‹ Voyage dans l'Amérique méridionale (volume 2)Chapitre 69 sur 240 · Padre de Eguiluz, p. 21 et suiv · texte numérisé non relu

Padre de Eguiluz, p. 21 et suiv

Trinidad

de

Moxos.

qu’ils faisaient de leurs fonctions et de leur autorité contre les pauvres indigènes, qu’ils exploitaient comme des esclaves. Ayant tous été pris en faute, ils furent sur-le-champ destitués, et la capitale se trouvait pour ainsi dire en révolution. On n’entendait que plaintes et propos acrimonieux ou violentes menaces contre le chef de la province. J’avais vu, dans mon voyage, les administrateurs de toutes les missions. Tous venaient me visiter à chaque instant, et ma position était réellement difficile , au milieu de tant de mécontens , dont les propos pouvaient me compromettre. En prétextant mon indisposition, j’abandonnai la table commune et me fis servir dans ma chambre, ce qui m’isola davantage et me permit de garder une complete neutralité.

À l’arrivée de chacune des pirogues , une multitude de petits marchands venus à cet effet de Santa-Cruz et de Cochabamba, cherchaient à qui mieux mieux à tromper les pauvres Indiens , qui n’avaient nulle connaissance de la valeur des objets qu’on leur donnait en échange de leurs marchandises, consistant principalement en cacao.

Si le moment était peu favorable pour goûter la tranquillité a Trinidad, il m’offrait au moins une occasion unique de comparer entre elles, sur un même point, les traits des diverses nations du pays. En effet, la mission était remplie d’indigènes de toutes les nations , chacune parlant sa langue propre. Le robuste Canichana aux traits féroces contrastait avec le grêle Itonama , le plus poltron du pays. Les traits doux , la demarche séi ieuse des Cayuvavas différaient encore de ceux des Moxos et des Baures, si bien nourris. Cette réunion fortuite me permit donc de faire beaucoup d’observations ethnologiques comparatives sous le rapport physique et moral. Les langages si diversifiés de ces hommes nés sur un territoire assez restreint, avaient quelque chose de mystérieux. Comment, en effet, dans la même plaine, coupée partout de canaux, et dès -lors de chemins naturels, des hommes ont -ils pu s’isoler assez complètement les uns des autres, pour pailei des langues dont aucun des mots ne se ressemble? S’ils sont arrives lors de migrations anciennes de diverses parties du continent, pourquoi ne retrouve-t-on pas , chez eux , des mots provenant des langues les plus répandues ailleurs? Je faisais souvent ces réflexions, en écoutant, les uns à coté des autres , les Movimas à la langue dure , remplie de sons composés de consonnes, et les Baures au langage doux et harmonieux. Du reste, au moyen des vocabulaires que j’avais écrits de chacune de ces langues, je pouvais m’assurer des énormes différences qui les distinguent.

Quoique toujours convalescent et d’une grande faiblesse, je conçus le

projet de remonter des plaines de Moxos vers la Cordillère, dans le double but de traverser cette chaîne sur un nouveau point, en étudiant la géographie jusqu’alors inconnue du versant oriental, et de me trouver à Cochabamba avec le président de la république, afin de lui soumettre mes idées sur les améliorations et la réforme qu’on pourrait faire dans l’administration générale de la province de Moxos pour le bien-être particulier des habitans. En conséquence, ayant été à portée d’apprécier l’excellent caractère des Cayuvavas, je demandai au gouverneur des pirogues et des rameurs d’Exaltacion , et je m’occupai des préparatifs de ce long et pénible voyage d’au moins trois à quatre cents lieues, au sein de pays sauvages les plus accidentés du monde.

Le \ 0 Mai, j’abandonnai Trinidad avec les meilleures pirogues de la province. Gelle que je montais , formée, comme les autres , d’un seul tronc d’arbre creusé , avait un mètre trente-trois centimètres de largeur, sur treize de longueur; elle était pourvue de dix-huit rameurs et de trois pilotes de la nation cayuvava, parmi lesquels se trouvaient un des principaux juges de la mission et le meilleur interprète. J’avais trois autres pirogues, dont une cuisinière. Je devais commencer par visiter la mission de Loreto, située à douze lieues environ au sud-est, afin de m’y pourvoir des vivres nécessaires au voyage.

Je regagnai péniblement le Rio Ivari, qui, à deux kilomètres plus haut, me montra son confluent avec le bras du Mamoré. Le contraste en est remarquable. L’Ivari mène lentement ses eaux claires, mais noirâtres; tandis que celles du bras du Mamoré, boueuses et presque rouges, roulent avec rapidité. Je pris ce bras pendant une lieue, au milieu de magnifiques champs de bananiers, et je débouchai ensuite dans le Mamoré. Il était alors très-bas; au lieu d’occuper une vaste étendue, ses eaux étaient resserrées dans un lit profond, bordé de falaises sablonneuses ou dé grands bancs de sables. Quelques coudes étaient encombrés d’arbres amoncelés par le courant, offrant réellement l’image du chaos. Je m’étonnai de trouver les rives partout animées d’une quantité innombrable d’oiseaux de rivage. Là le tantale, par troupes de quelques milliers, se promenait à pas lents sur les parties vaseuses , en compagnie de la spatule rose aux couleurs tendres ou des blanches aigrettes, tandis que les bancs de sable étaient couverts de becs -en- ciseaux et d’hirondelles de mer, qui, à notre passage , faisaient retentir les airs de leurs cris , et , mêlés à beaucoup d’engoulevents, semblaient nous poursuivre, dans la crainte que nous ne vinssions troubler leurs nichées. Je me réjouis jusqu’au soir du spectacle vivant de ces régions, où nous nous établîmes sur un banc de sable.

Moxos.

10 Mai.

Rio

Mamoré.

1 1 Mai.

ii Mai.

Le lendemain, nous naviguâmes toute la journée. Je rencontrais à chaque pas des nuées d’oiseaux de rivage, et beaucoup de pirogues qui remontaient soit vers Santa-Cruz, soit vers Cochabamba, en vivifiant cette vaste rivière, que, depuis le Rio Iténès, jusqu’alors j’avais trouvée triste et silencieuse. Je remarquai que chaque nation rame à sa manière : les Itonamas, assis, précipitent les coups de leur pagaye; les Cayuvavas, assis également, vont lentement, mais avec force, tandis que les Baures se tiennent debout. De toutes ces nations, les Cayuvavas sont les plus renommés; aussi s’attachaientils, pour soutenir leur réputation, à gagner de vitesse toutes les pirogues que nous rencontrions1. Ils ont l’habitude de se baigner, ou mieux de se plonger dans l’eau, trois fois par jour; ils s’arrêtent, se jettent dans la rivière et reprennent leur chemise d’écorce, en continuant à ramer. Ils craignent surtout alors de mouiller la longue queue qu’ils portent avec leurs cheveux; aussi ont-ils grand soin de la relever par-dessus la tête et d’en tenir l’extrémité dans la bouche. Nous passâmes la nuit sur un banc de sable, vis-à-vis de hautes falaises sablonneuses qui, continuellement minées par le courant, s’abîmaient en énormes masses et formaient des lames de projection trèsdangereuses pour les pirogues, quelles remplissent en les faisant couler au fond; aussi les Indiens furent-ils obligés de veiller toute la nuit à ce que les malles ne fussent pas mouillées.

Le 12 Mai, je passai d’abord devant la bouche de deux immenses lacs de la rive droite, et bientôt je me trouvai en face de l’embouchure d’une trèsgrande rivière, appelée Securi, qui vient sans doute de la Cordillère de Cochabamba, mais dans laquelle personne n’était encore entré. Je fis arrêter pour la considérer, et je reconnus quelle est presque aussi large que le Mamoré, que les rives en sont moins sablonneuses et que le lit en est plus encaissé. Je songeai qu’on pourrait, par ce vaste cours d’eau, se frayer un nouveau chemin vers Cochabamba, en remplaçant celui qui existe, où il périt journellement des voyageurs, dans la traversée des montagnes couvertes de neige. Dès cet instant, je résolus de tenter, s’il m’était possible, la reconnaissance de cette rivière; projet qui fut, comme on le verra, heureusement mis à exécution plus tard. En attendant je continuai le cours du Rio Mamoré, qui me conduisit, vers onze heures, dans un marais de la rive droite, sur le bord duquel se trouve le port de Loreto, situé à sept lieues au sud-sud-est de la mission de ce nom.

1. En remontant les rivières, on fait huit à dix lieues par jour, et environ le double en les descendant, ce qui dépend de la rapidité du courant, variable suivant chaque rivière.

Mission de Loreto.

Le port, où je rencontrai un grand nombre de pirogues et plusieurs curés des missions se dirigeant sur Santa-Cruz, se compose de deux maisons: l’une, vaste hangar à l’usage des voyageurs; l’autre, destinée à l’alcalde du' port, chargé de tous les détails. G’est là qu’on vient nécessairement prendre des provisions de voyage ; aussi mes Indiens avaient-ils besoin de s’y arrêter pour tuer les bestiaux nécessaires et pour en faire sécher la chair, seul approvisionnement qu’on pût se procurer en ces lieux. Je pensai dès-lors à profiter de ce temps d’arrêt pour aller passer quelques jours à Loreto; ce qui m’était d’autant plus facile, qu’on m’avait à cet effet envoyé des chevaux. Je partis en conséquence, accompagné de quelques-uns des curés et précédé de deux postillons munis d’un tambour, qu’ils battaient tout en galopant, coutume qui me parut assez originale. Je traversai un beau verger de cacaotiers, puis un bois de roseaux, et j’entrai dans un marais couvert d’arbres, ou il fallait à chaque instant se baisser pour passer sous les lianes enlacées ou franchir les grosses racines dont le sol était jonché. J’arrivai dans une plaine inondée, où les chevaux enfonçaient jusqu’aux genoux. A une lieue du port, je vis l’estancia de Nieves , où l’on élève beaucoup de bestiaux. Je passai un ruisseau profond, continuant par un bois clair-semé rempli d’eau, et je retrouvai ensuite des marais inondés, où l’eau allait au ventre de mon cheval. A moitié chemin je rencontrai le cacique, qui m’attendait avec des chevaux de rechange, sur lesquels nous galopâmes, le tambour en avant, au milieu des marais et des bois de palmiers carondaïs, jusqu’auprès de Loreto, où les chevaux se trouvèrent presque à la nage dans un immense marais ; mais ces animaux sont si habitués à de tels chemins, qu’ils y ont le pied aussi sûr que celui des mulets dans les montagnes. G’est réellement une chose extraordinaire que l’habitude acquise par ces chevaux de galoper, tout en enfonçant à chaque pas dans des trous. Il est vrai que le cavalier s’en ressent par les secousses qu’il en reçoit à chaque instant. Près de Loreto, au-delà du pont de bois qui traverse le Rio Tico, je rencontrai l’administrateur et le grandvicaire de la province avec la musique. Les cloches annoncèrent mon arrivée; je fis mon entrée triomphale à la mission, et j’y reçus les complimens d’usage, ainsi que la visite de toutes les jeunes Indiennes m’apportant des fleurs. Le grand-vicaire et l’administrateur me reçurent comme un prince, et me laissèrent à peine le temps de changer les vêtemens mouillés et tout fangeux dont j’étais couvert.

Loreto

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