Voyez tome II, chap. XXV, p. 370 et suiv
Cor-
dillère.
a5 Juill.
l’azur le plus foncé. La lune y verse une clarté inconnue clans les régions inférieures de l’atmosphère, et les étoiles y scintillent du plus vif éclat : c’est un spectacle réellement imposant, cpii fait oublier au voyageur le froid piquant dont il est saisi.
Après une marche que ralentissait le nombre des mules de charge qui portaient mes collections, je descendis vers le grand Océan. Je ne saurais dire avec quel sentiment de joie je saluai de nouveau la vaste étendue des mers, en l’entrevoyant par-dessus les derniers contre-forts du versant occidental de la Cordillère : c’était la route qui devait me ramener en France, le but constant de mes pensées, et dont le désir de remplir dignement la mission qui m’avait été confiée, avait pu seul me tenir si long-temps éloigné. A mon arrivée à Tacna, j’éprouvai une quatrième rechute de fièvre intermittente, que je brusquai comme à l’ordinaire, et cpie me fit promptement oublier la nouvelle qu’un navire français venait d’arriver au port, et devait faire voile pour la France, après avoir parcouru la côte jusqu’à Lima. Je franchis les déserts de sable mouvant qui me séparaient d’ Arica, et je me rendis en bâte à cette ville, lieu de mon embarquement. Je traitai avec le capitaine du Philanthrope, de Bordeaux, pour la somme de deux mille cinq cents francs de passage; et des lettres de recommandation ayant aplani pour moi les difficultés de la douane péruvienne, je n’attendis plus que l’instant où le navire lèverait l’ancre. Cet instant se lit long-temps attendre au gré de mes désirs, et il ne fallut rien moins que mes actives recherches sur la côte, pour me faire prendre un peu patience, durant les longues journées qui restaient jusqu’au départ. Au milieu de mes continuelles pérégrinations, des travaux auxquels je me livrais constamment, le retour dans ma patrie s’offrait toujours à moi comme un but tellement éloigné, qu’au moment d’effectuer mon retour, je ne pouvais me persuader que le terme de mon exil fût enfin arrivé et que j’allais voir se réaliser mes plus chers désirs.
Le 23 Juillet je m’embarquai. Le même soir on appareilla, et je fis mes derniers adieux aux côtes arides d’Arica, et aux montagnes neigeuses des Cordillères, dont l’imposant rideau me voilait les dépendances de la république de Bolivia. Nous longeâmes trois jours de suite les côtes du Pérou, accompagnés de nombreux pétrels damiers, de quelques pétrels géants, d’une multitude d’autres oiseaux des hautes mers, et voyant, de temps en temps, les Andes avec leurs neiges par-dessus des côtes sèches et rougeâtres. Au milieu des montagnes se distinguait, le dernier jour, le fameux volcan d’Aréquipa, que sa forme en cône tronqué faisait parfaitement reconnaître.
Les navires marchands qui viennent dans l’Océan pacifique, vont nécessairement à Valparaiso et à Lima, et quelques-uns font ce qu’on appelle les intermedios , c’est-à-dire, qu’en partant du Chili ils toucheut successivement aux divers ports de la côte de Bolivia et du Pérou , afin d’y commercer. Le Philanthrope setait, pour cette raison, arrêté à Cobija et à Arica; puis, avant de retourner à Valparaiso, il devait rester quelques jours a Islay , port d Arequipa , et au Callao , port de Lima. Bien que cet arrangement retardât d’autant mon voyage, je ne vis pas sans plaisir une circonstance qui me permettait de connaître plusieurs points différents du Pérou. Le 28, en longeant des côtes arides, où la vue cherche en vain la moindre verdure, nous doublâmes d’énormes rochers isolés en îlots coniques, qui forment le port d’Islay, en garantissant un peu des vents du sud qui régnent toute l’année, et nous mouillâmes dans ce port, à peu de distance de la terre. La côte est coupée perpendiculairement en falaises. La mer, avec une violence sans égale, se heurte sur ses parois escarpées, s’élève en écume blanche et retombe ensuite en une pluie fine. Au-dessus des flots agités, sur une campagne uniforme, sèche et aride, où l’on n’aperçoit qu’un sol poudreux, sans aucune apparence de végétation, est situé, en amphithéâtre', le triste village d’Islay, composé de deux à trois rues parallèles, mal tracées sur une pente assez raide. Il est formé de petites huttes en bois, couvertes, pour la plupart, de nattes de jonc. La douane, le logement du vice-consul anglais et de quelques agens de commerce, se distinguent seuls au milieu de la misère du lieu. Islay était habité par des pêcheurs, lorsque, il y a peu d’années, on imagina d’en faire le port d’Aréquipa. Il est à trente lieues de cette ville; et, malgré l’aridité du chemin, dépourvu d’eau, il reçoit presque toutes les marchandises qui se rendent à cette cité populeuse, peuplée de 00,91)0 habitans.
Pour descendre à terre, on a profité d’un rocher avancé dans la mer, à l’extrémité duquel on a suspendu une échelle de bois sur un échafaudage. Luttant contre les efforts d’une mer constamment agitée, il faut promptement s accrocher entre deux lames a cette echeîîe, au risque de se rompre les jambes ou de voir le canot se briser, soit sur les pieces de bois, soit sur les rochers ou elles sont fixées. L extreme difficulté qu’on éprouve à descendre à terre , ou même à décharger les marchandises, oblige d’attendre que la mer soit calme. Lorsqu’elle est un peu agitée, il est impossible d’aborder.
1. \ue n. 22, dessinée, en 1832, à bord du Griffon, par M. de Lorgeril, officier de marine.
Islay ( Perón).
Comme je l’ai dit en parlant de Cobija1, il ne pleut jamais sur le versant occidental de la Cordillère, depuis le désert d’ Atacama, jusqu’à Guayaquil. 11 en résulte que toute cette partie est dénuée de végétation, seulement en hiver des brouillards s’arrêtent sur les montagnes, et y font pousser quelques plantes éphémères qui se dessèchent ensuite. Je parcourus les environs tous couverts de cendres trachytiques , dont la blancheur fatigue la vue , et je reconnus un conduit en terre cuite, cpii apporte, de deux lieues de distance, l’eau propre à la consommation des habitans. Un immense ravin qui descend des montagnes et se remarque au nord du village, ne me montra aucune trace d’humidité. Partout des sahles mouvans et des cendres trachytiques reposent sur des roches de même âge. Je trouvai, par endroits, malgré la sécheresse, trois espèces de plantes, qui poussent au milieu des sables, mais pas un seul être vivant n’ose aborder ces tristes régions. Un autre ravin, situé au sud d’Islay, m’offrit le même aspect, sans aucune apparence d’humidité.
Le débarquement des marchandises, complètement arrêté par suite d’un gros temps qui nous empêcha, pendant cinq ou six jours, de communiquer avec la terre, nous retint à Islay jusqu’au 7 Août. Je m’y serais beaucoup ennuyé si je n’avais eu à écrire, et si je n’eusse été distrait par une affluence considérable d’oiseaux de mer, analogue à celle que j’avais trouvée au port d’Arica, lors de mon premier voyage2. La mer se couvrit de nuées de pétrels noirs, dont les nuages obscurcissaient l’horizon. Ces myriades d’êtres vinrent nous entourer, en poursuivant des bancs de petites sardines, et obscurcirent la mer de leur teinte sombre sur une demi-lieue de largeur. Des fous plongeaient à qui mieux mieux par milliers , en se laissant tomber dans les eaux la tête la première. Des hirondelles de mer voltigeaient par troupes, tandis que les graves cormorans et les pélicans nageaient à la surface. A l’instant où ces bancs de sardines vinrent dans la rade, tous les oiseaux les suivirent, et quelques coups de fusil, lâchés au milieu, en abattirent un grand nombre, sans que le reste s’inquiétât de l’épouvantable carnage que j’en faisais. Comme un torrent débordé, rien ne les arrêtait, et ils n’abandonnèrent la place que lorsque les bancs de sardines s’éloignèrent.
Pendant le mauvais temps, je pouvais admirer tout à mon aise la furie de la mer déferlant sur la cote. Semblables à des montagnes de neige, les houles venaient se briser sur les rochers et se perdaient ensuite en nuages