Voyez ce que j’en ai dit t. II, p
chant, dependant directement du religieux chargé du spirituel. Ils dirigeaient la musique , les chants , les chœurs d’église ; ils enseignaient le chant , la musique, la danse. Us montraient aux jeunes gens à lire, à écrire, à copier la musique; c’étaient, en général, les indigènes les plus instruits.
Le sacristan mayor (le sacristain en chef) et son second. Us étaient chargés de la direction des enfans de chœur; avaient le soin de la conservation et des réparations des édifices; étaient responsables des vases sacrés et des images de l’église. Us surveillaient le blanchissage, le repassage, l’entretien du linge, en qualité de tailleurs, de couturiers, de blanchisseurs. Us étaient sous les ordres immédiats du curé; leurs subordonnés, lorsqu’ils s’occupaient des travaux agricoles, étaient momentanément sous la dépendance du corrégidor.
Le capitán de estancia (le capitaine des fermes où l’on élève des bestiaux), chargé de la direction et de la surveillance des chevaux, des bêtes à cornes et à laine. U avait sous ses ordres, dans chaque ferme, un majordome résidant sur les lieux.
Le mayordomo de colejio (majordome du collège), garde-magasin du collège, surveillant les approvisionnemens , s’occupant de la table commune, de la distribution générale de viande chaque semaine ou de la distribution particulière aux malades. U dirigeait les cuisiniers.
Le capitán de pinturas (le capitaine de peinture), chargé, avec ses ouvriers, des peintures, du badigeonnage des églises et des appartemens, de la teinture des tissus, et de faire à la main des dessins sur ces tissus.
Le capitán de carpintería ( le capitaine des charpentiers ) , dirigeant tous les travaux en bois, la charpente des bâtimens, la confection des meubles, la sculpture et les ornemens de tous genres. Non -seulement il faisait faire l’ébénisterie pour le collège , mais encore des tables , des lits et autres meubles de bois précieux, pour être vendus à Santa-Cruz. L’industrie était très-avancée dans cette branche.
Le capitán de rosarios (le capitaine des rosaires). C’était le chef des tourneurs, chargé de tous les bois tournés, et de surveiller la fabrication des chapelets, qu’on expédiait en pacotille dans les villes du Pérou, où ils se vendaient fort cher.
Le capitán de herreros (le capitaine des forgerons). Il dirigeait les travaux de forges de fer. Les ouvriers sous ses ordres fabriquaient les haches et autres outils nécessaires à la mission; les serrures, les gonds, les fermetures des meubles et des malles confectionnées pour la vente à l’extérieur.
1832. Le capitán de plateros (le capitaine d’orfèvrerie), chargé dans chaque Chîqui mission de réparer les vases sacrés ou de fabriquer les ornemens d’église, tos- les croix, les alliances, les pommes de cannes et tous les objets d’or, d’ar-
gent ou de cuivre.
Le capitán de tejedores (le capitaine des tisserands). Avant l’arrivée des jésuites, les Indiens tissaient sur des bâtons fixés à terre. Les religieux leur enseignèrent à tisser avec des métiers , et non-seulement les nombreux ouvriers sous les ordres du capitaine fournissaient les vêtemens de tous les indigènes , mais encore ils livraient à l’exportation des hamacs, des nappes, des serviettes, des ponchos et toute espèce de tissus de coton , vendus au Pérou.
Le capitán de cerería (le capitaine cirier). Il s’occupait à faire raffiner la cire recueillie dans les bois par les Indiens* 1. Une fois blanchie, on l’exportait au Pérou.
Le capitán d arrieros (le capitaine des muletiers). Non-seulement il avait sous ses ordres les muletiers , et par conséquent ce qui regarde les transports de tous genres, mais encore il surveillait le tannage des cuirs à l’usage de la communauté, et la confection des selles et des bâts.
Le capitán de zapatería (le capitaine des cordonniers). Il fournissait les chaussures des religieux et surveillait la confection des chaussures propres à l’exportation hors de la province.
Cette multiplicité d’emplois, nécessaire dans une bonne administration, avait encore pour but, comme je l’ai dit, de stimuler le zèle des employés, de récompenser leur bonne conduite et l’adresse des ouvriers. Il en résultait une grande émulation. Si tel indigène mettait d’abord toute son ambition à devenir chef de sa section , de son atelier , il fallait qu’il travaillât encore pour ne pas être dépassé par les autres. D’ailleurs il avait toujours en perspective des emplois supérieurs au sien; et tous, jusqu’au corrégidor, pouvaient craindre d’être remplacés; aussi les Indiens ne négligeaient -ils rien pour se maintenir dans leur position respective ou pour l’améliorer. La perte de la canne était le plus grand malheur qui pût les frapper : ils en mouraient quelquefois de chagrin.2
Si l’on juge de l’état des arts et de l’industrie par les monumens et par les ornemens qui les décorent , par les produits actuels de la province , qui n’ont dû que s’arriérer depuis l’expulsion des jésuites, vu l’apathie des administra-
1. Voyez ce que j’ai dit t. II, p. 614, de cette récolte et de la fabrication.
2. J’en ai vu deux exemples pendant mon séjour dans la province.
teurs, on peut croire que les missions , pendant le gouvernement des religieux, étaient, sous le rapport artistique et industriel, au niveau et même au-dessus des villes espagnoles du nouveau monde.
On mariait les jeunes garçons à quatorze ans, les jeunes fdles à onze et douze, pour devancer l’âge des passions1; chaque nouveau ménage avait sa chambre à part auprès de sa famille ; chaque famille avait sa maison distincte, et les plus belles, autour de la place, étaient réservées pour les juges. Le costume était uniforme , de tissus de coton. Les hommes portaient un pantalon et une chemise par dessus ; les femmes le tipoï , chemise sans manches , tombant à terre. Ces vêtemens étaient fournis par la communauté.
Indépendamment des ateliers de travail , il y avait les champs de la mission et les champs propres aux Indiens. Dans les premiers on cultivait le coton, le maïs, le manioc et tous les autres fruits et légumes de la contrée, de manière à remplir chaque année de vastes greniers pour l’approvisionnement général, afin de subvenir aux besoins des Indiens, lorsque ceux-ci n’étaient pas assez prévoyans , ou de venir au secours des missions voisines , lorsque la récolte y aurait manqué. La culture, ainsi que tous les travaux généraux, se faisaient en commun; mais on accordait aux Indiens certains jours par semaine pour la culture de leur champ particulier. Les hommes, depuis l’âge de douze ans jusqu’à la vieillesse, étaient assujettis au travail de communauté; les jeunes filles et les femmes y étaient également astreintes. Lorsqu’une femme était enceinte, on l’en exemptait pendant sa grossesse et les trois années qui suivaient son accouchement, afin qu’elle put nourrir et élever son enfant. Sa seule tâche alors était de filer, tous les quinze jours, un peloton de fil.
Un peu avant le jour, les juges parcouraient les rues, frappaient à toutes les portes des Indiens, en les prévenant d’aller prier. Au point du jour, la cloche appelait à la prière ou à la messe, qui se disait le jeudi et le samedi. Tous les Indiens et Indiennes se rendaient, suivant les besoins, au travail soit dans les ateliers, soit avec les juges et le fiscal : ils y restaient jusqu’à midi et se reposaient le reste du jour. Le soir, au coucher du soleil, on sonnait le Rosario, les Indiens y chantaient en choeur et se retiraient à la nuit chacun dans sa maison. Il s’exercait une surveillance nocturne des plus sévère, afin de maintenir le bon ordre et de prévenir le déréglement des mœurs.
1. C’est le motif donné par le père Montoya, 1639, Conquista spiritual del Paraguay, p. 64,
verso.
La communauté habillait les Indiens, leur fournissait des vivres, lorsqu’ils en manquaient, leur faisait, chaque semaine, une distribution de viande, et leur donnait tous les outils et instrumens aratoires nécessaires à l’exploitation des terres de la mission et des champs qui leur étaient propres. Us vivaient donc heureux, sans souci de l’avenir, bornant leur ambition à la possession de la canne, insigne du pouvoir. Les vices étaient châtiés sévèrement, les vertus généreusement récompensées, et tout marchait vers un premier état de civilisation.
Les jésuites, arrivés à Chiquitos en 4 691, réduisaient encore, vers 1723, des tribus au sein des forêts. Us furent expulsés en 1767; ils avaient donc en cinquante ou soixante années fait passer un grand nombre d’hommes de la vie la plus sauvage a un état que je ne crains pas de mettre au-dessus de la civilisation des paysans d’une bonne partie de nos campagnes. 1
Je n’aborderai point ici la question de savoir si ce régime de communauté, long-temps prolongé, pourrait ou non entraver le développement des facultés intellectuelles et rendre la civilisation stationnaire, quand une fois elle aurait atteint un certain degré; mais je pense, d’après la connaissance approfondie des choses2, qu’avec le caractère imprévoyant des Chiquitos, toujours de grands enfans , la marche suivie par les jésuites pour les tirer de leur état primitif, était certainement des mieux appropriée à ces vues et peut-être la seule qu’on y pût employer avec avantage. Il fallait même l’esprit de corps, la persévérance raisonnée et l’instruction générale de cet ordre pour l’atteindre aussi promptement. Le peu de progrès des missions des autres ordres religieux est du reste tout en faveur des institutions des jésuites.
La civilisation d’un peuple ne peut s’opérer que peu à peu. Malgré tous les efforts tentés, une génération prise à l’état purement sauvage ne franchira pas certaine limite; une succession de générations placees dans telles conditions favorables, me paraissant, au moral comme au physique, indispensable au perfectionnement des races. 11 en est, je crois, de la civilisation comme du langage; c’est toujours le nombre qui l’emporte. On a vu, dans les missions, les idiomes de la minorité disparaître, remplacés par les dialectes des nations plus nombreuses. De même, pour que la civilisation mar-
1. Vied ma , Description de la province de Santa-Crnz, p. 141, 145, parle de la prospérité des missions sous les jésuites , et approuve en tout la marche qu’ds ont suivie.
2. Mon séjour parmi les Indiens m’a fourni toutes les occasions d’étudier et de connaître a
fond leur caractère.
chat rapidement, il faudrait que les hommes à perfectionner fussent entourés <832. d’une population déjà très -avancée et fondus avec elle. Ce n’était pas du Chiqui tout le cas des missions de Chiquitos, où deux religieux tout au plus se tostrouvaient à la tête de quelques milliers de sauvages. 11 en résultait nécessairement une marche lente, seulement progressive, ce qui rend d’autant plus remarquables les progrès des jésuites à Chiquitos en si peu de temps.
On a souvent parlé de l’excessive sévérité de ces religieux envers les indigènes. S’il en eût été ainsi, les Indiens encore aujourd’hui ne s’en souviendraient plus avec tant d’amour1. Il n’est pas un vieillard qui ne s’incline à leur nom seul qui ne rappelle avec une vive émotion ces temps heureux toujours présens à sa pensée, dont la mémoire s’est reproduite de père en fils dans les familles.
D’après les documens que j’ai trouvés dans les archives, et ce que m’assura Don Antonio Alvarez, ancien gouverneur de Chiquitos, les missions produisaient environ soixante mille piastres (300,000 francs) par année. Il en résultait une grande abondance, qui permettait d’approvisionner largement la province, de donner aux indigènes tout ce qu’ils désiraient, et d’introduire toutes les améliorations nécessaires au bien général. Tel était l’état florissant de ces missions, lorsqu’en 1767 l’Espagne, craignant le pouvoir toujours croissant des jésuites, décréta leur expulsion de tous ses domaines.
Le décret qui les expulsait et confisquait leurs biens au profit de l’Etat, fut signé le 27 Mars 17672. Rempli de craintes, Bucareli, alors vice-roi de Buenos- Ayres, prépara contre eux, dans le plus grand silence, un plan d’attaque militaire, dont il confia l’exécution à ceux des officiers de l’armée qu’il savait leur être le plus hostiles. Le 22 Juillet était le jour d’abord fixé pour cette expédition, mais une circonstance vint le hâter. Le 2 du même mois, Bucareli apprit que les jésuites avaient été expulsés d’Espagne, il réunit de suite son conseil, et dans la même nuit, à Buenos-Ayres , le décret leur fut signifié. Ils ne firent aucune résistance 3. On expédia les ordres les plus sévères à Tucuman, au Paraguay, partout.... Ils obéirent sans murmurer. Bucareli en eut la preuve, lorsqu’il arriva dans les missions