‹ Voyage dans l'Amérique méridionale (volume 2)Chapitre 74 sur 240 · Voyez tome II, chap. XXVIII · texte numérisé non relu

Voyez tome II, chap. XXVIII

rougeâtres et boueuses. Je m’arrêtai le reste de la journée sur ce point, afin de profiter du soleil pour étendre la viande sèche, qui, avec l’eau de la rivière, constituait tout mon approvisionnement jusqu’à Cochabamba. Je vis successivement arriver toutes les autres pirogues, dont vingt au moins entrèrent de suite dans le Rio Sara, tandis que les autres attendirent avec moi jusqu’au lendemain matin.

Le 19, je suivis les méandres du Rio Mamoré, bordés de bancs de sable et quelquefois de marais. Je m’arrêtai un instant sur un de ces bancs, où mon chien annonça, par sa manière d’aboyer, la présence d’un jaguar, dont les traces fraîches se remarquaient sur la plage. Les cris rauques des singes hurleurs se faisaient entendre à peu de distance, et je fus assez heureux pour me procurer deux magnifiques mâles de l’espèce des alouates rouges. Nous rencontrâmes deux pirogues qui descendaient du pays des Yuracarès, où les Indiens qui les montaient s’étaient munis d’un très-grand nombre de chemises d’ecorce d’arbre, qu’ils avaient enlevées de leurs troncs et teintes du violet le plus vif avec le jus d’une plante. Tous ressemblaient alors à des évêques. Comme ces pirogues appartenaient à la nation cayuvava , ceux qui les montaient reconnurent mes rameurs et fraternisèrent avec eux. Je vis avec plaisir mes Indiens leur donner des vivres, dont ils étaient entièrement dépourvus, s’étant beaucoup trop occupés de leur chargement de chemises d’écorce.

Rio Chaparé et Rio Coni'.

A midi j’avais atteint le confluent du Mamoré et du Rio Chaparé. Le plus considérable des deux est, sans doute, le Mamoré, qui prend sa source dans les montagnes situées au nord-ouest de Santa-Cruz, et au nord des provinces de Yalle Grande et de Totora. J’abandonnai le Mamoré pour prendre, en le remontant, le cours du Chaparé, qui, moins large, n’était pas bordé de bois modernes crus sur des atterrissemens , mais bien de forêts aussi antiques que le monde. Plus de ces bancs de sable, de ces marais si communs dans le Mamoré. Le lit plus stable du Chaparé était encaissé, profond, et promenait ses eaux claires et limpides au milieu d’une sombre verdure, formée du mélange de beaucoup d’espèces d’arbres, au nombre desquels se trouvaient beaucoup de palmiers motacus et chonta. Je vis, sur la rive gauche, une embouchure de rivière , que les Indiens nomment Santa-Rosa. Ils prétendent que cette rivière sort, à six lieues de là, d’un lac situé sur une magnifique plaine, où vivaient, à l’arrivée des jésuites, les tribus moxos, dont on a formé la mission de San -Xavier. Ses eaux tranquilles sont d’une couleur noirâtre.

Rio

Mamoré.

19 Mai.

1832. Un peu plus loin, je m’arrêtai près d’une charmante île, au sein dun magnifique bois, où nous fûmes bientôt campés. La nuit, des plus sombres, Chaparé. le paraissait encore davantage sous cette épaisse voûte de verdure. Le» feux, allumés de distance en distance par les Indiens, jetaient sur tous les objets une lueur incertaine, et donnaient un véritable charme à cette forêt sauvage.

A huit heures mes soixante-dix Indiens entonnèrent, en chœur et en musique, leurs chants religieux du soir, qui en ces lieux prenaient un caractère imposant dont je fus frappé. Jamais ils ne m’avaient paru plus simples et plus solennels. Je les trouvai beaucoup trop courts, et depuis long-temps ils avaient cessé, queje cherchais encore à les entendre. Us m’avaient jete dans une douce mélancolie, qui sympathisait avec le vague de ma pensée, et surtout avec le respect que j’éprouvais pour la beauté vierge de ces lieux. Bientôt tous mes compagnons de voyage goûtèrent le repos, les feux s’éteionirent, l’obscurité devint extrême, et le silence majestueux de la forêt n était plus interrompu que par le bruissement des feuilles légèrement agitées a a cime des arbres, ou par le murmure des eaux de la riviere. Je restais seu éveillé, ne pouvant oublier les heureuses impressions de cette soirée, qui depuis s’est bien souvent retracée à mon souvenir.

2oMai La forêt des rives du Chaparé s’éleva de plus en plus, composée partout d’arbres séculaires. Je n’apercevais plus que la petite partie du ciel correspondant au sillon que creuse la rivière, au milieu de cet océan d’une perpétuelle verdure. Le Chaparé était en effet plus encaissé et son lit plus étroit, mais très-profond. De temps à autre nous entendions les rauques accords des singes hurleurs ou nous apercevions les troupes joyeuses des différentes autres espèces de petits singes. Nous rencontrâmes trois pirogues occupées, sur un banc de sable, à faire sécher des marchandises mouillées par le naufrage de l’une d’elles, qui avait touché sur ces troncs d’arbres si nombreux, cachés sous les eaux. Heureusement que personne n’avait péri. Le soir, arrete dans un bois, un petit nuage isolé sur un ciel serein s’ouvrit tout - a - coup , nous inonda, et cette première averse fut suivie de plusieurs autres, qui nous forcèrent de construire des huttes pour nous abriter. La pluie continua 2i Mai. le lendemain toute la journée et tous les jours suivans, ce qui nous incommoda beaucoup. Constamment humectées par la pluie et d’ailleurs echau fées par l’air, les peaux de bœuf non tannées qui couvraient les petites cabanes, exhalaient une odeur insupportable; d’un autre cote notre viande sèche se ressentait aussi du temps, et s’était si fort avariée, qu’il fallait du courage pour s’en nourrir. Tout cela, joint à mon état de convalescence et a

l’humidité continuelle dans laquelle je passais les nuits et les jours, me donna l’une des maladies les plus dangereuses des pays chauds , qui me causa d’horribles souffrances. J’avais pu facilement couper la fièvre qui s ’était manifestée chez beaucoup de mes compagnons de voyage; mais je ne pus, au milieu de ces déserts, rien faire pour me soulager.

Le 22 j’aperçus parmi cette riche végétation deux petits palmiers nouveaux pour moi', et le soir j’entrevis, pour la première fois, dans le lointain, les sommets de la Cordillère, qui bientôt me furent voilés par les bois. Us ranimèrent mon courage, en me donnant l’espoir d’arriver bientôt au port, dont néanmoins j’étais encore bien éloigné.

Le 23, malgré la pluie, j’éprouvai un certain bonheur à voir la nature s’embellir de plus en plus à mesure que j’avançais. Les arbres s’élevaient toujours davantage,, la végétation était toujours plus variée, et tout était grand et beau dans ces régions vierges. J’avais atteint une zone oil il pleut régulièrement toute l’année. A peine aperçoit-on, par intervalle, les rayons du soleil à travers les rideaux de nuages qui le voilent presque constamment. Cette circonstance, jointe à la chaleur, donne un développement extraordinaire à la végétation. Les lianes tombent de toutes parts en guirlandes du haut des arbres, dont le sommet se perd dans la nue.

Le 24, la forêt se décora du feuillage d’un grand nombre de nouveaux palmiers, parmi lesquels se distinguaient le Vina et le Vinte pes. Plus je remontais et plus j’admirais la richesse de ces contrées. Les détours de la rivière, alors plus étroite, étaient ornés de roseaux ou de lissos, dont le feuillage blanchâtre contrastait avec le vert sombre des forêts ou les panaches élégans des palmiers. Je pénétrai plusieurs fois dans les bois, où je ne pouvais me lasser d’admirer une végétation dont la beauté surpassait d’une manière incroyable tout ce que j’avais vu jusqu’alors en ce genre.

Le 25 mes Indiens voulurent prendre un bras d’une île où le courant paraissait moins fort ; mais nous faillîmes y périr. Ce bras , vers son extrémité, se trouva rempli d’arbres amoncelés par les eaux. Les rameurs tentèrent de franchir une espèce de détroit où le courant était rapide; mais ma pirogue s’accrocha aux branches et vint en travers. L’eau y entrait déjà de partout, lorsque mes Indiens sautèrent immédiatement à l’eau, et moitié sur les branches, moitié en nageant, soutinrent la pirogue, en attendant les Indiens des autres pirogues, qui, non sans beaucoup de peine, me tirèrent

t. Les Geonoma Brongniartiana et Macrostacliia , Mart. , Palmiers de mon Voyage, pi. 1 1 , fig. 1 , et pl. 12, fig. 2.

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