‹ Voyage dans l'Amérique méridionale (volume 2)Chapitre 5 sur 240 · III. i.re partie. O · texte numérisé non relu

III. i.re partie. O

Gua-

rayos.

3 Janv.

1832. cette richesse de végétation extraordinaire, toute prête à céder sa place à la Gua culture la plus productive, dès que des bras se présenteront pour l’utiliser, .ayos. ]\ous étions beaucoup de personnes réunies. Les ressources alimentaires dont je disposais chez les Guarayos, consistaient en une grande abondance de mais, de manioc, de fruits et en quelques volailles; mais je ne pouvais chez eux me procurer de la viande, qu’ils ont en horreur. Je me trouvais presque dans l’embarras , lorsqu’ils m’apprirent qu’au delà des forêts de l’autre rive du Rio de San-Miguel il existait beaucoup de bestiaux sauvages. Je m’y rendis et fus assez heureux pour tuer un jeune animal, que nous rapportâmes. J’avais en même temps reconnu, au grand nombre de traces fraîches, qu’il y avait une multitude de taureaux et de vaches, auxquels je recourus au fur et à mesure de mes besoins. Cette chasse d’ailleurs n’était pas sans dangers, les taureaux furieux poursuivant souvent les chasseurs à outrance, quand la balle ne les atteignait pas mortellement.

J’avais avec moi deux jeunes Indiens de la province de Chiquitos, et je désirais en obtenir un troisième des Guarayos. Mon intention alors était de les emmener tous en Europe, et d’y demander au gouvernement de les faire étudier dans les collèges, afin de juger de la capacité des indigènes1 américains. Je témoignai ce désir au père Lacueva et au cacique guarayo, qui me promirent de me donner un enfant. Effectivement, un jour je vis arriver le cacique avec toute sa famille, composée d’au moins soixante personnes. Ce patriarche à la longue barbe, après m’avoir souhaité le bonjour, me présenta un jeune Guarayo, en me faisant un discours solennel, dont voici à peu près le sens : «Cet enfant que je t’amène est mon petit-fils; il se « nomme Mbuca orî (Ris joyeux). Je te le donne, parce qu’il a perdu son père, et que je te crois digne de le remplacer; regarde-le comme ton fils et fais-en un homme; surtout qu’il ne connaisse jamais le vol, que « nous détestons, et qu’il soit toujours digne d’être Guarayo. " Je lui demandai ce qu’il désirait que je lui donnasse. « Donne-moi une hache et une serpe," me dit-il ; «donne une hache à sa mère et un couteau à son frère; ce sont les choses que nous estimons le plus et qui nous seront le « plus utiles, si quelque jour, pour fuir l’esclavage, nous sommes obligés de regagner la forêt d’oii nous sommes sortis. " Je lui donnai ce qu’il me demandait, et je devins propriétaire du jeune Indien. Je le fis immédiatement

1. Plus tard, une fois à Santa-Cruz de la Sierra, je fus, à mon grand regret, contraint, faute de fonds, de renoncer à ce projet et de renvoyer mes trois jeunes Indiens dans leur patrie respective.

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habiller. C était un enfant de huit ans, d’une figure charmante, très- spirituelle, à qui le nom de ris joyeux convenait parfaitement.

Le 25 Janvier, des chefs indigènes du Carmen de Moxos m’apportèrent, de la part de l’administrateur de cette mission, une lettre m’annonçant qu’il mettait à ma disposition quatre grandes pirogues. Trois jours après, je taisais mes adieux aux lions Guarayos. Je n oublierai jamais l’impression que produisit sur moi cette séparation. Le père Lacueva et tous les Indiens m’accompagnèrent au bord de la rivière, avec les démonstrations de la plus vive amitié. Tout était embarqué, mes rameurs n’attendaient plus que mes ordres pour fendre les eaux. Je jetai un dernier regard sur la rive, et j’aperçus le bon père Lacueva, les yeux en pleurs, étendant vers moi les mains du haut de la berge, pour me donner une dernière bénédiction, tandis que tous les Guarayos, leur chef en tête, me faisaient aussi leurs adieux dans les termes les plus touchans. Un premier méandre de cette rivière tortueuse me sépara de cette scène attendrissante; et, livré à mes tristes pensées, je m’étourdis comme d’ordinaire, en m’occupant de tout ce qui m’entourait, afin d’oublier la solitude dans laquelle je me replongeais.

Guarayos.

a5 Janv.

b Description des Guarayos et du pays quils habitent.

Répandus sur une quarantaine de lieues de longueur, les Guarayos habitent les sombres forêts qui séparent les provinces de Chiquitos et de Moxos, non loin des rives du Rio de San-Migueî, vers le 17.e degré de latitude sud et le 66.e degré de longitude occidentale de Paris. Au nombre de nulle environ, ils sont, indépendamment de quelques familles dispersées au sein de la forêt, divisés en trois villages, ceux de Trinidad, de l’Ascension et de Santa-Cruz, ou des religieux ont tenté de les amener au christianisme.

Us se souviennent encore par tradition d’être anciennement venus du sudest, probablement du Paraguay; ils se souviennent aussi d’avoir vécu avec les Chiriguanos, et de s’en être séparés à la suite de querelles. Quoi qu’il en soit, ils habitent les mêmes lieux depuis au moins trois siècles. D’après le curé de San-Xavier, quelques Guarayos auraient été, dès 1700, amenés de force a San-Xavier, d’oii ils se sauvèrent peu de temps après. Ce qu’il y a de certain, c est qu’en 1 71)0 le hasard les fit rencontrer, lors d’une expédition dont le but était d’ouvrir un chemin entre Chiquitos et Moxos1. Quand

1. Ces renseignemens et quelques-uns de ceux qui vont suivre, m’ont été communiqués par le père Lacueva.

Gua-

rayos.

les Guarayos, fixés alors près de la grande lagune entre l’Ascension et Trinidad, virent les Espagnols, ils s’enfuirent dans les bois, en criant : Ne nous tuez pas, nous sommes chrétiens. Un Nègre brésilien, qui entendait le guarani, le dit au commandant, qui les rassura et leur fit beaucoup de cadeaux. Il en prévint le gouverneur de la province, Don Juan Yerdugo, qui plus tard vint lui-même jusqu’à Santa-Cruz les visiter et leur apporter beaucoup de présens , afin de les déterminer à se faire chrétiens. Plusieurs se présentèrent à San-Xavier, où ils s’entendirent, en chiriguano, avec le curé, Don Gregorio Salvatierra, qui se passionna pour eux et voulut lui-même les aller convertir. Encouragé dans ce projet par le gouverneur de la province, le père Salvatierra fit en 1 793 construire, par des Chiquitos, l’église et les autres bâtisses de la réduction de San-Pablo, à huit lieues de San-Xavier , et suivi de cinquante Chiquitos armés il se rendit sur les lieux, afin d’en emmener de torce les Guarayos, en brûlant leurs villages, pour les empêcher d’y retourner. Il en amena environ trois cents, qui, peu satisfaits d’être ainsi retenus, retournèrent, six ans après, en 1793, dans leurs forêts, laissant à la porte de l’église les vêtemens qu’on leur avait donnés, et les cannes, signes des fonctions auxquelles on avait élevé leurs chefs, procédé digne en tout de la fierté qui les distingue.

En 1 807, le père Salvatierra et le doyen des chanoines de Santa-Cruz de la Sierra, Don José-Joaquin Yelasco, conçurent le projet d’aller de nouveau réduire les Guarayos chez eux, en ouvrant un chemin d’un côté à Moxos, et de l’autre à Santa-Cruz de la Sierra, par Bibosi1 2. Ils établirent, en effet, un peu au-dessus de Trinidad, sur la rive opposée du Bio de San-Miguel, sous le nom de San- Luis Gonzaga, un village qu’on abandonna trois ans plus tard. Le père Salvatierra ne renonça pourtant pas à son projet. En 1 81 1 , il bâtit à ses frais un autre village, sous le nom de San-Joaqum, a un quart de lieue de l’Ascension; mais voyant qu’il ne pouvait y réunir tous les Guarayos, il suivit les conseils de ceux-ci, et fonda en 1820 une réduction près du Rio de San-Miguel, à cinq lieues de distance de l’Ascension actuelle, sous

le nom de San-Pablo . 3

La même année, le gouverneur de Moxos, ayant voulu établir par eau des communications avec la province de Chiquitos , des pirogues atteignirent pour la première fois le pays des Guarayos. Ceux-ci, se voyant découverts

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