusieurs niches assez profondément creusées. A gauche on voit une enceinte circulaire pourvue de huit niches de la hauteur d’un homme. A l’extrémité occidentale de l’île se trouvent d’autres ruines en si mauvais état, qu’on ne peut rien y comprendre. Toutes les collines de l’île sont couvertes de gradins en terrasse, construits pour faciliter la culture.

3. Garcilaso de la Vega, Comentarios reales de los Incas , lib. Ill, cap. XX F, s’exprime en ces

termes sur l’île et sur ses temples : « Entr’autres temples fameux qui, par leur richesse en or et en

« argent, pouvaient être comparés à celui du soleil au Cuzco, il y en avait un qui se trouvait dans « l’île de Titicaca. Les Incas disaient que le soleil plaça dans cette île ses deux premiers enfans,

« Manco-Capac et Maa-Olla, quand il les envoya sur la terre pour civiliser les hommes. Ils disent « encore que plus anciennement, après le déluge, les premiers rayons du soleil parurent sur cette

« île et sur le lac qui l’entoure Les Incas et leurs sujets, pour ces raisons, la regardèrent comme

« un lieu sacré, et y firent construire un temple tout couvert de plaques d’or, où tous les vassaux

« apportaient des offrandes d’or et d’argent et des pierres précieuses, en témoignage de reconnais- « sanee envers ce lieu qui leur avait procuré leur Inca. Ce temple recevait le même service que « celui du soleil au Cuzco. Les Incas firent applanir les montagnes de l’île et construire partout « des murailles de pierre, où ils firent apporter de loin de la terre, afin d’y cultiver du maïs. Les

« épis donnés dans l’île étaient regardés comme sacrés , transportés au Cuzco , et de là répartis

* Voyez le dessin qui m’en a été communiqué par M. Bawring, Antiquités, pl. n.° 13.

temps, sans aucun remède, éloigné des villes; d’ailleurs l’accablement que j’éprouvais le lendemain ne me permettait pas de continuer mon voyage. Je résolus donc, à mon grand regret, d’y renoncer et de retourner à la Paz, dont j’étais à vingt-deux lieues. N’espérant pas, avec la faiblesse queje ressentais, y arriver dans la même journée, je m’acheminai avec l’intention d’aller le plus loin queje pourrais. Je me rendis à Guarinas, d’où, me sentant la force de continuer, j’entrai dans les belles plaines humides couvertes de pelouse de la vallée de las Penas, à l’extrémité de laquelle le bourg de ce nom est placé entre deux montagnes , à cinq lieues de distance de Guarinas. Comme j’avais une lettre de recommandation pour une dame qui habitait la terme de Yarbi-chambi, située à trois lieues plus loin, j’aimai mieux y aller demander l’hospitalité que de rester dans un village où je ne connaissais

« dans les différentes parties de l’empire. Afin que tout le monde pût profiter de ce grain , pour « ainsi dire descendu du ciel, on le semait partout dans les maisons consacrées, et celui qui en « provenait, était ensuite réparti au peuple.”

D’après les renseignemens que j’ai obtenus sur File de Titicaca, elle contient les restes de trois temples,, dont un seul, placé en face du détroit de Tiquina, est un peu conservé. Il consiste en un corps de bâtiment carré, de vingt varas de largeur, élevé sur une terrasse* et bâti en pierres, dont quelques-unes sont taillées. La façade qui regarde le lac est percée de quatre portes à pans inclinés, dont deux simulées et deux ouvertes, par lesquelles on entre dans les chambres qui communiquent avec les chambres latérales. Des deux côtés il y a trois portes, dont celle du milieu ouvre dans une cour centrale. L’étage est en mauvais état; on y distingue pourtant des restes de chambres. Le plancher de chaque chambre, semblable aux toits des tombeaux de File de Quebaya, est en pierres formant projection les unes sur les autres vers le centre, et recouvertes au milieu par de larges pierres plates. Partout dans l’intérieur on remarque de petites niches pratiquées dans les murailles. Comme le terrain est en pente, la façade postérieure du bâtiment est au niveau du premier étage, et il ne paraît pas qu’il y eût, de ce côté, de chambre au rez-de-chaussée. Sur trois des angles de ce temple on voit les restes de petites chambres. A peu de distance on remarque encore plusieurs restes de maisons remplies de niches. Ces ruines, au dire des Indiens, seraient les restes d’un palais des Incas; le temple du soleil aurait été placé plus près de Tiquina. D’autres ruines, au nord-est de File, ne présentent que des restes de murailles et un portique semblable à ceux de Coati. Toute File est, comme celle de Coati, couverte de petites terrasses disposées de manière à la rendre cultivable.

D’après la différence de construction , et les portes à pans inclinés comme dans tous les monumens du Cuzco , on voit que l’architecture de cette époque était bien différente de ce que j’ai observé à Tiaguanaco. Il est évident que les portes à pans inclinés, construites pour que Finca pût y entrer en litière, sont postérieures aux portes droites de tous les monumens de Tiaguanaco, qui pourtant, plus que ceux-ci, ont un aspect de grandeur, et dénotent la puissance de celui qui les fit bâtir.

La vue figurée Antiquités n.° 12, m’a été donnée par M. Bawring.

Lac

de

Chu-

cuito.

12 Juin.

Plateaux.

i3 Juin.

personne. Je iis le tour d’une haute montagne; je passai le lit de plusieurs torrens , des plaines très-humides , et j’arrivai enfin à la ferme après avoir fait treize lieues dans ma journée. Accahle de fatigues, j étais heureux de trouver le repos. Je fus accueilli avec cette bonté qui caractérise les femmes américaines, (jette dame, dont je regrette de n avoir pas retenu le nom, me prodigua tous les soins imaginables, et ne parut point contrariée lorsque je lui demandai la permission de subir chez elle l’accès de fièvre que j’attendais le lendemain.

Yarbi-chambi , comme toutes les fermes de ces lieux, forme, en raison du grand nombre de maisons d’indiens qui l’entourent, un véritable village, placé non loin d’une colline conique. Dans la conversation mon hôtesse m’assura qu’entr’autres choses curieuses des environs, il y avait sur la montagne voisine de petits condors petrifies. Cette indication, que je devais traduire par des coquilles fossiles, me donna l’envie de reconnaître la vérité. A’attendant la fièvre que vers huit heures, à la pointe du jour, tandis que tout le pays était encore couvert de gelée blanche, je parcourais la colline, où, conduit par mon hôtesse et par ses enfans, je reconnus bientôt que les prétendus condors étaient des coquilles de spirifer, reproduisant assez bien la figure d un condor au vol1. Heureux de cette découverte et des nombreuses coquilles de productus que je rencontrais, j’avais oublié mes souffrances; mais le retour du frisson ne tarda pas à me les rappeler. Curieux de recueillir le plus possible de ces coquilles fossiles, appartenant toutes au terrain carbonifère, je n’abandonnai la place que lorsque je ne pus résister davantage à I action de la fièvre. Il paraît que j’eus un accès terrible avec un délire qui tourmenta beaucoup mon hôtesse. Je me trouvais aussi beaucoup plus accablé le jour suivant, et il me fallut du courage pour jnc déterminer à tenter de taire a cheval les douze lieues qui me séparaient encore de la Paz, où je devais trouver les moyens de me soigner. Enfin je partis.

J’étais dans une immense plaine, terminée au sud par des collines, au pied desquelles je voyais au loin les grands bourgs de Carapata et de Pucarani; mais cette campagne, qu’en d’autres temps j’aurais admirée, était alors pour moi dépourvue de tous ses charmes; tant il est vrai, comme je l’ai senti plusieurs fois, que les dispositions physiques et morales dans lesquelles on se trouve, sont des prismes qui colorent tout différemment les objets! Après une marche de toute la journée, longeant le pied occidental de la Cordillère orientale, j’arrivai a la Paz, ou le sulfate de quinine me rendit bientôt la santé. Une seule pensée m’occupait, c’était le désir ardent de rentrer dans ma patrie.

1. Je l’ai nommé pour cela Spirifer condor. Voyez Paléontologie, pl. ô, fi g. 11-13.

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