‹ Voyage dans l'Amérique méridionale (volume 2)Chapitre 56 sur 240 · Tome II , p · texte numérisé non relu

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4. Les champs des Indiens sont très-éloignés , au confluent du Rio Machupo

et du Rio Itonama.

objets qua Concepcion, et les habitans, au nombre de 690, également de la nation Baures1, y ont en tout des mœurs identiques.

J’aurais pu, de San-Joaquin, remonter le Rio Machupo et me rendre directement, en quelques jours, à San-Pedro. Je pouvais encore, dans cette saison, traverser la plaine jusqu’à la mission d’Exaltacion ; mais ce prompt voyage n’aurait pas rempli mon but. Je ne voulus prendre aucune de ces routes, préférant faire cent lieues de plus, en descendant le Pvio Machupo, afin de voir par moi-même le cours du Rio Iténes ou Guapore, et le confluent dè cette vaste rivière avec le Mamoré, le plus grand cours d’eau de la province. Je n’ignorais pas les difficultés de ce long voyage, surtout dans cette saison. Habitué à ne rien redouter, je ne balançai pourtant pas à l’entreprendre. Pourvu des meilleures pirogues, accompagné des meilleurs rameurs de ces régions, je me disposai au départ, après être resté deux jours seulement à San-Joaquin.

Je voguai tout le jour sur le Pvio Machupo, en le descendant au nordnord-est. Ses rives étaient couvertes de bois épais , offrant les signes de la plus active végétation. L’aspect sauvage , mais varié , de ces solitudes ne manquait ni de grandeur , ni de pittoresque. D’un côté le vert sombre des forêts , les méandres multipliés de la rivière , les troupes de singes , les nombreux dauphins qui voyageaient autour de nous; de l’autre, la multitude d’oiseaux de rivage et d’oiseaux terrestres , tout venait animer le spectacle et le rendre intéressant. Il n’était pas jusqu’à cette alternance de soleil brûlant et d’averses torrentielles qui n’eût quelque charme, en rompant la monotonie de ces régions inhabitées. Le soir je m’arrêtai sur la berge, où la pluie, à laquelle je fus exposé, ne me parut pas aussi agréable que pendant le jour.

Le soleil n’était pas encore sur l’horizon queje voguais déjà, mais vers sept heures je fus arrêté par un spectacle affreux. Je rencontrai la pirogue de quelques Indiens de Magdalena, envoyés par leur administrateur pour faire brûler les branches d’une certaine espèce d’arbre , afin d’en recueillir la cendre , dont on tire la potasse nécessaire à la fabrication du savon. Ces Indiens, dépourvus d’armes, étaient campés déjà depuis plusieurs jours et avaient commencé leur travail. Il paraît qu’un jaguar affamé était venu les attaquer pendant la nuit et qu’à i’improviste il s’était jeté sur l’un d’eux, couché dans son hamac, et l’emportait, lorsqu’à ses cris et à ceux

San-

Joaquin.

iq Mars.

t. Les sections de la mission sont au nombre de cinq : les Paschiono , Caparebocono , Tacarano, Abeabano, Tocono.

des autres le jaguar l’avait laissé expirant sur la place, la tête toute fra- ~ ~ cassée, et s’était retiré. Je trouvai les Indiens dans la plus grande consternation , entourant leur camarade blessé , qui mourut quelques instans après. Je les engageai à laisser ce lieu , afin de ne pas attendre la nuit suivante , où sans aucun doute ils recevraient une seconde visite , et je déplorai cette mesure absurde qui , sous prétexte de prévenir des rixes avec les Espagnols , après l’affaire de San -Pedro, dont j’aurai l’occasion de parler plus tard, a enlevé leurs armes à des hommes constamment exposés aux plus grands périls dans les déserts infestés de bêtes féroces.

La rivière, large de plus de cent mètres, conservait le même aspect; elle recevait seulement sur ses rives un grand nombre de petits ruisseaux servant à verser le trop plein des eaux des plaines. A midi j’étais arrivé sur un point où les deux rives étaient semées d’un grand nombre de champs appartenant aux Indiens de San-Ramon et de San- Joaquin, et tout annonçait le terrain le plus fertile du monde. Comme j’avais déjà remarqué, d’après l’élévation des berges au-dessus de la rivière, que, sur une longueur immense, les deux rives sont propres à la culture, je m’étonnai de ne pas trouver ces champs plus rapprochés des missions. A deux heures j’atteignis le confluent du Rio Itonama et du Rio Machupo, qui continue encore, sous le nom de Rio Itonama , jusqu’à se réunir au Guaporé ou Iténes. J’aperçus alors, au nord, au-dessus des arbres, des montagnes qui me firent éprouver une grande satisfaction , n’ayant vu que des plaines depuis mon départ de Chiquitos. C’était le prolongement occidental de la Sierra del diamentino. De ce point, des dauphins très-nombreux se jouaient sur les eaux, et je découvris, dans un trajet de quelques lieues, trois espèces de palmiers que je n’avais pas rencontrés ailleurs1. Maigre ce retard, je débouchai avec plaisir, veis cinq heures, dans le Rio Iténès, l’un des deux plus grands cours d’eau de Moxos, qui réunit à lui seul toutes les rivières de la province de Mato-Grosso , du Rrésil , et celles des régions nord et ouest de la province de Chiquitos. En voyant au confluent la rive gauche du Rio Itonama elevee au-dessus des eaux, je fus d’abord étonné qu’on n’y eût pas fondé un village, mais le souvenir des nombreuses discussions entre les Portugais et les Espagnols sur les limites des deux puissances, m’en donna de suite le motif.

1. Maximiliano, regia, Martius, Palmiers, pi. 15, fig. 2; Bactris socialis, Martius, Palmiers, pi. 14, fig. 2 , etc.

§. 3. Forte do Principe de B eirá ( Brésil ) et navigation sur le Bio

Iténes ou Guaporé.

L’Iténès a , dans cet endroit , près de deux kilomètres de largeur ; ses eaux majestueuses coulent avec rapidité au milieu de rives boisées, d’îles couvertes d’arbres de l’aspect le plus pittoresque. J’aperçus en face de l’autre côté un poste de Brésiliens vers lequel je me dirigeai, en luttant contre le courant. Chaque pirogue avait son tambour et son fifre, qui ne cessèrent de se faire entendre durant la traversée, afin de prévenir qu’elles transportaient une personne de considération. Cette musique à moitié sauvage, mêlée au bruit produit par le courant du Rio Itonama, se heurtant contre le courant du Rio Iténès et y produisant une véritable barre agitée, avait quelque chose de singulier et de saisissant à la fois.

Le poste était occupé par un sergent et quatre soldats , qui avaient ordre de ne laisser passer personne sans en référer au commandant du fort de Beira, situé deux lieues plus bas. J’écrivis de suite au commandant, pour lui demander la permission de passer devant le fort, les Brésiliens se regardant comme les maîtres de tout le cours de la rivière, quoique la Bolivia possède la rive gauche en toute propriété. En attendant la réponse à ma lettre, je m’établis dans la hutte, oii les pauvres soldats me reçurent de leur mieux. A moitié vêtus, ils semblaient être dans la plus grande misère. Ordinairement pour toute ration on donne à chacun d’eux, par jour, une poignée de farinha de pao (farine grossière de manioc), et tous les huit jours quelques cartouches , avec lesquelles ils doivent aller dans la forêt épier et chasser les tapirs, afin de s’en nourrir. En dînant, le soir, je partageai mes provisions avec les soldats. Ils en parurent enchantés , et j’entendis l’un d’eux raconter à ses camarades revenus de la chasse , qu’il avait mangé de la viande de hœuf avec des bananes, les exclamations dont il accompagnait son récit, me firent penser qu’un tel repas était pour lui un très-grand extraordinaire.

La réponse arriva dans la nuit. Le commandant m’annonçait que le lendemain il m’enverrait recevoir par des officiers. Je les attendis en vain, et vers neuf heures du matin, je commençais à m’ennuyer d’être pour ainsi dire prisonnier, lorsqu’un nouvel exprès m’apprit que les officiers ne pouvaient pas venir faute de barque , et que j’avais la permission de me rendre directement au fort. Je n’attendis pas davantage et voguai. Je passai entre deux îles , admirant la beauté de la rivière et les montagnes qui en dominaient sa

Fort de Beira.

rive droite. Je vis de loin flotter le drapeau brésilien sur le foit cuire , entoure de fossés et flanqué de quatre bastions, très-bien construit par un ingénieur européen avec les grès rouges de l’époque carbonifère qui composent les montagnes environnantes. Ce drapeau me rappela, malgré moi, le blocus de Montevideo en 182G, le fort San-José et mon emprisonnement pour une observation barométrique1. Mes Indiens firent retentir les échos de leurs flûtes et de leurs tambours et je touchai la rive, oit trois officiers m’attendaient : l’un d’eux presque blanc , les deux autres mulâtres. Ils me reçurent de leur mieux et me conduisirent chez le commandant, ayant le grade de sous-lieutenant, mulâtre très-foncé, qui m’accueillit avec les plus grandes marques de distinction , et , sous prétexte de me faire plus d’honneur , me donna une chambre dans sa propre maison, tout en plaçant a ma porte une sentinelle, chargee de le prévenir de mes moindres mouvemens. D’autres sentinelles étaient près de mes pirogues; d’autres surveillaient le reste de ma troupe, et le fort en fut également couvert jour et nuit : tout cela dans la crainte queje ne pusse apercevoir le fort.

Je restai au Forte do Principe de Beira quatre jours , pendant lesquels le commandant fit de son mieux pour me bien recevoir , sans toutefois jamais me laisser voir sa femme, suivant en cela les coutumes de ses compatriotes. Je le priai de me faire harponner un dauphin, et les ordres furent donnés à cet effet. J’aurais bien voulu sortir pour parcourir les montagnes voisines et prendre une idée de la géologie du pays ; mais ce n était pas chose facile. Il se trouvait toujours de nouveaux empêchemens, élevés parla défiance du commandant. Enfin , après avoir employé tous les moyens , j obtins qu’on me conduirait sous escorte dans la campagne des environs, ou je pus observer seulement dans la direction qu’on m’avait permis de visiter. En comparant ce caractère défiant des agens brésiliens a la franchise coi diale des Espagnols, je m’étonnai de trouver en contact et provenant dune origine commune, deux nations si différentes sous le rapport des relations.

Je visitai des bois immenses remplis de palmiers et vis que les collines en amphithéâtre s’élèvent peu à peu vers le nord-est, et que le point culminant de la chaîne est beaucoup plus éloigné queje ne l’avais pensé d abord. La campagne, partout composée de détritus de grès, est peu productive poui l’agriculture, certaines parties des rives du Rio Itenès étant seules susceptibles de donner de beaux produits agricoles.

Le troisième jour on m’apporta un dauphin qu’on venait de harponnei.

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