III. ..re part
Rio
Chapare.
22 Mai.
23 Mai.
24 Mai.
20 Mai.
Rio
Chaparé.
17 Mai.
28 Mai.
de ce mauvais pas. Chaque pirogue, par suite d’une ancienne coutume, jeta un épi de maïs à terre, sans doute pour remercier le maître de toutes choses d’être ainsi sortie du danger. Les Indiens en font autant chaque fois qu’ils touchent ou qu’ils sortent d’un péril. Le soir nous aperçûmes sur la plage les premiers petits cailloux que j’eusse vus depuis le Fort de Beira. Les Indiens, en les voyant, éprouvèrent un transport de joie, non - seulement parce qu’ils annonçaient l’approche du pays des Yuracarès, mais encore parce que la province de Moxos n’offrant nulle part une seule pierre, c’était pour eux une découverte, et en même temps un moyen de se procurer du feu avec un briquet. Tous se mirent à en recueillir avec autant de plaisir que si c’eut été des pierres précieuses. Chaque fois qu’une chose nouvelle frappe nos sens, elle produit une sensation de bonheur. Je voyais mes Indiens s’extasier sur des cailloux, comme un habitant des montagnes s’anime à la vue de beaux arbres, comme un Cruceño s’enthousiasme en contemplant des rochers.
Les plages s’élargissaient, les montagnes s’approchaient de plus en plus, les rives se couvraient soit de nombreux palmiers, soit de lianes aux fleurs jaunes ou violettes, ou de vanille embaumée, soit encore de ces arbres mystérieux1 dont la cime, comme enflammée, est dépourvue de feuilles et formée seulement des plus belles fleurs rouges. Tout était enchantement pour moi, jusqu’à la présence de magnifiques oiseaux; mais pourtant je n’arrivai que le matin du 27 Mai au confluent du Rio de San- Mateo et du Rio Coni, qui forment le Rio Chaparé. Les courans en ces lieux sont rapides, et déjà les eaux y charrient de grosses pierres. Le San-Mateo roule avec fracas sur un lit de cailloux, au milieu d’admirables forêts. Je l’abandonnai pour remonter le Rio Coni, bien moins considérable et surtout peu profond. Je m’assurai que le Chaparé peut être navigable pour de grands bateaux à vapeur jusqu’à ce confluent. C’est sur ce point, tout à fait exempt d’inondations, qu’on pourra plus avantageusement, quand ces régions seront peuplées, établir un port, où s’embarqueront pour l’Europe les produits de l’agriculture des montagnes situées au nord-est de Cochabamba et de Valle Grande. En attendant, ces pays sont tels que la nature les a placés.
Je suivis péniblement le Rio Coni, tantôt luttant contre un fort courant, tantôt remontant des rapides couverts de cailloux, mais jouissant toujours sur la rive, du spectacle de la plus belle nature. Enfin le 28 Mai, apres
1. Voyez ce que je dis de la cosmogonie et de la mythologie des Yuracarès, chapitre XXXV1Í.
quatorze jours de navigation, je m’arrêtai sur la rive gauche, près d’un léger sentier. J’avais atteint le premier terme de mon voyage. Impatient de rencontrer les Indiens Yuracarès , que je savais habiter ces lieux, je fis une lieue dans la plus belle forêt et j’atteignis une cabane d’indiens, ou, de suite, les femmes firent rôtir des racines de manioc et de grandes bananes, et me les offrirent avec une grâce infinie. Je ne saurais exprimer le plaisir que j’éprouvai à savourer ces vivres frais, qui produisirent le meilleur effet possible sur nos santés délabrées par suite de la mauvaise nourriture dont nous avions dû nous contenter, et de la pluie continuelle à laquelle nous étions constamment exposés depuis huit jours. J’oubliai toutes mes fatigues en voyant de nouvelles figures humaines. On m’avait recommandé surtout de ne pas parler aux Yuracarès de mon indisposition; car s’ils l’avaient soupçonnée, ils se seraient promptement enfuis dans les bois.
§. % Séjour chez les Indiens Yuracarès.
A mon arrivée, j’avais été frappé de l’air de fierté des Yuracarès, qui, néanmoins, me reçurent parfaitement. Leurs traits réguliers, leur couleur presque blanche, leurs manières aisées, me surprirent autant que la beauté des lieux quils habitent. Je leur demandai une maison, qu’ils me désignèrent aussitôt, et je m’établis parmi eux au milieu des bois, queje ne pouvais me lasser de parcourir, tant j’y trouvais de charme. Les forêts vierges du Brésil, si bien représentées par un de nos fameux peintres, ne ressemblent en rien aux lieux où je me trouvais. On dirait que, sous une température chaude et constamment humide, la nature, au pied des derniers contre-forts des Cordillères, a pris un développement auquel on ne peut rien comparer ; aussi étais-je à chaque pas en extase devant les quatre étages distincts de cette magnifique végétation. Des arbres de quatre-vingts à cent mètres d’élévation forment une voûte perpétuelle d’une verdure que parent souvent des teintes les plus vives, soit les magnifiques fleurs rouges dont quelques arbres sont entièrement couverts, soit les fleurs de la liane dont les branches tombent en chevelure jusqu à terre, en formant des berceaux. C’est là que de nombreuses espèces de figuiers, de mûriers1 2, de noyers3 se mêlent avec une immense quantité
1. C’est une espèce de mûrier qui donne aux Indiens les meilleures écorces, pour la confection de leurs vetemens. On enlève cette écorce comme celle des Ficus (voyez tome III , p. 121); mais elle est bien plus fine.
2. On rencontre à chaque pas, à terre, différentes espèces de grosses noix, les unes lisses,
les autres rugueuses en dehors.
Yura-
carès
Ynra-
d’arbres aux feuilles généralement entières, représentant chacun, par les plantes parasites dont il est couvert, un véritable jardin botanique. Audessous de ce premier étage et comme protégés par lui, s’élèvent de vingt à trente mètres les troncs grêles et droits de palmiers au feuillage si varié dans ses formes et si utile à l’homme sauvage. Ici les panaches pennés des Vinas et des Acuñas x, ou les touffes des autres espèces1 2 qui donnent de nombreuses grappes de fleurs ou de fruits, incessamment courtisées par les oiseaux les plus magnifiques. Plus bas encore, à trois ou quatre mètres au-dessus du sol, croissent d’autres palmiers, bien plus grêles que les premiers3, et que renverserait le moindre souffle de vent; mais les aquilons ne peuvent jamais agiter que la cime des géants de la végétation, qui laissent à peine arriver jusqu’à terre quelques rayons du soleil. Il n’est pas jusqu’à ce sol même qui ne soit orné des plantes les plus variées, mélange de fougères élégantes aux feuilles découpées , de petits palmiers à feuilles entières 4 , et surtout de lycopodes d’une légèreté extraordinaire. Sous cet ombrage perpétuel, rien n’arrête. On peut en parcourir tous les points, sans redouter les epines ni les fourrés. Qui pourrait peindre cet admirable spectacle et les jouissances qu’il fait éprouver? Le voyageur émerveillé se sent transporté, son imagination s’exalte; mais s’il rentre en lui-même, s’il se mesure à l’échelle d’une création si imposante, qu’il se trouve petit! combien son orgueil est humilié par la conscience de sa faiblesse, en présence de tant de grandeur!
Je ne trouvais pas les journées assez longues pour mes recherches d histoire naturelle, attiré que j’étais par tant d’objets nouveaux. Tantôt je recueillais des plantes ou je dessinais les diverses espèces de palmiers; tantôt je parcourais ces voûtes sombres, en poursuivant les troupes brillantes des tangaras voltigeant sur les fleurs de palmiers, les toucans criards si recherchés des Indiens5, ou les nombreux caciques; mais j’étais toujours obligé d attendre que ces oiseaux descendissent sur la seconde zone de végétation , mes armes à feu ne pouvant atteindre la cime des arbres. Jamais, je crois, je n avais été plus heureux de ma position, et pourtant je devais 1 abandonner, pour songer à remonter vers la Cordillère.
1. Iriarlea Orbignyana, Martius, Palmiers de mon Voyage, pl. ô, fig. 1.
2. Iriartea phœocarpa, Martius, Palmiers de mon Voyage, pl. ô, fig. o.