‹ Voyage dans l'Amérique méridionale (volume 2)Chapitre 57 sur 240 · Tome I.er, p · texte numérisé non relu

Tome I.er, p

Je le payai largement, en en demandant un second. Au comble de mes vœux 1832. je me mis à étudier ce singulier animal. C’était une femelle, qui resta plus de For("~ six heures vivante; elle était sur le point de mettre bas; ses mamelles étaient deBeirasaillantes et pleines de lait. Je fus frappé de la forme de ses dents, et surtout de trouver son museau couvert de poils frisés, ce que n’ont jamais les dauphins marins. Cette capture me donna deux individus, en comptant le jeune prêt à naître, que je pus faire préparer.

Les caïmans sont très-friands de la chair des dauphins. Lorsqu’on préparait la peau du mien, l’huile qui s’en séparait par le lavage surnageait sur l’eau de l’Iténès et fut transportée par le courant. Les caïmans de la rivière

en furent alléchés, et un très-grand nombre vint aux environs. L’un d’eux,

de plus de cinq mètres de longueur, nous observait à vingt pas du rivage, en montrant, comme à l’ordinaire, le bout de son museau et l’orbite saillant de ses yeux. Je lui envoyai une balle, qui l’atteignit; furieux, il s’avança contre moi avec la plus grande précipitation; mais, au moment où il paraissait sur la berge, je lui adressai presqu’à bout portant une seconde balle, qui lui fracassa la tête, et il s’enfonça sous les eaux. Le lendemain il était mort à la surface; mais je ne pus rien en faire, faute de moyens de le transporter dans les montagnes que j’avais à franchir pour me rendre à la côte du grand Océan.

J’avais appris que le commandant était doué d’une très -belle voix; je le priai de chanter ; mais il me dit que le même soir il préparait la représentation générale d’une fête qu’il voulait donner à l’occasion du couronnement de Pedito II, empereur du Brésil. Effectivement le soir de jeunes mulâtres vinrent danser la contre-danse brésilienne , beaucoup plus gaie que la contredanse espagnole. D’autres individus dansèrent le fameux Batuqué, pour lequel il faillit y avoir une révolution à Cuy aba en 1831, parce que l’évêque l’avait défendu. C’est la danse la plus indécente qu’il soit possible d’imaginer, transportée sans doute des côtes d’Afrique avec les nègres. Les Brésiliens de ces contrées en font leur plus grand amusement , ce qui prouve peu en faveur de leurs mœurs. Le commandant voulut bien chanter en s’accompagnant de la mandoline aux cordes métalliques. Je fus aussi surpris de la beauté de sa voix que de l’excellente méthode de son chant. C’était sans contredit la plus belle voix que j’eusse entendu depuis mon séjour en Amérique.

La rivalité et les querelles qui n’ont cessé d’exister entre les nations portugaise et espagnole sur les délimitations de leurs possessions respectives en Amérique, ont toujours empêché les Espagnols d’habiter les frontières. Ne s’occupant que des mines, méprisant l’industrie et le commerce, l’Espagne

1832. a de tout temps beaucoup trop négligé les sources de prospérité à venir quelle avait sous la main. Il n’en a pas été de même des Portugais, qui profitèrent de Beira. ces dispositions pour s’emparer de toutes les grandes voies de communication, en construisant des forts, de manière à rester les seuls maîtres de la navigation intérieure. C’est ainsi qu’après les divers traités , et surtout après celui de 4 777, ils construisirent le fort de la Coïmbra, sur le Rio du Paraguay, et le Forte do Principe de Beira , sur le Rio Iténès ou Guaporé, afin de s’approprier le commerce de l’Amazone et du Para. On entretient dans ce dernier fort une garnison aujourd’hui réduite à une trentaine d’hommes. Il fut dès l’origine un lieu de déportation , où l’on exila les assassins. On y envoie encore aujourd’hui les condamnés politiques; aussi ne craint-on pas de les y abandonner presque sans ressources. Le village de Santa-Rosa, qui en dépendait, était primitivement éloigné d’une demi-lieue; mais actuellement les maisons en sont rangées sur une ligne au nord et dans son voisinage immédiat. La population, composée de 400 âmes1, est un mélange de nègres et

1 je n’avais pas pu obtenir du commandant un renseignement positif sur la population de ce lieu; mais le hazard mit entre mes mains beaucoup de journaux brésiliens, et l’un d’eux, publié à Cuyaba en 1831, me donna la statistique suivante de la capitanía générale de Cuyaba ou Mato- Grosso en 1830. Dans cette immense province il y a deux villes ( ciudad ), deux petites villes {villas), six bourgs, cinq villages, deux missions, trois forts, en tout vingt lieux peuplés et 30,702

habitans , ainsi distribués.

Feux.

Malo-Grosso, ville • 419

Cuyaba , idem 1781

Diamentino , petite ville 481

Villa Maria, idem 165

San-Pedro del Rey Poconey, bourg. . 68

Pilar, bourg

Santa-Ana, idem 14

San-Francisco, idem 21

San-Vincente, idem 103

Rio Grande, village ....... 24

Camapoa, idem 9o

Albuquerque , idem 19

Jaurû, idem 132

Casalvasco, idem 145

Santa-Ana da Chapada, mission. . . 127

Nuestra Señora da Misericordia, idem. 299

Coimbra, fort 27

Miranda, idem 33

Principe de Beira , idem 73

y compris les environs, population indienne.

Habitans.

145; c’est le fort qui défend la navigation 245 du Rio du Paraguay.

Total . . . 4690

de mulâtres, qui font quelque commerce avec les gariteas de passage, espèce de grands bateaux pourvus d’une tente, qui partent trois ou quatre fois l’année du Para, remontent le Pùo Madeiras, et ensuite le Guaporé jusqu’à Mato- <3(“ Beira Grosso. L’une de ces barques était alors au port, et j’y achetai quelques bouteilles de vin de Porto , venues d’Europe par cette voie.

Je voulus obtenir des renseignemens sur la navigation de l’Amazone jusqu’au fort de Beira; mais, trouvant que le capitaine de la barque montrait par système une si grande réserve, je dus, pour atteindre mon but, recourir à des moyens détournés. Ces barques à fond plat sont de la portée d’une chaloupe de vingt-cinq à trente tonneaux; elles pourraient être bien plus grandes, vu la profondeur des rivières , sans les nombreux rapides du Rio de Madeiras , qui obligent constamment à décharger les barques et à les traîner à terre sur des rouleaux. C’est du reste la seule difficulté de cette navigation, la rivière offrant partout, au-dessus et au-dessous des rapides, la profondeur nécessaire aux plus grands bateaux à vapeur. Avec les difficultés actuelles, les gariteas, en partant du Para, vont à la voile et à la rame jusqu’à l’embouchure du Rio de Madeiras; elles remontent à la rame jusqu’aux premiers rapides. Là commence le travail. On est obligé de les décharger et de les traîner à terre jusqu’au-dessus de ces obstacles, qui se renouvellent vingt et quelques fois, en faisant perdre beaucoup de temps. Au-dessus du dernier rapide elles vont péniblement à la rame jusqu’au confluent du Rio Iténès et du Mamoré, et de ce point jusqu’au fort de Beira, où elles renouvellent leurs vivres, pour remonter ensuite jusqu’à Mato-Grosso. Comme cette navigation demande une année de l’instant du départ jusqu’au retour, on préfère généralement, à Guyaba, tirer par terre de Rio de Janeiro ou de Santos les marchandises de valeur, en leur faisant faire huit cents lieues à dos de mulet, et l’on ne réserve pour les gariteas que les marchandises lourdes. Néanmoins, trois ou quatre de ces barques remontent annuellement du Para à Mato-Grosso et tirent un bon parti de leur cargaison. J’appris d’un des matelots qu’ils ensemencent, en allant, des champs sur la route entre les rapides, et qu’ils en profitent au retour. Lorsqu’on voit l’Amérique du nord sillonnée en tous sens de nombreux bateaux à vapeur et de chemins de fer, on a lieu de s’étonner que les nations qui ont colonisé l’Amérique méridionale soient restées si fort en arrière, en n’entrant nullement dans la voie du progrès. Espérons que les anciennes idées des colons portugais feront place, chez les Brésiliens, à des vues larges, étendues, propres en même temps à vivifier le commerce et à propager la civilisation dans ces pays sauvages.

Page 1