Planche 25, fig
3. C’est le Desmoncus rudentum , Palmiers , pl. 1 4 , fig. 3.
<832. A mon approche ils poussèrent de grands cris et me poursuivirent long-
Concep- lempa. ,
ci°n Comme les bestiaux abondent a Moxos, on fait le samedi, tous les quinze Moxos. jours, une distribution de viande aux Indiens. Au Carmen on tuait quinze bœufs; à Concepcion vingt-huit, en raison de la population. Je fus témoin de cette distribution instituée par les jésuites. Les pasteurs amenèrent les bestiaux , les abattirent et coupèrent la viande en autant de morceaux quil y avait de familles. Ces portions , placées par files sur des peaux étendues à terre, le cacique d’un côté et l’alferes de l’autre, ordonnèrent aux interprètes d’appeler toutes les femmes mariées par section, et chacune à son tour vint prendre sa ration, en passant au milieu d’une haie d e fiscales armés de leur fouet, pour faire la police. Après les femmes mariées arrivèrent les veuves, puis les jeunes filles et les enfans; mais comme il n’y avait pas assez de portions pour ceux-ci, on plaça sur les cuirs les pieds, les viscères et les intestins des bestiaux, dont ils s’emparèrent. J’admirai l’ordre rigoureux qui présidait à l’opération.
J’ai quelquefois eu l’occasion de parler de l’effronterie et de la iamiharité des urubus j, les parasites de l’homme civilisé et du sauvage. Dans cette circonstance, je m’amusai réellement à voir ces oiseaux venir avec une audace incroyable, comme pour recevoir aussi leur part. Ils étaient au milieu des Indiennes et leur disputaient souvent la possession d’un morceau de viande. L’un d’eux, facile à reconnaître parce qu’il boitait, montrait plus de hardiesse que les autres. Dès qu’il parut, les indigènes jetèrent des cris de joie, parce qu’ils s’en divertissaient et ne lui faisaient jamais de mal. Cet oiseau, depuis dix ans, n’avait jamais manqué une distribution. Il venait voler la viande jusque dans les paniers des Indiens.
On abat vingt-huit bœufs tous les quinze jours pour la distribution générale. A la fête de la mission la portion est doublée, et les administrateurs du collège ont de la viande fraîche tous les deux jours. Ces nombres, joints aux dépenses extraordinaires pour l’approvisionnement des pirogues, lorsqu’elles conduisent des personnages, présentent un total annuel d environ
neuf cents têtes de bétail. , '
Je fus témoin, un autre jour, de la remise par les Indiennes du fil quelles
avaient filé pour l’État. Le cacique se plaça à la porte d’entrée du collège, avec des balances destinées à vérifier si chaque écheveau de fil avait bien le poids exigé. Chaque Indienne, en entrant, y déposait le sien. Toutes , ayant ainsi passé, allèrent s’établir sous les corridors, pour mettre leur fil en
peloton. Au nombre d’environ cinq cents, elles représentèrent, suivant une liste d’appel , le fil , qu’on pesait de nouveau en en vérifiant la finesse , afin de châtier à coups de fouet les ouvrières qui en présentaient de trop gros. Chacune reçut, en échange de son peloton, un morceau de savon fabriqué dans la mission. Lorsqu’il fut question de punir toutes celles de ces pauvres femmes qui se trouvaient en faute, je parvins, à force de prières, à obtenir de l’administrateur leur grâce pour cette fois. Depuis le gouvernement de Don Marcelino de la Peña on ne châtie plus les femmes à Chiquitos ; mais à Moxos la rapacité des administrateurs et des curés y perpétue et même y multiplie les châtimens.
Le lendemain on fit une nouvelle distribution de coton. Les juges pesèrent le coton en grains et en formèrent de petits tas de vingt onces, placés en lignes sur une natte. Les femmes, appelées successivement par leur nom, vinrent le recevoir par tribus, chacune devant, quinze jours après, présenter à la place quatre onces de fil.
J’avais cru trouver les pauvres Indiens plus libres à Moxos qu’à Chiquitos; mais je m’étais trompé. A Moxos, ils n’ont pas un seul jour à eux, excepté le dimanche ou les jours de fêtes , entièrement consacrés aux actes religieux. Tout le reste de l’année on les suppose occupés pour le bien de l’Etat, tandis qu’en effet ils sont exploités par leurs administrateurs et par leurs curés , qui ne leur laissent pas un instant de repos. Les femmes sont pour ainsi dire moins ménagées que les hommes; ce qui nuit beaucoup à l’augmentation de la population. Jamais je n’avais vu, sous un gouvernement libre, plus d’esclavage et de despotisme. Il est bon de dire qu’avant mon voyage les chefs de l’Etat ignoraient complètement ce qui se passait dans ces provinces éloignées du centre et regardées en quelque sorte comme une possession des habitans de Santa-Cruz, fortement intéressés à cacher l’esclavage des indigènes.
Dans les missions de Moxos les Indiens passent beaucoup plus de temps à l’église qu’à Chiquitos. Les jeunes gens vont, le matin et l’après-midi, s’instruire sur la religion et à huit heures du soir on fait la prière en commun. Le samedi, suivant une coutume instituée par les jésuites, il s’exécute autour delà place, en l’honneur de la vierge, une procession devant laquelle dansent des Indiens ornés de plumes. Leur air grave contraste d’une manière piquante avec leur burlesque accoutrement. 1
1. Cette coutume de danser la tête couverte de plumes a été introduite partout dans le Pérou. Je l’ai citée à la Paz (tome II, p. 418), à Yungas (p. 431). Elle est générale sur les plateaux des Andes.
Concep-
cion
de
Moxos.
Concep-
tion
de
Moxos.
La mission de la Purissima Concepcion de Baures fut londée par les jésuites vers 4 7001 avec des Indiens de la nation Baurc, cpn étaient alors, avec les Moxos, les plus industrieux des indigènes de ces contrées. Ils connaissaient le tissage et étaient tous vêtus de tuniques de tissus de coton. Depuis son établissement cette mission n’a fait que s’améliorer. Elle est, ainsi que ses champs de culture , située sur un assez vaste terrain très-uni , exempt d’inondations , entouré de marais , de manière à en former une île. Cette île est à deux mille mètres d’une petite rivière appelée Rio Negro, par laquelle les Indiens vont à leurs champs et qu une vaste chaussée sepaie du Rio Blanco.
Les édifices se composent d’une belle église bâtie en bois et en terre, et du collège, bâtiment à un étage, occupant toute la périphérie d’une grande cour. De nombreux ateliers entourent d’autres cours. La place, assez grande, est aux quatre coins pourvue de chapelles , et le milieu en est occupé par une croix ornée de beaux palmiers cucich. Elle est environnée de nombreuses maisons d’indigènes bien alignées et placées de manière à ménager la libre circulation de l’air. Tout respire la grandeur , l’ordre dans cette mission , sans
contredit la plus belle de la province.
Les Indiens baures2 qui l’habitent sont généralement forts, robustes, bons, doux , mais si pusillanimes que la peur des châtimens les détermine à tout souffrir. Le cacique y est tout-puissant et s’y montre le plus exigeant des despotes. Il prend le titre de gouverneur et ne marche jamais sans être accompagné de son lieutenant et de son interprete. Les Indiens lui portent un grand respect et le craignent au dernier point; aussi, du plus loin qu’ils l’aperçoivent, ôtent -ils leur chapeau et se croisent -ils les bras sur la poitrine. 11 est vrai qu’on a vu ces chefs les punir par une cruelle fustigation de l’oubli de ce devoir. Comme les administrateurs et les curés ne s’occupent que de leurs intérêts prives, ils abandonnent tous Ictus droits aux caciques, qui le plus souvent ne se font pas faute d’en abuser. N étant retenus aujourd’hui ni par la religion, ni par les moeurs sévères des jésuites, ils boivent continuellement de la chicha de mais jusqu’à s enivrer, administrant
t. Elle n’existait pas en 1696, lorsque le père Eguiluz écrivait son Histoire de Moxos.
2. Ces Indiens sont divisés en un grand nombre de sections , correspondant sans doute aux differens hameaux dont parlent les anciens écrivains. A propos des Baures, le père Eguiluz, dans sa Relación de la mission apostólica de los Moxos, 1696, p. 24, dit qu ils se divisaient en 65 villages. Ces sections ou Parcialidades queje relevai, sont les suivantes : Gimoboconos, Hompaceboconos , Escriños, Timbábanos, Nipocenos , Coriceboconos , Choyinobenos , i tapi muy ii os , Taiamuinos , Chaquionos, Muchogeonos , Choro monos, Cabiripoyapenos , Abejunos, Aray amaños, Amoriciboconos, Paresabanos , Paromoconos , Abeabanos, Yoboconos.
cion
de
Moxos.
alors la justice suivant leur caprice. On a remarqué que les caciques de Con cepcion vivaient peu après être parvenus à cet emploi. Ils abusent tellement ConcPfl de l’abondance dont ils peuvent jouir, qu’ils tombent promptement dans l’obésité et détruisent bientôt leur santé. Ils sont si vains, si orgueilleux de leur position, qu’ils ne la changeraient pas pour un royaume.
Le grand laisser-aller des chefs conduit à des vices sans nombre une population dans l’enfance de la civilisation; aussi la corruption y est-elle portée au plus haut degré.
Les jeunes filles, entièrement nues jusqu’à l’âge de la nubilité, ne conservent aucune pudeur ; aussi ne se font-elles , plus tard , aucun scrupule de l’inconduite; d’ailleurs, depuis que les principes d’une saine religion ne les retiennent plus, elles sont revenues à la coutume primitive de leur nation, d’appartenir indifféremment à tous leurs parents.
Ces Indiens sont les plus industrieux de toutes les missions. Us fabriquent des tissus de coton fins et très-estimés dans la république. Les nappes peintes à la plume sont originales. Les hamacs sont très -beaux. Pour les tissus edurans ils ont des métiers grossiers ; mais les hamacs demandent ordinairement le travail assidu de six femmes pendant un mois ou deux, celles-ci les tissant à la main sur un grand cadre, en se plaçant trois de chaque côté.
J’ai souvent visité les ateliers de tissage, de peinture, d’ébénisterie , ou j’admirais leurs coffrets et leurs boîtes, charmans ouvrages en bois de palissandre (jacaranda), incrustés de la nacre brillante des coquilles d’eau douce.
On y fabrique aussi des lits de voyage, des malles, etc. D’autres ouvriers font de très-jolies choses en tresses de paille, comme des chapeaux et de petits nécessaires ; ils peignent des calebasses sur un vernis presqu’aussi beau que celui de la Chine; ils tournent des cocos, de manière à les convertir en boîtes élégantes, et fabriquent beaucoup de menus objets, avec la corne, l os ou les dents des caïmans. Ce sont les hommes les plus adroits de la province, et l’on s’étonne de la perfection de leurs travaux, en songeant qu’ils n’ont souvent d’autres outils que leurs couteaux. Le cacao, la canne à sucre et le riz sont, avec les tissus, les produits ordinaires de la mission.
Malgré tous mes efforts, l’administrateur me retint à Concepcion jusqu’à la fin du mois, sous prétexte de pluies continuelles, et je ne pus m’en éloigner que le I.er Mars. Je partis effectivement à mon grand contentement, ayant le plus grand désir de continuer mon voyage. A l’aube du jour je suivis la jetée, en me dirigeant sur Magdalena, située à vingt lieues au nord - ouest. Arrivé au Rio Blanco , on me passa en pirogue , ainsi
i.erMars,
mmmA-
Moxos.
que mes bagages. Pour les chevaux, on les contraignit à se jeter à l’eau et à nager jusqu’à l’autre rive; mais effrayés sans doute par les caïmans, très - nombreux dans ces rivières , ils reniflaient avec force , et l’un d’eux se noya, ce qui n’occupa pas beaucoup mes guides. A l’autre bord on sella de nouveau les montures, et je m’aventurai entre des bouquets de bois dans une plaine inondée jusqu’à la levée construite par les jésuites, pour traverser en tous temps les marais. Cette levée , des mieux tracée , me conduisit dans une grande forêt peuplée de palmiers motacus et d’arbres variés d’une magnifique venue, qui couvraient un sol sablonneux rempli de terrain noirâtre, très- propre à la culture. Quatre kilomètres plus loin, je rencontrai une nouvelle digue d’environ huit kilomètres de longueur, tracée au milieu d’un immense marais. Le ciel était fortement chargé. Les nuages s’ouvrirent à la fin, et je reçus, pendant près de deux lieues, des torrens de pluie, avant d’arriver au Guacaragé. Rien ne peut égaler la force et l’abondance de ces averses, où dans un instant la terre est couverte de quelques centimètres d’eau, qui s’écoulent ensuite lentement. Au port du Guacaragé, situé sur le Rio de ce nom, je rencontrai une maison, et la plus grande partie des pirogues de la mission de Concepcion. Ce lieu sert de point de départ pour les missions de Moxos ou du Mamoré, les détours du Rio Blanco ne permettant pas de le suivre, sans passer le double de temps en route.
Me trouvant encore à douze lieues de Santa-Magdalena, après m’être changé , je m’embarquai sur le Rio Guacaragé, assez large pour permettre une navigation facile; il coule au milieu des plaines inondées, entièrement dénuées de bois, et se réunit, trois lieues plus bas, au Rio de San-Miguel, que j’avais laissé en me rendant au Carmen1, et qui, au-dessous de cette jonction, prend le nom de Rio Itonama. Au confluent cette rivière est très-large ; ses rives sont dépourvues d’arbres , et elle coule au sein de plaines immenses , alors en partie inondées, de l’aspect le plus triste, mais devant offrir des prairies magnifiques , lorsque les eaux se sont retirées. Ln approchant de Santa-Magdalena, elle devint plus tortueuse, et l’on rencontre des plaines moins noyées, couvertes de milliers de bestiaux, les estancias de San-Antonio et de San-Miguel se montrant alors de chaque côté. Je vis sur la berge beaucoup de cabiais et de caïmans , les seuls hôtes de ces lieux ; et j aperçus de loin la mission, à laquelle j’arrivai promptement, mes rameurs ayant