Voyez mon histoire des missions, t. I.er, p
Chiqui-
tos.
( so )
la place d’une mission détruite. J’ai voulu établir cette comparaison, comme plus propre que toute autre chose à démontrer que si les missions de Chiquitos et de Moxos sont jusqu’à présent restées intactes, tandis que les missions du Paraguay ont disparu, on le doit au maintien des institutions
primitives.
Habitués à la soumission, tout en regrettant amèrement les jésuites, les Indiens de Chiquitos reçurent ce nouveau joug sans se plaindre. Il y eut quelques gouverneurs intègres 1 qui laissèrent fonctionnel les rouages si bien établis , et la province donna encore jusqu’à soixante mille piastres
(500,000 francs ) de revenus à l’État.
Peu à peu les gouverneurs successifs, choisis non plus parmi les hommes instruits du siècle, mais bien parmi les habitans de Santa -Cruz, se relâchèrent , et profitant de l ’éloignement de l’audience de Charcas et de l’absence complète de contrôle, ne tardèrent pas à se regarder comme les arbitres absolus de la province, qu’ils exploitaient en partie à leur profit. Leur orgueil croissant en raison de l’étendue de leur pouvoir, ils agirent en vrais seigneurs féodaux. Ils ne s’asseyaient plus que sous le dais, et se faisaient partout accompagner d’un nombreux cortège. Ils imaginèrent même de s’appliquer toute la pompe des cérémonies antérieurement reserv ees aux plus grandes solennités de l’église. Les jeunes danseurs et danseuses, des fêtes religieuses, figuraient devant eux au son de la musique2, dans leur marche triomphale. Ils ne s’arrêtaient que sous des arcs de verdure et de fleuis, et rien n’était au-dessus de leur arrogance et de leur absolutisme. Régnant par la terreur, par elle ils satisfaisaient à leurs moindres caprices, même aux dépens de la morale. Les Indiens et les Indiennes furent des esclaves qui, sous peine de cinquante coups de fouet, ne purent rien refuser au gouverneur; aussi ce dernier, en véritable pacha, se livrait-il publiquement, sans aucun respect pour les institutions sociales, au libertinage le plus scandaleux3. D’un autre côté, la province entière, regardée comme la ferme du gouverneur, était pressurée de toutes les manières, ce qui rejaillit sur les administrateurs et lit tout a fait tomber les îevenus.
1. Je puis citer, dans le nombre, Don Antonio Alvarez Soto mayor, collègue d’Azara dans le travail de la ligne de démarcation entre les domaines de l’Espagne et ceux du Portugal. Je l’ai connu particulièrement à Santa-Cruz, et j’ai obtenu de lui beaucoup de renseignemens positifs sur l’état de la province après l’expulsion des jésuites.
2. Voyez ce cjue j’ai dit de ces réceptions, t. II , p. 603 et 645.
3. Je tiens ces renseignemens de toutes les personnes qui sont entrées aux missions pendant ce gouvernement, des Indiens eux-mêmes et du gouverneur de la province.
Egalement éloignés du contrôle du gouverneur, occupé du reste de toute autre chose que du bien du pays, les administrateurs imitèrent leur chef dans sa conduite privée, ainsi que dans ses exactions. Il en résulta une dilapidation des intérêts de l’Etat et une corruption générale. Les Indiens avaient l’habitude du gouvernement des jésuites, qui, souvent dans une mission réunissaient sur une seule tête les pouvoirs administratif et religieux. Lors même qu’il y avait deux frères, le curé tenait toujours le premier rang; il s’ensuivit que les Indiens, sous le nouveau régime, obéissaient beaucoup plus volontiers au curé 1 qu’à l’administrateur civil. De là des différends continuels entre ces deux fonctionnaires, sur la limite de leur autorité respective, des actes de violence d’un côté et de l’autre, et des récriminations de tous genres, qui tendaient nécessairement à les faire déconsidérer tous deux par les indigènes, d’autant plus que, forcés de donner leur temps à l’Etat, ces malheureux avaient encore à satisfaire aux nombreuses exigences d’hommes qui ne pensaient qu’à les pressurer pour s’enrichir plus promptement des fruits de leur travail.
Dans un tel état de choses les Indiens, d’abord choqués, perdirent peu à peu leur innocence et s’habituèrent à la corruption, en imitant leurs chefs. Leur religion ne fut plus qu’extérieure, sans que la morale l’accompagnât. Ils eurent à la fois à regretter leur état paisible et la liberté dont ils jouissaient sous les jésuites; car le nouveau gouvernement avait considérablement augmenté leurs charges, tout en leur ôtant beaucoup de leurs droits. Leur somme de travail croissait en raison du caprice ou des besoins particuliers des administrateurs et des curés. D’un autre côté, l’on cessa de les vêtir, et les revenus de l’Etat diminuant tous les ans, tout était employé au traitement des salariés, sans qu’il restât rien pour l’approvisionnement général. Les ateliers manquèrent bientôt d’outils et les Indiens cessèrent de recevoir les haches, les serpes nécessaires au défrichement des champs de l’Etat ni des leurs. On ne songea plus à remplir les magasins pour subvenir aux besoins extraordinaires , lorsque les récoltes manquaient sur quelques points. Il s’ensuivit la misère pour tous et une bien plus grande mortalité chez les indigènes.
Pendant les quatorze années des guerres de l’indépendance (de 1810 à 1824) la province de Chiquitos, d’abord livrée aux mains les moins propres
1. Les frères curés à Chiquitos furent bientôt remplacés par des prêtres séculiers du séminaire de Santa-Cruz de la Sierra.
1842. à l’améliorer, devint ensuite le théâtre de combats sanglans entre les deux Chi uj partis. Depuis 1815 le gouverneur Ramos, homme sans éducation des envit°s. rons Santa -Cruz, y commit partout des horreurs, et sa mémoire est encore en exécration parmi les Indiens de Santa- Ana , sa dernière résidence. Durant cette lutte acharnée, les troupes espagnoles, commandés par Otalaguerre, forcées d’évacuer Santa -Cruz, se réfugièrent à Chiquitos, oh les poursuivit en 1814 le général Uvarnes , chef du parti indépendant. A l’approche de ce dernier, le gouverneur Ramos s’appropria tous les vases sacrés , tous les ornemens d’argent de l’église de Santa-Ana , enleva les bestiaux et les chevaux de cette mission , et força les Indiens à le suivre avec leurs familles dans sa fuite au Brésil. Il emmenait ainsi toute la population, pensant se la conserver et continuer à l’exploiter dans sa nouvelle résidence; mais beaucoup d’indigènes se sauvèrent, et les Brésiliens s’emparèrent de trois cents familles aujourd’hui retenues à Casalbasco. Ramos, au Brésil, vendit à son profit les vases sacrés et les bestiaux.
La guerre continuait avec acharnement. Beaucoup d’indiens périrent sous les coups d’U varnes à Santa-Barbara 1 ; beaucoup d’autres furent tués à San- José par Otalaguerre. Envahie par les troupes, dépourvue de gouverneur, la province se vit livrée au pillage par les soldats et par les administrateurs , qui, n’ayant plus de compte à rendre, firent tout ce qu’ils voulurent. Les jésuites avaient laissé d’immenses troupeaux de bêtes à cornes et de chevaux ; mais , pendant cette lutte , les troupes tuaient des bestiaux sans aucune règle, tandis que, de leur côté, les administrateurs, profitant du moment, en vendaient le reste aux Brésiliens. A la fin de la guerre de l’indépendance la province n’était plus cpie l’ombre de ce qu’elle avait été. Les Indiens, privés d’outils, ne pouvant plus travailler, rétrogradaient rapidement vers l’état sauvage. Ils avaient pourtant toujours été retenus dans leurs missions par les curés, qui maintinrent avec raison, dans l’intervalle, toutes les institutions et toutes les lois établies par les jésuites.
Après la bataille d’Ayacucho, en 1824, la république de Bolivia ayant remplacé l’audience de Charcas et la vice-royauté de Buenos- Ayres, on songea à nommer un gouverneur à Chiquitos. Don Gil Toledo y fut envoyé. Cet homme, qui avait conçu les idées les plus extraordinaires, ne trouva rien de mieux, dès son arrivée à San -Miguel, oh il établit sa résidence,