‹ Voyage dans l'Amérique méridionale (volume 2)Chapitre 202 sur 240 · Ce mot signifie intérieur · texte numérisé non relu

Ce mot signifie intérieur

delà du \ o. degre de latitude sud. Cette nation , dont la langue s’appelle tacana, portait, pour les tribus septentrionales, le nom de Toromonas. La langue des Tacanas était l’une des plus dures d’Amérique. A en juger par ceux qui sont encore sauvages, ils vivaient en tribus, soit au sein des forêts humides des dernières montagnes, soit dans les immenses plaines qui les longent. Ils y menaient la vie du chasseur, sans négliger l’agriculture. Chaque homme devait bâtir à lui seul la maison destinée à lui servir d’asile ainsi qua sa famille; le mépris de cet usage lui faisait perdre le titre d’homme, et le rendait la risée de ses concitoyens. Les femmes tissaient grossièrement le coton, se formaient des ornemens brillans, en nuançant agréablement et tissant les plumes des oiseaux de leurs forêts pour en confectionner des turbans1. Elles se couvraient quelques parties du corps, mais les hommes étaient entièrement nus. Chaque tribu avait ses chefs, chargés de la conduire à la guerre ou dans les expéditions lointaines, et qui lui servaient de médecins; mais il n’existait pas, à proprement parler, chez eux de corps de nation, bien que toutes les tribus fussent unies et en paix.

Au nord de ces trois nations il s’en trouvait encore quelques autres qui nous sont inconnues : au nord, les Hiiacanahuas , les Surigaas et les belliqueux Machuis ; au nord-ouest, les Ultume-cuana ou hommes rouges, et les Chuntaquiros.

ff Deuxième époque, depuis l’arrivée des Espagnols jusqu’à nos jours.

Placée tout à fait en dehors des routes suivies par les aventuriers espagnols lors de leur arrivée au Pérou, la province de Caupolican resta long-temps ignorée. Les villages de Suches et de Pelechuco passèrent sans doute du joug des Incas sous celui de divers conquérans , si fréquemment remplacés au milieu des querelles toujours renaissantes de ces temps orageux de l’histoire d’Amérique qui s’étendent presque jusqu’au dix-septième siècle. Sans pouvoir percer la complète obscurité de cette partie de l’histoire de la province, qui ne s’appuye sur aucun document imprimé, il est permis de croire cjue quelques-uns des propriétaires auxquels Suches, Pelechuco et le reste de la province échurent en partage, auront tenté d’y pénétrer afin d’y chercher des mines, et qu’à ces excursions ou à ces travaux est due la fondation, par les Indiens quichuas, des bourgs de Pata et de Mojos, dont il est impossible de fixer la date.

1. Ceux des hommes s’appellent Panisas, et ceux des femmes Toromayas.

Le premier fait historique bien constaté est l’entrée des franciscains dans la contrée. Sans doute que, prévenus de l’existence des nations sauvages, ces religieux se décidèrent à en tenter la conquête spirituelle. Ils y entrèrent vers 1750, et fondèrent, avec la nation des Apolistas, les missions dû Apolo et de Santa- Cruz de Valle- ameno. Ils réussirent si bien auprès de ces indigènes, que bientôt les cabanes de l’état sauvage furent remplacées par une vaste église, un couvent et par des villages qui respiraient l’ordre et la propreté. Ne bornant pas là leurs conquêtes, les franciscains, animés du zèle le plus louable, s’avancèrent dans l’intérieur. Parvenus à rassembler, dans la mission d 'Aten, les fiers Tacanas, ils ouvrirent un vaste champ à leurs travaux. En effet, ils pouvaient alors, avec ces derniers, s’avancer vers les plaines, où d’autres Tacanas les attendaient. Après beaucoup de fatigues, ces religieux pénétrèrent au milieu des déserts, afin d’y chercher des prosélytes. A plus de trente lieues à l’est ils formèrent avec les Tacanas la mission de San-Jose , puis fondèrent successivement celles de Tumupaza , àAsiamas. Enfin, s’embarquant sur le Béni, ils parvinrent encore à créer Carinas , aux confins des peuplades sauvages.

Bien que les franciscains n’aient pas introduit, dans leurs missions, le luxe des temples et l’industrie chez les habitans, comme l’ont fait les jésuites à Chiquitos et à Moxos, ils n’en ont pas moins rendu de grands services à l’humanité, en faisant passer un nombre assez considérable d’hommes, de l’état tout à fait sauvage à la demi-civilisation, au commencement de la vie sociale. Le principe de la communauté était dans toute son extension celui du gouvernement de ces missions. Le couvent d’ Apolo, qui relevait de la Paz, donnait les frères nécessaires à leur entretien. Chacune en particulier avait un ou deux religieux chargés de l’église et de l’administration. On n’avait point enseigné aux indigènes le tissage, mais seulement l’agriculture; aussi les missionnaires ne profitaient-ils que des produits agricoles, tels que le cacao, la coca et une foule de productions naturelles qu’ils faisaient recueillir dans les forêts.

Les charges légères qu’ils étaient obligés d’imposer aux indigènes pour se ménager les moyens de les pourvoir des instrumens nécessaires à leurs travaux, charges indispensables au bien-être de toute société, parurent néanmoins trop dures à quelques nations. L’homme entièrement sauvage, libre de toutes ses actions, conçoit difficilement les devoirs qu’une société naissante doit se prescrire, si elle veut prospérer; aussi s’effraye-t-il de la plus légère contribution. Il paraît que les franciscains avaient réduit au delà de

Gavinas, la tribu des Toromonas , et même quelques Pacaguaras; mais ,833ces indigènes ayant fait courir le bruit que, sous le voile de la religion, les missionnaires avaient un motif spécial d’intérêt personnel à les réunir et à les faire travailler, les chassèrent, en les priant de ne plus revenir parmi eux.

Vers la fin du dix-huitième siècle, les franciscains avaient obtenu tout le succès qu’ils pouvaient espérer. C’est néanmoins à cette époque, avant. 1800, que, je ne sais sous quel prétexte et pour quel motif, cet ordre abandonna son œuvre, et toutes les missions, avec Suches, Pelecbuco, Pata et Mojos, rentrèrent sous la domination espagnole, en formant la province de Caupolican , dépendant de l’intendance de la Paz. On plaça de suite un curé et un alcalde dans chacune des paroisses, et un subdélégué fut nommé pour gouverner et diriger la nouvelle circonscription, dont Apolo resta la capitale.

Le plus grand mérite des employés espagnols, aux yeux de l’autorité supérieure, était alors d’augmenter les revenus de l’Etat. Tout ce qui concourait à ce but était particulièrement récompensé. Le premier subdelegado,

Don José Santa-Cruz, père du général Santa-Cruz, plus tard président de la république de Bolivia, mit, dès son arrivée, tous ses soins à soumettre à la contribution personnelle les indigènes, jusqu’alors libres d’impôts réguliers. Il les taxa sur le pied de cinq piastres par homme, ce qu’on appelait alors real ti'ibuto, impôt auquel étaient assujetties les autres nations des plateaux. Les indigènes des missions se soumirent à cette charge, et le subdélégué Santa-Cruz reçut du roi d’Espagne, pour ce service, le titre de Maestre de campo; mais, dès cet instant, les nations encore sauvages, prêtes à se soumettre, s’enfoncèrent au plus épais des bois, afin de se soustraire au tribut annuel, et surtout aux vexations de tous genres, et à la violence trop souvent exercée par les employés chargés de le percevoir. C’est sans doute pour cette raison que Cavinas seule, comme la plus éloignée, put se dérober à l’impôt.

Les choses restèrent ainsi jusqu’en 1814, époque à laquelle, par suite de la lutte engagée pour l’indépendance nationale entre le parti patriote et les troupes espagnoles, Muñecas pénétra dans Caupolican et s’efforça de le gagner à la cause de la liberté. Il s’empara de la capitale et des autres paroisses; mais poursuivi bientôt par l’armée espagnole, que commandait le capitaine Don Agustín Gamarra, postérieurement président de la république du Pérou, il fut chassé d’ Apolo et plus tard d’Aten, où ses derniers partisans

1833. se firent tuer plutôt que de se rendre1. C’est alors qu’un Indien tacana, pour échapper aux durs cliâtimens infligés par Gamarra aux amis de la liberté, emmena avec lui trente familles, et vécut sept années caché dans les forêts. 2

En 1824, après la bataille d’Ayacucho, Caupoïican dépendit du département de la Paz, l’un des six de la république de Bolivia. Un gouverneur remplaça le subdélégué, mais rien ne changea pour les habitans, qui durent continuer à payer leur contribution annuelle. Yers 1830 la récolte du quinquina vint donner une vie nouvelle à la contrée par le commerce qu’elle y attira. Assujettis jusqu’alors au simple commerce d’échange, les habitans commencèrent, à cette époque, à connaître la valeur de la monnaie. Enfin, vers 1 842 , entr’autres mesures propres à l’amélioration de la province , elle a cessé de faire partie du département de la Paz, et dépend aujourd’hui, comme je l’ai dit, du nouveau département du Béni.

§. 2. État actuel de la province.

f Division politique.

Afin de bien faire connaître la province, je vais décrire séparément chacun des lieux habités.

On divise généralement Caupoïican en deux parties, l’une nommée Partido grande (la grande portion) ou Pueblos de Caupoïican , composée de Suches, de Pelechuco, de Pata, de Mojos, d’Apolo-hamba , de Santa-Cruz de Yalleameno et d’Aten. L’autre partie, considérée comme Partido chico (la petite portion) ou Pueblos interiores , composée de San-José, de Chupiamonas, de Tumupaza, d’Isiamas et de Cavinas.

Suches. Ce village , annexe de Pelechuco , appartient au versant occidental de la Cordillère orientale; il est situé sur sa pente même, entre des montagnes escarpées, séjour de frimas éternels. C’est une des nombreuses colonies que pouvaient seules faire établir la cupidité des hommes et la soif de l’or chez les Incas et chez les conquérans. En effet, placé au milieu des anciens déblais des lavages d’or, Suches ne doit sa fondation qu’à ces exploitations minérales, qui ont donné d’immenses produits, et qui , encore aujourd’hui, fournissent seules à tous les besoins de trente-deux familles d’indiens quichuas

Page 1