Voyez t. I.er, p
San-
Pedro
de
Moxos.
i5 Avril.
1832. que je savais que ces fièvres laissent rarement passer le quatrième ou cinquième jour sans emporter le malade, instruit dès ce moment de la marche
Mamoré. intermittente de la maladie, je résolus de l’arrêter aussitôt après mon arrivée. J’avais avec moi une petite pharmacie, oh le sulfate de quinine n était pas oublié. Le lendemain matin , ne me sentant pas assez fort pour monter à cheval, je suivis le marais en pirogue et j entrai dans un petit ruisseau qui me conduisit à travers la plaine inondée jusqu’à la mission de San- Xavier, dont tous les habitans blancs vinrent me recevoir, en me faisant beaucoup d’excuses de ne pouvoir, à cause de la semaine sainte, m’accompagner avec la musique et sonner pour moi les cloches, ce dont je les dispensais avec grand plaisir. Je reçus , du reste , 1 accueil le plus empresse du curé et de l’administrateur, qui me prodiguèrent les attentions les plus
délicates.
,7 Avril. J’avais plusieurs fois expérimenté, sur des Indiens atteints de la même fièvre que moi, l’usage et l’effet du sulfate de quinine, administré pendant ou entre les accès; et je m’étais assuré que pendant 1 accès 1 action en est bien plus prompte et plus efficace. Je résolus donc de suivre cette deinieie manière. Pour me trouver en mesure, je me purgeai le mercredi matin et j attendis l’accès, qui avança d’une heure au moins. Je divisai trente grains de sulfate de quinine en trois doses ; je pris la première délayée dans une cudleree de vin, au plus fort du frisson, qui cessa presqu’instantanément; la seconde au moment ou le délire commençait, et la troisième, quand vint la transpiration. J’abrégeai ainsi l’accès de moitié et j’arrêtai la fièvre, qui ne îevint plus. J’avais le délire pendant les cérémonies religieuses du Mercredi-Saint. De ma chambre, située sur la place contre l’église, j’entendais la musique lugubre, les coups redoublés que se donnaient les Indiens et leurs ci is de douleur. Tout cela, joint à l’image que je me faisais du spectacle des pénitens ensanglantés , devint pour moi comme un lourd cauchemar qui m oppressait horriblement, en ajoutant d’autant a ma souffrance.
Le mardi et les jours suivans des Indiens parcoururent la mission déguisés en juifs. Le mercredi presque tous les habitans s’imposèrent un jeune des plus rigoureux, qui consiste à ne prendre absolument rien jusqu’au dimanche; c’est ce qu’on appelle jeûner au traspaso. L’église, comme à San -Pedro, était remplie de groupes de statues. Malgré l’entière prostration de mes forces, je voulus tout voir, tout entendre. Avant le coucher du soleil, le cuié commença , dans la langue inoxa , un sermon , à la fin duquel les hommes et les femmes se frappèrent la poitrine de coups de poings si vigoureusement
appliqués, que les voûtes de l’église en retentirent long -temps. C’était un roulement de sons caverneux, dont l’ensemble faisait frémir. A la nuit, la procession sortit. On y portait les différais groupes de statues , et tous les habitans , le dos nu , sans distinction de sexe ni d’âge , se donnaient des coups de fouet de cuir à gros nœuds , tandis que quelques autres , suivant les pénitences qui leur étaient imposées, se déchiraient le corps avec des fouets garnis soit de morceaux de verre aigus , soit de crocs de fer , qui pénétraient assez profondément dans les chairs pour que les patiens fussent obligés de les en arracher avec efforts, en faisant ruisseler le sang autour d’eux. À la suite de la procession, qui fit très-lentement le tour de la place, venaient une foule de pénitens sans doute plus coupables que les autres , dont la vue me fit horreur. Les uns traînaient péniblement une énorme pièce de bois, au moyen d’une corde attachée à la ceinture, dont les nœuds, faits exprès, pénétraient dans la chair, et se martyrisaient avec des crampons de fer aux jambes ou à coups de disciplines armées de pointes; les autres portaient une grosse poutre sur les épaules , leurs bras attachés en croix , et faisaient le tour de la place sur leurs genoux nus. Je ne pus long -temps supporter ce spectacle réellement épouvantable, et je revins tout tremblant chez moi, outré de voir ainsi perpétuer, par le fanatisme des curés, ces atroces abus d’une religion de paix et de miséricorde.
A peine étais -je rentré dans ma chambre, que mon jeune Guarayo, Mbuca o ri l, s’y réfugia en me criant, dans son mauvais espagnol : No esta bueno! mucha sangre, mucho malo éstos hombres! Guaramos mucho buenos no hay azotes, no hay sangre! (Ce n’est pas bon, beaucoup de sang , ces hommes sont médians ! les Guarayos sont meilleurs , ils 11e s’ensanglantent pas à coups de fouets ! ). J’eus beaucoup de peine à le rassurer et à le renvoyer joindre ses petits camarades. Pour moi j’étais sur les épines pendant cette scène, qui dura près de deux heures, et je ne pus dormir, poursuivi que j’étais par ces horribles images.
Le Yendredi-Saint les cérémonies furent les mêmes, à l’exception du sermon, qui roula sur l’agonie de Jésus -Christ. A l’instant oii l’on peignait le Christ sur le point d’expirer, l’église retentit de nouveau des coups que se donnèrent les fidèles et auxquels se mêlaient les cris de douleur , les sanglots des hommes et des femmes, qui, dans le plus grand désespoir, se tordaient les bras , s’arrachaient les cheveux et se meurtrissaient la poitrine et le visage ,
San-
Xavier
de
Moxos.
Avril.