‹ Voyage dans l'Amérique méridionale (volume 2)Chapitre 78 sur 240 · Voyez à la province de Yungas l’explication de ce mot · texte numérisé non relu

Voyez à la province de Yungas l’explication de ce mot

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Yu i-acares.

7 Juin.

La Yunga de la palma est une nouvelle colonie de Cochabamba, ou l’on a porté l’industrie de la culture de la coca, si productive dans la province de Yungas. Aujourd’hui quelques gros propriétaires de Cochabamba y ont des fermes, soit dans l’espèce de plaine formée par le confluent de plusieurs rivières, soit sur les coteaux voisins. Néanmoins, en songeant aux immenses avantages de cette culture, on s’étonne de trouver une si grande surface de terrain encore inculte. A peine, en effet, aperçoit-on, au milieu de la forêt, de petits lambeaux enlevés à cette belle végétation. Je remarquai que la coca, plantée sur un terrain uni, y croît aussi bien que sur les coteaux. La position de la Yunga de la palma est admirable; on y est entouré partout de montagnes boisées qui séparent des vallées profondes, où coulent les torrens les plus impétueux. Au nord sont les croupes élevées de la Cumbrecilla, oii j’avais passé, et du Ninilo ; à l’ouest, les deux mamelons de la Cruz ; au sud-est, les trois pics arrondis, bien nommés las tres Tetillas ; au sud-sud-ouest, audessus des montagnes en gradins queje devais franchir, se montraient déjà les sommets neigeux de la Cordillère, qui contrastaient avec la chaleur et la belle végétation qui m’entourait de toutes parts. Près de moi coulait le San- Maleo, blanchissant sur les roches dont il est encombré, il reçoit, dans cette espèce de bassin, au nord, les trois rivières dont j’ai parlé, le Yanamayo, le Rio Blanco et le Millumayo; au sud-est, le Rio de las tres Tetillas; puis, au sud et au sud-sud-ouest, le Yurakmayo1, le Rio Chilliguar; et, enfin, le San -Mateo. Les deux derniers prennent leurs sources dans la Cordillère neigeuse, alors peu éloignée.

Je parcourus les environs dans les differentes directions, recueillant tour à tour les produits naturels de tous les règnes.

Le 7 Juin, je voulus partir malgré la pluie, ayant à faire une très-forte journée. Je suivis d’abord la rive gauche du San-Mateo, au sein de la végétation la plus active, jusqu’au Yurakmayo, queje ne franchis qu’avec peine en luttant contre le courant. Au delà je gravis la pente de la montagne et suivis ce que les Espagnols nomment un despeñadero. C’est une corniche naturelle sans parapet, sur des parois coupées tellement à pic, que j’y surplombais, à deux ou trois cents mètres de hauteur, sur le torrent de San-Mateo. Mes compagnons de voyage descendirent de leurs mules , de peur d’être précipités dans ce gouffre ouvert au-dessous d’eux, et suivirent à pied, près d’un kiîo-

1. Ce mot vient de Yurah, blanc, et de Mayo, rivière, l'a rivière blanche, dans la langue quichua ou des Incas.

mètre, ce chemin souvent à peine large d’un mètre. Instruit de la fermeté du pied des mules, j’aimai mieux rester sur la mienne, et je m’en trouvai bien; car les marcheurs furent obligés de s’arrêter plusieurs fois pour se remettre des étourdissemens et des vertiges que leur donnaient le grondement sourd du torrent sur les rochers et la vue du précipice au fond duquel il coule ; mais quand en de telles circonstances on peut conserver son sang-froid, on trouve un bien grand charme à contempler ces majestueuses scènes de la nature. Pour moi, me fiant entièrement à ma monture1, je me laissais conduire en toute sécurité , et ne perdais rien de ce qui m’entourait. J’admirais d’un côté la paroi coupée à pic au-dessus de moi, ancienne dislocation du sol, de l’autre je plongeais sur le torrent, ou les eaux bondissent avec fracas, et j’apercevais, sur la rive opposée1, les coteaux les plus accidentés et les plus pittoresques.

Je descendis plus loin, vers le San-Mateo, qu’il s’agissait de traverser. Les mugissemens de Fonde me firent croire un instant la chose impossible, mais j’entrevis bientôt deux troncs d’arbres jetés sur deux gros rochers, qui servaient de pont aux voyageurs. C’est là que, marchant sur l’un et s’appuyant sur l’autre, les muletiers passent les charges sur leur dos, sans se préoccuper du bruit des eaux, qui les engloutiraient s’ils venaient à perdre l’équilibre. Comme il fallait s’arrêter pour décharger les bêtes de somme, j’en profitai pour dessiner ce passage2, qui avait quelque chose d’imposant. On voyait, en effet, le San-Mateo tomber de rochers en rochers. La vue s’élançait-elle en suivant les détours de ces fentes abruptes? on apercevait, au loin, les sommets neigeux où ce torrent reçoit ses premières eaux; et de chaque côté des montagnes des plus escarpées, couvertes, parmi les rochers, de la plus belle végétation. Je frémis néanmoins quand le muletier me montra, sur la gauche, la pente que nous devions gravir. Chacun passa comme il put sur ce pont d’une nouvelle espèce; mais les mules nous demandèrent beaucoup de temps. On les descendit un peu plus bas, sur un point oii la plage était moins escarpée; les muletiers, les uns d’un côté, les autres de l’autre, aidés de mes gens, les attachaient successivement l’une après l’autre avec une très-longue courroie, après les avoir lancées, malgré elles, dans le torrent, tandis que, sur la rive opposée, on les tirait à terre au moyen de la corde. Ces pauvres bêtes, renversées par les eaux, touchaient le bord encore toutes tremblantes.

1. Les habitans disent d’une bonne mule : es un animal mui racional (c’est un animal qui raisonne). En effet, le voyageur qui ne la contrarie pas, peut, dans les cas difficiles, se fier entièrement à sa prudence. Souvent elle semble réfléchir, et sa détermination est toujours juste.

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