‹ Voyage dans l'Amérique méridionale (volume 2)Chapitre 77 sur 240 · Voyez t. III , p · texte numérisé non relu

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carès.

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ne porter que leurs armes. Ils vont en avant, suivis des Indiennes. Un seul marche derrière, en cas d’attaque. Comme l’argent n’est pas connu d’eux, je payai ce service avec des chapelets que j’avais achetés aux Moxos.

Arrivé au village, je m’établis dans une maison inhabitée, et je continuai mes recherches , en attendant les moyens de partir. Il restait quatre ou cinq maisons encore intactes, dont une seule était habitée par une famille de Yuracarès; le surplus avait été abandonné et tombait en ruines. En voyant ces vestiges de 1’ Asuncion, je me rappelai que le vénérable père Lacueva l’avait habité de 1805 à 1823, prêchant le christianisme à la nation entière, qui, sous ce rapport, avait fait d’immenses progrès1. Aujourd’hui ces Indiens sont répandus dans la forêt , tous prêts à se réunir, lorsque des missionnaires reviendront en ces lieux. Il est fâcheux de laisser tant d’efforts inutiles, surtout lorsque ce point peut être d’une si grande importance pour le commerce des parties montueuses avec les plaines du centre, et la navigation vers l’Amazone.

La végétation est admirable : tout est grandiose dans la nature , et pourtant, au village, je souffrais horriblement par suite des nuages de marehui ( maringouins ) dont on y est assailli. Ces mouches presque imperceptibles, inoffensives en apparence, piquent avec un acharnement sans égal. Chaque piqûre amène sous la peau une petite tache de sang et cause d’atroces démangeaisons, qui durent plusieurs jours. Les Indiens y sont habitués, et néanmoins leur peau, par suite de l’action de ces insectes, est rugueuse et comme boursoufïlée ; mais, pour l’étranger, c’est une souffrance de tous les instans, à tel point que j étais obligé de m’enfermer sous ma moustiquaire pour écrire, pour dessiner, ou de rester toute la journée dans les bois, loin des habitations. Il est à croire que ces plaies disparaîtront dès qu’une nombreuse population viendra s’établir en ces lieux.

Le lendemain de mon arrivée à l’Asuncion un muletier descendit de la montagne pour chercher des marchandises qui n’étaient pas encore au port. Voyant que deux occasions semblables m’étaient déjà échappées, je résolus d’user de l’espèce d’autorité qui m’avait été conférée par le gouvernement bolivien. Je fis venir le muletier et lui demandai ses mules. Il me les refusa d’abord; mais, ne pouvant rester indéfiniment en ces lieux, j’exigeai pour ainsi dire qu’il m’accompagnât , tout en le payant plus largement que les commerçans, et j’acquis ainsi la certitude de partir le 4 Juin.

1. Voyez au chapitre XXXVII ce que je dis de général sur l’histoire et la description du pays et des Indiens yuracarès.

§. 3. Voyage sur le versant de la Cordillère orientale jusqu à Cochabamba.

En laissant 1’ Asuncion, je m’enfonçai à l’ouest dans la forêt, sur un terrain inégal, couvert de fragmens de roche ou de grès en décomposition. Jamais je n’avais trouvé plus de difficultés à vaincre, dans un sentier tortueux où rien n’avait été tenté pour améliorer le chemin. Ici des branches croisées, qui m’obligeaient de me coucher à chaque instant sur ma mule, afin de ne pas en être renversé ; là des arbres déracinés par les vents , qu’il fallait franchir en sautant par-dessus leur tronc. C’était un continuel exercice d’équitation, qui ne laissait pas de mettre constamment le cavalier aux plus rudes épreuves. Enfin, après trois lieues de marche, j’avais atteint les ruines de l’ancienne mission de San-Francisco , dont il ne restait pas d’autres traces qu’un fourré plus épais, composé d’arbres différens de ceux qui les environnent. Très-près de là je trouvai le Rio San-Mateo, qui roulait avec fracas en écumant ses eaux limpides sur un lit de cailloux. Après une lieue dans la forêt je pris la plage même, où j’eus le plus beau coup d’œil possible. En face, à l’ouest, s’élève l’extrémité de la fameuse chaîne de Yanacaca. Elle s’étend au loin, en montrant ses pentes abruptes couvertes de bois, au pied desquelles coule violemment le Rio San-Mateo , qui bientôt se divise en deux torrens, dont l’un, à l’ouest, descend en mugissant de rocher en rocher, sous le nom de Rio Iterama ou Paracti, tandis que l’autre conserve la dénomination de San-Mateo. Je contemplai long-temps le magnifique spectacle qui s’offrait alors à mes regards. Partout de fougueux torrens blanchissant d’écume , séparés par des montagnes boisées , qui s’élèvent par gradins , en montrant leurs crêtes aiguës. C’est peut-être le point le plus pittoresque et le plus sauvage que j’aie jamais vu.

Suivant la plage de la rive droite, je traversai le petit torrent de Machia, et plus loin, en pirogue, le San-Mateo, sur un point où son courant le permet. Ses eaux sont si claires et si limpides, qu’on aperçoit partout, au fond, des galets semblables à ceux qui couvrent la plage. De l’autre côté je fis six kilomètres environ, en gravissant une légère côte sur des terrains de grès friable, très-boisés, et j’atteignis les ruines de l’ancienne réduction de San-Antonio, où je résolus de passer la nuit dans une maison abandonnée, la seule intacte. Cette réduction des Yuracarès n’était plus habitée depuis quelques années, les Indiens s’étant dispersés dans les forêts. La position en était pourtant charmante, et les vergers de cacaotiers des environs prouvent l’extrême fertilité de ces lieux.

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J’avais souvent entendu parler de ces grandes migrations de fourmis, qui obligent les habitans à déserter leurs maisons, et je regardais le fait comme fabuleux; mais j’en acquis la certitude en me trouvant près de San-Antomo, en face d’une de ces troupes voyageuses. De grosses fourmis, marchant de front par myriades, dans une direction unique, couvraient une étendue d’environ vingt mètres de largeur, sur une dizaine de mètres de longueur. Dès que mes guides les aperçurent, ils me crièrent de ne pas m’en approcher, et pour les éviter, nous fûmes contraints de nous frayer un chemin dans le bois. Ces troupes vont lentement, en dévorant toutes les substances animales qui se trouvent sur leur passage. Malheur à l’insecte , au serpent , et même au petit mammifère qu’elles rencontrent ! Dans un instant elles l’enveloppent et souvent le font succomber sous leurs aiguillons et leurs fortes pinces. Dès que les Indiens aperçoivent ces phalanges ambulantes , ils cherchent à les détourner, au moyen du feu, des sentiers quelles suivent le plus ordinairement ; mais s’ils n’y réussissent pas , ou s’ils sont surpris , ils enlèvent, en toute hâte, de leurs maisons, tout ce qu’ils peuvent et les abandonnent à ces animaux , qui les envahissent avec acharnement et y séjournent tant qu’ils y trouvent des insectes à dévorer. Lorsqu’ils les abandonnent, on peut être certain de les trouver libres de tous ces êtres parasites , si communs dans les régions chaudes, tels que les rats, les souris, les chauves-souris, parmi les mammifères, et les blattes ou cucarachas , les grillons et beaucoup d’autres insectes. Lorsque je les avais rencontrées, ces fourmis venaient d’abandonner les maisons de San-Antonio, circonstance sans laquelle je n’aurais pu m’y préserver d’une assez forte pluie qui commençait a tomber.

Parti de très -bonne heure, je suivis parallèlement au cours du San- Mateo des sentiers des plus affreux au milieu des bois, luttant sans cesse contre des obstacles de tous genres. A deux heures de marche de San-Antonio je me trouvai en face du confluent du San -Mateo et du Rio Itirizu, qui descend du sud-est entre les montagnes les plus dechirees. Toutes les rivières sont alors des torrens impétueux, encombres de masses enormes de rochers, entre lesquels l’eau bondit avec fracas. A partir de ce point les difficultés de la route augmentent. Bientôt c’est le lit même d’un petit affluent du San-Mateo , du Ilio Milila, qu’il faut suivre entre des pierres detachees et mouvantes, où les rives, couvertes d’une végétation admirable, montant et descendant constamment au milieu des plus affreux precipices1. Je parvins

1. J’y rencontrai l’espèce de palmiers que M. Martius a nommée Bactris faucium. Palmiers de mon Voyage, pl. 6, fig. 2.

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avec beaucoup de peine au lieu nommé Itira pampa \ terrain plus uni, où <832 les missionnaires ont établi de magnifiques plantations de cacaotiers , encore ' très-belles, quoiqu’elles soient abandonnées à ceux qui veulent en recueillir les fruits. Les averses que nous recevions tous les soirs, nous forcèrent de camper en ce lieu, où nous essuyâmes une pluie torrentielle, sans pouvoir trouver le moindre refuge. J’y vis un grand nombre d’arbres de quinquina, ces végétaux n’ayant pas encore été exploités dans ces montagnes.1 2 3

J’avais à franchir l’un des plus mauvais pas de la route. Le San -Mateo coulant entre des parois abruptes, il était impossible d’en suivre le cours.

La route passe sur le sommet d’une montagne nommée la Cumbrecilla.

Je commençai à m’élever peu à peu par un petit sentier serpentant sur un coteau des plus rocailleux, où, pourtant, je pus encore admirer et recueillir plusieurs belles espèces de palmiers0, croissant sous l’ombrage protecteur d’arbres immenses. C’est en ces lieux que j’entendis pour la première fois ces belles gammes chromatiques de l’organiste, le meilleur chantre de ces régions, si vanté par les habitans de Cochabamba. J’arrivai péniblement, sans rien apercevoir, sous cette voûte de verdure, jusqu’au sommet de la montagne. Le seul sentier par lequel on pût descendre de l’autre côté était affreux. Souvent, dans une espèce de fosse creusée par les eaux, ma mule glissait de huit à dix mètres à la fois sur des terrains argileux. Dans l’une de ces glissades forcées, je me trouvai accroché par le cou dans les lianes, tandis que ma bête était descendue jusqu’au bas, et j’eus toutes les peines du monde à me dégager. On ne peut rien comparer à ces routes sur une pente abrupte, constamment humectée et couverte de bois. Au pied de la montagne il me fallut franchir, au milieu de précipices, les torrens et les côtes qui séparent Yanamayo , le Rio Blanco et le Millu-Mayo 4„ trois affluens occidentaux du Rio San-Mateo, et je pus enfin atteindre, accablé de fatigue, l’une des fermes de culture d’un petit bassin circonscrit de montagnes, appelé Yunga 5 de la palma , où je fus retenu par la pluie.

1. Itira est le nom de la plante qui donne la teinture violette, dont se servent les indiens pour colorer leurs chemises d’écorce.

2. Haink, dans un mémoire qu’il passa, en 1795, au gouverneur Viedma, cite aussi cette espèce en ces lieux.

3. J’y rencontrai les Hyospathe montana, pi. 6, fig. 1; Geonoma Orbîgnyana , pl. 11, fig. 1; Geonoma Desmar estii, pl. 11, fig. 3; Geonoma Jussieuana , pl. 12, fig. 2.

4. Rivière salée, de Millu, sel, et de Mayo, rivière, dans la langue quichua.

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