partie
1833. la Thisbé et le brick le Griffon , commandé par M. Du Petit -Thouars. Je Oaiiarï crus devoir ^a^re une visde aux officiers des deux navires. Je rencontrai à ( Pérou), bord du Griffon tous les secours imaginables pour mes courses d’histoire naturelle, et la société la plus aimable auprès de son digne capitaine et de tous ses officiers. Qu’il me soit permis de leur en témoigner ici ma reconnaissance.
Ce port, ainsi que la ville de Lima, dont il est à deux lieues, ont été si souvent décrits par les voyageurs au Pérou, que je crois devoir me dispenser d’en donner une description étendue. Je me bornerai donc à quelques détails relatifs à l’impression que j’en ai reçue.
Le port du Callao, le meilleur et le plus tranquille de la côte péruvienne, est garanti des vents du sud par une longue pointe caillouteuse, s’avançant dans la mer, ainsi que par l’île de San-Lorenzo, qui l’enveloppent d’un demicercle. On n’y a donc à craindre aucun coup de vent, mais seulement ces tremblemens de terre, heureusement assez rares. On se souvient encore de ceux qui détruisirent entièrement la ville du Callao, et transportèrent des navires à près d’une lieue dans les terres, en changeant tout à fait l’aspect du pays. Je vis, en effet, dans la campagne, les cailloux charriés au loin et beaucoup d’autres traces de ces malheureux événemens. 1
Le tremblement de terre du 28 Octobre 4 746 ne laissa, dans la capitale, que vingt-cinq maisons debout, et lit périr onze mille personnes à Lima et au Callao.
La ville du Callao, toujours provisoire depuis sa destruction, n’est composée que de maisons en bois et de magasins pour les marchandises. Elle consiste en une grande rue parallèle à la côte, et en une autre qui conduit à Lima. Au nord sont des marais formés par l’embouchure du Rimac, rivière qui arrose Lima et féconde son agriculture; et au sud sont deux forts en pâté circulaires, entourés de bastions couverts d’artillerie. Une jetée en bois sert de débarcadère. Les navires de petit tonnage peuvent s’en approcher de très -près pour leur déchargement. Un grand mouvement commercial règne au Callao, et tout annonce l’importance de la ville à laquelle elle sert de port.
Deux lieues d’une belle grande route conduisent du Callao à Lima. Des voitures publiques y transportent plusieurs fois par jour les voyageurs2, ce
î. Choix de lettres édifiantes, tome II, p. 48 et suiv.
2. Lorsque j’étais au Callao , on payait 2 piastres ou 10 fr. par personne pour faire ces deux lieues.
qui permet aux négocians de venir le matin de Lima pour leurs affaires et de retourner le soir à la ville. Après chaque révolution, ce court trajet est infesté de voleurs, qui se placent en embuscade, armés de fusils, et dévalisent les passans; aussi est -il peu prudent de s’y hasarder de trop bonne heure le matin, trop tard le soir, ou à l’instant de la sieste. La route, d’abord nue, passe au milieu d’un marais, et s’ombrage près de Lima, de belles avenues d’arbres. L’entrée de la ville, où j’allai passer quelques jours, annonce tout à fait cette splendeur passée de la cité des Rois ( de los Reyes) , où l’on a vu tour à tour les scènes les plus sanglantes de l’histoire de la conquête 1 2 et le faste effréné des plus riches Espagnols d’Amérique. C’est là que résidaient les vice-rois du Pérou , et qu’exerçait son empire la haute aristocratie diplomatique et financière. Lima, la plus opulente des villes du nouveau monde, est en même temps la plus corrompue. Je pourrais beaucoup m’étendre sur ce sujet, et chercher à peindre le luxe extraordinaire des uns, et la plus grande misère des autres; mais je ne ferais que répéter ce qu’a dit avec tant de vérité l’auteur d’un petit livre publié sous le titre de Lima por dentro y fuera 2 (Lima en dedans et en dehors), en faisant connaître les mœurs du siècle dernier à Lima; mœurs qui, bien que modifiées, n’ont rien gagné au moral. Cette ville, au contraire, en perdant sa centralité comme capitale du vice-royaume , est tombée dans l’indigence , sans que le luxe y soit diminué; il en est résulté une corruption extraordinaire, qui ne fait qu’augmenter chaque jour. Tout y prête : le grand laissezaller des habitans; chez les hommes, la soif des jouissances matérielles; chez les femmes, l’exagération de la toilette, et surtout Y incognito dans lequel celles-ci vivent toujours, grâce à leur costume, toutes portant des jupes noires plissées, nommées sayas , qui serrent le corps, sans voiler les formes, et le fameux tapado de soie noire dont elles s’enveloppent la tête, sans montrer jamais qu’un œil. Sûres, à la faveur de ce vêtement, de ne pas être reconnues, les femmes peuvent intriguer à leur aise, même leur mari, si cela leur convient. Cette extrême licence , la misère générale du pays , dont les revenus sont bien au-dessous des dépenses propres à subvenir au luxe dont elles aiment à s’entourer3, les entraînent nécessairement vers l’inconduite. Le soir
1. Sous les frères Pizarro et les premiers vice-rois du Pérou.
2. Luna, en dedans et en dehors , contient la critique la plus sévère et la plus vraie de l’état de corruption de la cité des rois. Écrit à la fin du siècle dernier, ce petit volume a été réimprimé depuis peu d’années.
3. Il est rare qu’une de ces élégantes de Lima s’abaisse jusqu’à mettre deux fois la même chaussure, ou à porter d’autres bas que des bas de soie.
Lima ( Pérou).
Lima ( Pérou).
elles remplissent, ainsi déguisées, les rues et les spectacles, où elles assaillent les étrangers.
Très-vaste, la ville de Lima offre une multitude d’églises et de couvents, dont les dômes la dominent de toutes parts On y voit un beau palais pour le président de la république, jadis occupé par le vice-roi, une belle place ornée de jets d’eau, des rues bien percées, que rafraîchissent toujours de clairs ruisseaux, de vastes promenades bien ombragées, des environs charmans, remplis de jardins et de maisons de plaisance. Le Rimac, dont les eaux, distribuées en une multitude de canaux, vivifient la vallée, traverse la ville et se passe sur un pont. Non loin sont les deux montagnes de San- Cristoval et de San-Bcirtelemi , dont la sécheresse contraste avec la fertilité de la riche vallée du Rimac. Si l’on s’éloigne des eaux, dans quelque direction que ce soit, un désert de sable mouvant, des montagnes entièrement dénuées de verdure se montrent de suite et entourent cette oasis; car à Lima, comme sur toute la côte, il ne plent jamais, et l’irrigation y peut seule entretenir une végétation purement factice et en partie transplantée. Les vergers sont en effet, à l’exception des bananiers, exclusivement composés de grenadiers, d’oliviers, d’orangers et de figuiers apportés au nouveau monde par les Espagnols. Le voisinage des montagnes abaisse considérablement la température que devrait donner à Lima sa position tropicale. On y jouit d’une douce chaleur. Ce qu’on remarque surtout, c’est l’invariabilité du temps, qui permet de former des projets long -temps à l’avance, sans crainte de les voir dérangés par ces journées pluvieuses, si fréquentes en Europe. La ville est néanmoins presque tous les matins enveloppée de vapeurs, qui disparaissent avec l’action du soleil. Il est certain que si Lima n’était pas aussi corrompue, et si la vie matérielle y était moins dispendieuse1 2, ce serait un séjour enchanteur; mais ces plaies des grands centres, qui , sur ce point , ne sont rachetées par aucun des avantages sociaux qu’on trouve dans nos villes d’Europe, en éloigneront toujours les personnes que leurs intérêts personnels ne retiendront pas dans son enceinte.
Après quelques jours employés à tout voir à Lima, je revins au Callao, où je repris mes courses d’histoire naturelle. Tantôt je parcourais la côte en étudiant les coquilles, tantôt je pénétrais dans les marais du Rimac. Souvent