‹ Voyage dans l'Amérique méridionale (volume 2)Chapitre 64 sur 240 · Voyez Homme américain · texte numérisé non relu

Voyez Homme américain

San-

Pedro

dc

Moxos.

un simple morceau de bois aiguisé aux deux extrémités , au milieu duquel est attaché le lacet. Us s’avancent vers le caïman; celui-ci, pour saisir le bras du nageur, ouvre sa large gueule, où le chasseur, profitant de ce mouvement, introduit , en le redressant perpendiculairement , son morceau de bois , que l’animal s’enfonce ainsi dans les deux mâchoires, en les refermant. On le tire ensuite à terre avec le lacet. Cette chasse amène souvent des malheurs, et peu d’années se passent sans qu’il périsse quelques Canichanas.

En parcourant la fonderie, j’entrai sous un hangar, où je vis entassées toutes les sculptures de l’ancienne église des jésuites. Je remarquai surtout une chaire et un confessionnal encore entiers, qui, par une profusion de sculpture telle que la surface en est entièrement couverte , feraient l’ornement de nos temples. J’en fus réellement étonné, et la curiosité me porta à m’en approprier un morceau que je vis détaché par terre.1

J’entrai dans l’église, qui me parut très -mal bâtie et surchargée outre mesure d’images de saints et d’ornemens d’argent. J’y reconnus pourtant avec plaisir plusieurs statues en bois, sculptées en Italie par les meilleurs maîtres du siècle dernier. L’église était préparée pour les exercices de la semaine sainte, et j’éprouvai une sorte d’effroi en voyant au moins vingt groupes de statues, presque de grandeur naturelle, représentant toutes les scènes de la passion. Ces groupes, peints, occupaient le milieu de l’église. On y voyait la flagellation, le couronnement d’épines, la voie douloureuse, et enfin, la crucifixion. Les Espagnols en général exagèrent tout ce qui tient à l’extérieur de la religion ; aussi , à peine reconnaît-on des traits humains , au milieu des plaies et du sang dont les statues sont couvertes. Peut-être étais-je mal disposé, mais cet affreux spectacle me saisit réellement d’horreur. Je partageais peu l’exaltation avec laquelle le curé me vantait chacun de ces groupes , en me répétant, sous toutes les formes, que la vraie religion n’existait plus quà Moxos.

Après les vêpres, une troupe d’indiens, vêtus d’une manière burlesque, de rouge ou d’autres couleurs vives , et remplissant le rôle de j uifs , parcouraient la mission à pas lents, en cherchant Jésus-Christ. Ils se divisèrent en plusieurs troupes , et partout oii ils passaient , le peuple se prosternait devant eux. Le soir la troupe se réunit de nouveau et se mit en marche accompagnée d’une musique des plus tristes. L’accord lugubre des tambours détendus, des flûtes aux accens plaintifs et d’un autre instrument, dont sortaient

î . Je le possède encore dans ma collection américaine.

des sons bas et tremblottans 1 , produisit sur mon être un effet que je ne saurais définir. Tout mon système nerveux en était ébranlé, et je n’aurais pu le supporter long-temps. Le curé me dit que les tambours représentaient le bruit causé par la populace acharnée contre Jésus -Christ, que les flûtes simulaient des cris , tandis que les calebasses imi taient le tremblement de terre.

Le Lundi -Saint, malgré le très -grand malaise que j’éprouvais, je résolus de laisser San-Pedro, afin d’aller à San-Xavier, situé à douze lieues au sud. Je montai à cheval pour traverser la plaine inondée jusqu’au port, distant de près de deux lieues. Chaque fois que j’entrais dans l’eau , j’éprouvais une sensation très-désagréable, nouvelle pour moi. L’administrateur avait eu, pourtant, la précaution d’envoyer, sur un des bras très-profond de la rivière de San -Juan, des Indiens avec des cuirs secs, afin de me la faire passer en pelota, c’est-à-dire en relevant les coins du cuir et les attachant de manière à former une nacelle carrée , où le voyageur doit s’asseoir, tandis qu’un Indien le traîne à la nage de l’autre côté. Ce bateau vacillant, où l’on ne peut exécuter aucun mouvement sans craindre de le voir s’enfoncer, me rappela le même mode de navigation en usage dans la province de Corrientes2. Malgré ces précautions, j’arrivai tout mouillé au port, d’oû je commençai à naviguer sur le Mamoré , en le remontant. Cette vaste rivière m’offrait absolument le même aspect qu’au - dessous de San-Pedro, c’est-àdire quelle était bordée de terrains modernes et de marais, où j’entrai plusieurs fois, afin de m’abréger le chemin et de rompre plus facilement le courant.

Mission de San-Francisco-Xavier,

La fièvre la plus forte me prit en route et je luttai avec le frisson pendant deux heures, ne voulant pas interrompre mes relevés à la boussole; enfin je laissai le Mamoré sur sa rive droite, et j’entrai dans un vaste marais, sur les bords duquel je trouvai le port de San-Xavier, marqué seulement par un hangar ouvert à tous les vents, où je dus coucher sur la terre et essuyer un accès de délire si violent, que mes compagnons de voyage furent contraints de me veiller toute la nuit, dans la crainte de me voir courir la campagne. Comme cet accès avait été beaucoup plus fort que le premier et

1. Cet instrument s’emploie seulement dans cette circonstance : il est formé d’un long tube, à l’extrémité duquel est fixée une grande calebasse. On souffle dedans d’une certaine manière.

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