Vues n
Yura-
carès.
Yura-
carcs.
8 Juin.
Tous réunis, nos mules rechargées, nous commençâmes à gravir la montagne, entièrement enveloppée de nuages. Nous tracions lentement par longues files des zigzags continuels sur les flancs escarpés d’une pente des plus rapides, ayant toujours d’un côté la paroi presque perpendiculaire comme une muraille, et de l’autre un affreux précipice. Nous gravîmes ainsi le reste de la journée, non sans admirer de magnifiques fougères et quelques palmiers propres à ces régions sauvages1. J’atteignis ainsi la halte de 1 Aguada, où quelques mètres de surface, moins en pente que le reste, ont permis d’étahlir un petit hangar sous lequel les voyageurs peuvent s’abriter. Pour les mules, on les attacha tout autour, et les muletiers allèrent recueillir aux environs de petits roseaux verticillés, très-communs sur ces coteaux, afin de leur donner la force de continuer le lendemain. Une source assez abondante qui sort d’un rocher voisin, subvint à nos besoins. Du reste, nous étions tellement entourés de nuages, qu’il nous fut impossible de rien voir à dix pas à l’entour. Je dus attendre au lendemain matin pour faire mes relevés géographiques sur tous les points visibles. La température avait beaucoup changé, et déjà nous éprouvions une sensation de froid très -désagréable.
Au point du jour le ciel, dégagé des nuages qui le voilaient la veille, me permit d’apercevoir les environs. Je dominais le San-Mateo, de manière à ne plus l’entendre, et je ne voyais que les sommités voisines, telles que la Cruz et le Ninilo. On se remit en marche sur la crête déchirée de la chaîne, au milieu de précipices; nous gravîmes péniblement toute la journée sur des roches glissantes ou sur des pierres détachées, nous arrêtant à chaque pas pour laisser souffler les mules. Nous fîmes tout au plus une lieue en distance horizontale, mais nous nous étions considérablement élevés. La végétation avait changé de forme. On ne voyait plus que des arbres rabougris, parmi lesquels des quinquinas à feuilles violettes2 et des fougères. Le sol était couvert de grandes mousses. Je m’arrêtai sur un des premiers gradins ou sommets de la montagne, appelé pour cette raison la Cumbre. Il n’y avait pas de halte, et je m’établis près du tronc incliné d’un vieil arbre. Je parcourus les environs autant que me le permettait l’irrégularité du sol, et je fus assez heureux pour recueillir plusieurs plantes intéressantes, et pour tuer un nouvel oiseau-mouche, sans doute le dernier représentant, sur cette zone élevée, de ces légers oiseaux, si communs dans les régions chaudes. Comme à l’or-
1. L ’Euterpe Andícola et Hainheana , Brongniart, Palmiers de mon Voyage, pl. 2, fig. 2-3.
2. H a ink parle de cette espèce et d’une autre qui se trouve encore plus haut dans la montagne.
Aucune n’est exploitée.
dinaire, les nuages nous enveloppèrent, et à partir de trois ou quatre heures, J832la pluie, nous inondant toute la nuit, nous glaça de froid. cordii-
Pressés de quitter notre mauvais gîte, nous continuâmes à suivre le tranchant de la crête, ce que les Espagnols du pays nomment Cuchilla. A mesure que je m’élevais, la végétation diminuait, et bientôt, au lieu dit la Seja del monte (la lisière ou limite supérieure des bois), il ne restait aucun arbre, mais bien de petites plantes rampantes , des fougères et des mousses. J’apercevais d’un côté la profonde vallée de San-Mateo, de l’autre celle du Cbilliguar, et au delà de hautes montagnes, ou je voyais se dessiner à la fois, par des teintes diverses, les différentes limites horizontales de la végétation. La zone inférieure des arbres se présentait, suivant son éloignement, sous une couleur bleuâtre ou vert foncé, qui par gradation passait au jaune, quand arrivait la zone des fougères et des mousses. Au-dessus se montraient, entre les rochers, des croupes vertes, unies, formées de petites graminées alpines; le tout dominé par des sommets couverts de neige. La Seja, deja situee a neuf lieues du pied de la montagne, est une halte ou les muletiers s arrêtent, parce qu’ils y trouvent un peu d’herbe pour leurs bêtes; mais il n’y a aucun abri pour les voyageurs, obligés de coucher en plein air. Je suivis toujours la crête; mais , du haut des croupes plus arrondies et dégagées de tout obstacle, ma vue se promenait sur les sommités voisines. J atteignis bientôt la zone de petites plantes graminées au rez de terre, semblables a ces pelouses unies comme du velours des régions élevees des Alpes et des Pyrenees. Le temps, d’abord assez passable, se chargea de nuages, et en gravissant les parois du pic nommé la Tormenta (la Tourmente), je men trouvai enveloppe.
Un vent impétueux semblait vouloir nous enlever, comme il l’avait trop souvent fait pour d’autres voyageurs, tandis que se succédaient rapidement des raffales de grêle et de neige. Ce temps affreux lit pâlir mes muletiers, qui me témoignèrent toutes leurs craintes pour le passage des parties neigeuses que nous commencions à atteindre. Gomme le temps devenait de plus en plus mauvais, force nous lut, après avoir franchi le Ronco, de nous arrêter dans une espèce de petite vallée sur le versant occidental de la crete au lieu dit San-Miguel, c’est-à-dire à quatre kilomètres environ de la Tormenta.
Là, sans aucun abri, sans feu, nous dûmes nous résigner a recevoir la neige, qui tombait à gros flocons. Jamais je n’avais éprouvé de transition aussi brusque d’une extrême chaleur au froid le plus pénétrant. En effet, depuis trois jours j’avais vu la nature changer rapidement de forme et d’aspect, à mesure que je m’élevais. Les arbres dont la cime s’élance vers les cieux, les élégans
1832. palmiers au tronc svelte, les fougères arborescentes au feuillage si léger, avaient Cordii Peu a Peu disparu. Les arbres avaient été remplacés par des buissons, ceux-ci lèrc ! par de petites plantes graminées , et la neige avait succédé aux sites rians des régions chaudes, égayées par ces oiseaux chamarrés de si vives couleurs, qui semblent , par leur présence , animer des fleurs dont l’éclat ne cède pas à celui de leur plumage. Trois jours après avoir laissé la zone torride, je couchais sur la neige, peu au-dessous du niveau d’élévation de notre Mont-Blanc.
Tous blottis les uns près des autres, pour mieux nous garantir du froid, un sommeil réparateur put d’autant moins nous visiter, que les muletiers, très -inquiets du temps, ne cessaient de se raconter comme à l’envi tous les périls qu’ils avaient couru en traversant ces régions élevées, et les nombreuses catastrophes arrivées aux voyageurs, dont quelques centaines avaient péri dans cette traversée de douze lieues1 que nous venions d’atteindre. Néanmoins les étoiles brillant sur l’azur le plus foncé dans le ciel, qui avait repris sa sérénité , nous laissaient encore quelque espoir pour le lendemain.
Guidés par le son des grelots, les muletiers étaient, avant le jour, au fond de la vallée , à la recherche des mules , qui y étaient descendues afin de trouver quelque peu de pâturage sur une pente des plus abruptes au-dessus de précipices épouvantables. Ils les ramenèrent heureusement, et, dès l’aurore, nous cheminions par des sentiers en partie couverts de neige , que l’habitude des guides peut seule leur faire apercevoir. A près d’une lieue avant de laisser le versant occidental pour prendre le côté opposé, les muletiers me montrèrent, sur des phyllades noirâtres taillés à pic, la figure grossière d’une corne, qui a fait donner à ce point célèbre le nom de Salto de cuerno (le saut de la corne). Gomme e’est, soit en allant, soit en revenant, l’extrémité ou le commencement des défilés les plus dangereux, les muletiers ont institué une coutume singulière, celle de faire descendre les voyageurs ou
1. Le père Lacueva, dans une note manuscrite qu’il m’a donnée sur le pays des Yuracarès, s’exprime en ces termes : « La entrada a estos lugubres bosques es uno de los caminos mas fragosos « y arriesgados de quantos transita el genero humano. La elevada Cordillera que hay que atra- « cesar es de doce leguas de largo sin el menor auxilio, que tampoco lo hay en todo el camino, « Cilyas' frequentas nevadas han hecho perecer desde el corto descubrimiento de aquellas montañas « centenares de personas, y millares de bestias. » On entre dans ces sombres forêts par un des chemins les plus difficiles et les plus périlleux où l’espèce humaine puisse s’engager. La Cordillère qu’on doit traverser a douze lieues de long, sans présenter aucune ressource, pas plus que le reste du chemin. La chute fréquente des neiges y a fait périr, depuis le temps si court de la découverte de ces montagnes, des centaines de personnes et des milliers de bêtes de charges. — Haink dit, dans une relation manuscrite, que les neiges y ont enseveli des milliers d’hommes et de bêtes.
ceux de leurs camarades qui passent pour la première fois par ce chemin, 1832. et de les faire danser, soit pour remercier la Providence de les avoir tirés de Cord|1 ce mauvais pas, soit pour se la rendre favorable. Cet usage est, à ce qu’il ri^tea|e paraît, aussi rigoureusement observé que le baptême de la ligne en mer; aussi, par respect pour une coutume ridicule sans doute dans sa forme, mais touchante au fond par le sentiment religieux qui paraît l’avoir consacrée, je saluai de bonne grâce le fameux Salto de cuerno , marqué seulement du reste par un grand pli onduleux dans la roche.
Passant par des gorges profondes , tantôt à l’est , tantôt a l’ouest de la crête couverte de neiges perpétuelles, j’arrivai sur les points culminans de la chaîne, oii je trouvai, non sans étonnement, à près de cinq mille mètres d’élévation au-dessus des océans, un bon nombre de coquilles marines fossiles, dans les terrains siluriens fortement redressés par les soulèvemens. Dans ces lieux sauvages tout est contraste. Si je levais les yeux , j’apercevais audessus de moi des roches perçant les neiges et dont la teinte noirâtre relevait encore la blancheur. Au point où je passai s’offraient à mes yeux des pierres détachées, quelques petites plantes rares, telles que des géranium , des violettes , des malvacées, des saxifrages et des valérianes, ne s’élevant pas à plus de quelques centimètres au-dessus du sol. Regardais-je au loin? j’entrevoyais les profondes vallées du San-Mateo ou du Clulïiguar, présentant alors l’aspect d’une fosse creusée dans la roche, et sur le bord de leurs précipices, des graminées veloutées. Je passai près d’un petit lac glacé entre deux gorges; au-delà de celles-ci je trouvai, au commencement d’une des vallées latérales , la célèbre grotte de Palta cueva. C’est un immense rocher sous lequel une dizaine de personnes peuvent s’abriter. Le grand nombre d’ossemens de mules, dispersés dans toutes les directions, n’annonçait que trop le danger de s’y arrêter ; danger pourtant difficile à éviter, en raison de la longueur du trajet et des aspérités du chemin. La grotte de Palta cueva, le seul point où le voyageur puisse trouver un refuge au sein de ces régions élevées et sauvages, est placée entre deux crêtes formant les points culminans de tout le système. Quand la neige tombe en ces lieux , pendant une halte , elle masque et recouvre tous les défilés et intercepte les communications. Les voyageurs alors doivent attendre qu’une série prolongée de beaux jours vienne fondre les neiges et leur rendre la liberté, en découvrant les sentiers. Des muletiers s’y sont vus retenus trois mois de suite , réduits à se nourrir, tant que la putréfaction le leur permettait, de la chair de leurs mules mortes de faim , tandis que beaucoup d’autres y ont péri d’inanition.
Cordil-
lère
orientale
Il ne m’était plus permis de révoquer en doute la réalité des dangers qui menacent le commerçant assez hardi pour prendre, afin de se rendre de Cochabamba à Moxos , cette route, la seule pourtant qui existât, à moins qu’il ne se résignât à faire près de trois cents lieues , en passant par Santa-Cruz de la Sierra. En conséquence je formai sérieusement le projet de chercher de nouvelles communications moins périlleuses. Pressé par les muletiers d’abandonner Palta cueva sans nous y arrêter, dans la crainte d’y être retenus, nous franchîmes la crête qui la domine. Nous n avions plus ensuite que peu de chemin à faire, pour nous voir hors de tout danger, ayant atteint les dernières sommités, après lesquelles je devais descendre vers les plateaux sur le versant sud-ouest de la Cordillère. En effet , après avoir franchi la montagne de Yurakasa , j’abandonnai les sommets neigeux pour une descente rapide.
Depuis la pointe du jour nous ne nous étions pas arrêtés un seul instant, les muletiers ayant pressé la marche autant que possible , afin de sortir du danger. A la nuit nous étions près de Quinti cueva, autre grotte naturelle offerte au voyageur sur la pente d’une montagne sèche et aride; mais les muletiers, impatiens de trouver des lieux habités, ne voulurent pas y faire halte. Nous descendîmes très-vite des pentes assez peu rapides sur des coteaux ou des vallées couverts soit de pelouses, soit de petites pierres anguleuses. Y ers huit heures , après quinze heures d’une marche forcée , accomplie sans rien prendre dans la journée, nous avions atteint quelques maisons du hameau de Cotani, peuplé seulement de pasteurs quichuas. Les pauvres Indiens chez lesquels nous nous étions arrêtés , firent de leur mieux pour nous être utiles : ils nous offrirent un toit pour nous abriter et des pommes de terre bouillies pour nous sustenter. Il faisait un froid sec, bien different du froid humide du versant opposé de la Cordillère. En effet il pleut constamment au nord , tandis qu’au sud, neuf mois de l’année, on n’aperçoit jamais un seul nuage. Ce sont, à un jour de distance, deux pays entièrement différens.
Sur les parties élevées de ces plateaux le froid est trop vif pour qu on puisse se livrer à aucune sorte de culture; aussi tous les habitans y sont -ils exclusivement pasteurs, à moins qu’ils ne descendent dans les vallees, afin d’y planter, dans quelques petits cantons mieux exposés, des pommes de terre, qui, avec un peu de chair sèche de mouton, constituent leur seule nourriture. Disséminés çà et là sur les points abrités, leurs cabanes, le plus souvent circulaires et couvertes en terre , comme celles des premiers Incas , forment de petits groupes d’une seule fàmille. Une cabane pour chaque ménage, une autre plus petite, renfermant ses provisions; voila tout ce que
possèdent les habitans. Le jour ils gardent les vaches ou les moutons sur la montagne , et tous les soirs ils ramènent ces derniers près de leur demeure. Très-doux, d’une sobriété sans égale, ces hommes sont heureux de leur simplicité rustique et n’ont aucun désir de changer de position.
Le lendemain je repris ma route, après avoir étudié les environs. Je passai un coteau et j’entrai dans la vallée de Colomi, ou se trouve le grand village de ce nom. Par un singulier contraste , les eaux de cette vallée , qui descendent d’abord au sud , tournent à l’ouest et ensuite au nord , pour aller sur le versant opposé de la Cordillère. C’est en plus petit un fait semblable à celui du Rio de la Paz1. J’étais encore sur ces régions sèches et froides, presque dépourvues de végétation, qu’on nomme puna ; aussi, à l’exception de petits lambeaux de terre bien exposés, tout le reste sert-il de pâturages aux Indiens du village. Je gravis une longue côte sur des terrains semblables; je voyais au loin à l’est, au pied de la montagne, le village de Tiraqué, placé derrière les plateaux de Baca, oil j’avais passé en me rendant de Cochabamba à Santa-Cruz de la Sierra2 3. Je suivis long-temps le penchant des montagnes qui dominent la vallée de Sacava , l’une des parties du grand plateau de Cochabamba , foulant des débris de phyllades remplis d’empreintes de corps organisés. Je descendis ensuite dans la vallée de Sacava, l’une des plus peuplées , remplie de hameaux de Quichuas et de champs de culture. Je retrouvai , dans de moindres proportions , une vallée, ou pour mieux dire, un plateau absolument identique à ceux des environs de Cochabamba, dont j’ai eu l’occasion de parler Ne pouvant pas arriver le même jour à la ville, je dus m’arrêter sur la route. Un riche Indien me reçut avec une hospitalité toute cordiale. Il me donna tout ce que je pouvais désirer, sans vouloir accepter le moindre salaire.
Le lendemain matin, de bonne heure, après avoir suivi la vallée jusqu’au point où elle se rétrécit et où le lit de son torrent, alors à sec, débouche dans la plaine de Cochabamba, je parvins à la ville, un mois après mon départ de Loreto de Moxos. Vivant depuis une année parmi des Indiens, je pris un grand plaisir à contempler les dômes des églises de Cochabamba et à me revoir au milieu d’une grande agglomération d’hommes. Tout m’étonnait, tout me paraissait extraordinaire, jusqu’au pain, dont je n’avais pas goûté depuis mon départ de Santa-Cruz de la Sierra.