‹ Voyage dans l'Amérique méridionale (volume 2)Chapitre 4 sur 240 · Celle de Brué en · texte numérisé non relu

Celle de Brué en

1831. de là au Mamoré. S’il en avait été ainsi, en m’y embarquant, je serais allé ' reioindre la mission de Loreto de Moxos, tandis que mon intention était

Guarayos J

de gagner les parties orientales de cette province. Je questionnai les Guarayos et le père Lacueva. Ils m’apprirent que, loin de tourner à l’ouest-nordouest, le Rio de San-Miguel se dirige au nord-nord- ouest , en passant près de la mission du Carmen de Moxos. Sans savoir alors s’il rejoignait plus bas le Rio Blanco ou le Rio Itonamas , aiïluens communs du Guaporé ou Iténès , je pris le parti de suivre cette route, afin d’éclaircir cette importante question de géographie. Mon projet n’était pas d’une exécution facile. Voyager par terre, la saison des pluies très-avancée, l’inondation de la campagne s’y opposaient absolument, indépendamment même des embarras inbérens à l’ouverture d’une voie de communication nouvelle. D’un autre cote, les pirogues des Guarayos, faites d’un seul tronc d’arbre creusé par le feu1, ne contenaient que deux personnes au plus, et je n’y aurais pu placer mes bagages. Je me prévalus des dispositions amicales du chefguarayo, et j’obtins de lui d’envoyer au Carmen deux Indiens porteurs d’une lettre, où je priais l’administrateur de m’expédier des pirogues et des rameurs de cette mission pour me transporter à Moxos.

En attendant le retour de mes messagers , je me livrai à des recherches d’histoire naturelle, tout en étudiant avec soin dans ses moindres détails la vie privée de mes nouveaux amis les sauvages. Initié à leurs usages domestiques, je fus à portée de les apprécier, ce qui m’inspira pour eux une affection toute particulière. Tous les jours le cacique, vieillard au maintien patriarcal, venait m’offrir ses services. Lui demandais-je quelque chose? il s’éloignait en toute hâte et reparaissait, quelque temps après, avec ses femmes chargées de fruits magnifiques, de légumes ou de volailles. Je recevais aussi les visites des autres Indiens, m’apportant des produits de leurs terres ou des objets d histoire naturelle. Je payais le tout soit avec de grosses aiguilles à coudre, soit a\ec des couteaux, des ciseaux ou des bagatelles semblables, 1 argent, comme à Chiquitos et à Moxos, n’étant pas encore connu des habitans. Un beau poulet, par exemple, valait trois aiguilles à coudre, et le reste en proportion, sans que jamais d’ailleurs on me fixât un prix ou qu’on me fit la moindre obseivation sur ce que j’offrais; mon ami, le premier chef que j avais rencontré a l’Ascension , me guidant toujours de ses conseils.

Jamais je n’avais fait une si riche moisson d’histoire naturelle, ayant

1. Ces pirogues, quelquefois longues de huit à dix mètres, ont à peine cinquante centimetres de largeur.

pour auxiliaires tous les habitans des deux réductions. Je leur avais donné mes instructions, qu’ils suivaient à la lettre. Depuis le matin jusqu’au soir, ce n’était, chez moi, qu’une procession d’indiens, qui m’apportaient des insectes magnifiques dans des tubes de bambous ou dans des cornets faits avec des feuilles, des coquilles terrestres des forêts ou des coquilles fluviatiles des lacs et de la rivière. Des aiguilles à coudre et d’autres bagatelles semblables me procurèrent bientôt une admirable collection des productions naturelles de ces bois, que les Indiens parcouraient, pour moi, en véritables aides-naturalistes.

Les Guarayos, très-contens de mes présens, n’auraient pourtant pas fait une bassesse pour les obtenir. Je les tentai de toutes les manières sans jamais ébranler leurs principes. Souvent je feignais cl’égarer un mouchoir dans la forêt, ou je laissais soit des couteaux, soit des haches hors de chez moi. Toujours ils me rapportaient ces objets, même sans les toucher, au bout d’un bâton. Ils venaient me dire : «Tiens, ceci doit t’appartenir;” ou bien : « J’ai vu quelque « chose à toi dans tel endroit , vas le chercher avant que les Indiens Chiquitos « ne te le volent. ” Ils poussent la délicatesse jusqu’au scrupule, ayant le larcin et l’adultère en horreur; aussi les femmes mènent-elles toutes une conduite exempte de reproches, ce qui est loin d’exister dans les missions des Chiquitos. Le dirai-je? Le contraste entre les Guarayos tout à fait sauvages et les Chiquitos à demi civilisés était à l’avantage des premiers.

Afin de prendre des relèvemens sur tous les points visibles des environs, me dirigeant au sud de Santa-Cruz, dans les bois, jusqu’au pied de la montagne, je m’y ouvris jusqu’au sommet, la hache à la main, un sentier, d’où j’eus une vue magnifique. Dominant un immense horizon de la plus belle verdure, j’avais à l’est, dans un lointain bleuâtre, les montagnes de l’Ascension, plus près le grand lac, au bord duquel j’avais passé1; au nord et au nord-ouest les collines de gneiss de Santa-Cruz, entourant deux jolis lacs, dont l’un, placé à mes pieds, était circonscrit de prairies. Sur la rive opposée du Rio de San-Miguel j’apercevais deux grands lacs au sein d’une vaste forêt, au delà de laquelle se montraient, comme une mer de verdure, les plaines de la province de Moxos, inondées une partie de l’année. Si quelquefois j’avais regretté de voir, en Amérique, de magnifiques campagnes rester incultes, lorsque tant de pauvres cultivateurs meurent de misère en Europe, je dus éprouver un sentiment d’autant plus pénible dans ces contrées, les plus riches que j’eusse vues jusqu’alors, en présence de cette nature imposante, de

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