CHAPITRE XXXV
Voyage de Moxos à Cochabamba , en remontant le Mamoré, le Chaparé et le Bio Coni , jusqu au pays des Yuracares. — Séjour chez les Yucacares. — V ersans de la Cordillère orientale jusqu a Cochabamba.
5. \P Voyage en remontant le Mamoré , le Chaparé et le Rio Coni,
jusqu’au pays des Yuracares.
-r Rio Mamoré.
Plus de quarante pirogues allaient partir a la fois du port de Loreto. C était une véritable flotte. Les curés et les commerçans qui les montaient voulurent bien me charger de diriger la marche, en voyageant en convoi. Je le pouvais d’autant mieux que mes rameurs étaient les plus habiles. J acceptai donc cet honneur, et je laissai le dernier point habité de la province de Moxos, pour remonter vers la Cordillère. Après une lieue de navigation dans un marais, je revis le Mamoré, toujours animé d’une innombrable quantité d’oiseaux. Je m’arrêtai le soir, pour passer la nuit, sur un vaste banc de sable non loin d’un bois. J’y jouis d’un charmant coup d’œil. Toutes les pirogues y arrivèrent successivement, et chacune d’elles, a son approche, était saluée par les clameurs de ceux qui l’y avaient précédé. Bientôt après, tous les Indiens se répandirent dans les bois afin d’y couper du bois a brûler, des pieux pour attacher les hamacs, ou des roseaux pour fabriquer les lits des voyageurs; ils reparurent bientôt chargés d’énormes tronçons, qu’ils fichèrent en terre. On attacha les hamacs par groupes composes des rameurs de chaque pirogue, au milieu desquels on fit du feu. D’autres feux furent allumés pour préparer
le souper.
Rien de plus curieux que notre campement, qui réunissait plus de six cents personnes. On y parlait presque toutes les langues de la province, sans que les nations se mêlassent jamais. Tous les hommes blancs s étaient assemblés au centre, tandis que, distribués par groupes, les Baures, les Itonamas, les Movimas , les Cayuvavas, les Canichanas et les Moxos jasaient dans leurs
differens dialectes. La plage offrait, au sein de ces lieux sauvages, un théâtre '832. des plus animés. Chaque groupe de hamacs blancs, suspendus en festons Rio autour d’un feu, contrastait avec les moustiquaires des voyageurs et avec la Mamore'ligne de pirogues qui s’étendait sur le rivage'. Assis tous ensemble sur le sable, nous fîmes notre repas en commun, non sans l’accompagner de la conversation la plus étrange. Chacun, laissant Moxos, n’avait plus de motifs pour cacher ce qui s’y passait. Les indiscrétions des uns stimulant les récriminations des autres, tous les secrets sur la conduite privée des employés de la province me furent dévoilés , et j’en appris plus dans cette seule soirée que dans quelques mois de séjour.
Après le souper, tous les Indiens, suivant leur coutume, se réunirent par nation pour prier en commun. Ces chants religieux m’avaient souvent surpris au sein de ces solitudes; mais alors les diverses nations ayant toutes à la fois, sur un ton différent, entonné leurs prières dans leur langue propre, je dus m’enfuir pour épargner à mon oreille l’étrange cacophonie qui résultait du mélange de toutes ces discordances. Les Indiens, vêtus seulement de leur tipoï, s’étendent dans leur hamac, où ils sont exposés toute la nuit à cette forte rosée des bords des rivières dans les contrées chaudes , et livrés de plus à la piqûre de myriades de moustiques ; aussi les entend-on se donner comme par instinct, en dormant, des coups pour chasser ces importuns insectes. A l’aube du jour, ils se lèvent, détachent leurs hamacs, et font ensuite, dans le plus grand recueillement, leur prière du matin, en chantant en chœur.
On se remit en route àu soleil levé, mais vers midi vint à se déclarer i6Mai. un violent orage. Le tonnerre gronda de toutes parts, un vent fort s’éleva du sud, et en un instant le Mamoré se couvrit tellement de houles, que nous dûmes nous arrêter immédiatement, pour ne pas être submergés avec nos nacelles. Nous campâmes près d’un bois, où les Indiens, craignant que le mauvais temps ne se prolongeât, se mirent en toute hâte à me construire une cabane de roseaux, sous laquelle je pus m’abriter contre des torrens de pluie qui durèrent toute la journée. Us se construisirent aussi de longues cabanes, de sorte qu’en moins de rien notre camp s’était transformé en un village. Le vent soufflait avec une telle fureur, qu’il faillit renverser nos huttes.
La distribution des orages suivant les régions est une chose réellement