‹ Voyage dans l'Amérique méridionale (volume 2)Chapitre 85 sur 240 · Voyez page · texte numérisé non relu

Voyez page

rochers , un faux pas pouvait nous y précipiter de cinquante mètres de hauteur. Heureusement que les lianes auxquelles nous pouvions nous accrocher empêchèrent qu’il n’arrivât d’autres accidens que celui causé par une pierre qui, en tombant du haut de la montagne sur la figure d’un de mes Indiens, lui brisa les os du nez. En suivant ces corniches, j’arrivai au confluent d’une rivière aussi forte que l’Altamachi, qui vient du sud. Comme j’éprouvai, pour la passer, toutes les difficultés possibles, vu l’escarpement deses bords, je la nommai Rio del mal paso (rivière du mauvais pas). Au-delà de ce confluent la vallée suit au nord quelques degrés à l’est. Je m’arrêtai à moins d’une lieue au-dessous.

En traversant un fourré, je donnai avec force un coup de hache sur une branche, qui, morte, desséchée, au lieu de résister au choc, céda plus facilement que je ne l’aurais cru, et l’un des angles de l’outil m’entra violemment dans le genou, en entamant la rotule. Obligé, malgré cette blessure, de monter et de descendre, de passer la rivière à plusieurs reprises, je me contentai d’y attacher mon mouchoir; mais la nuit, tout mouillé, exposé à la fraîcheur de la rosée, je sentis une vive douleur qui m’empêcha de goûter le repos.

Le 12, au matin, à peine pouvais-je marcher, par suite de ma blessure; néanmoins, comme il m’était impossible de rester en ce lieu, je dus continuer la marche d’autant plus difficilement que je me donnai une légère entorse à l’autre pied. Je n’en passai pas moins cinq fois la rivière, mais la dernière fois elle était si profonde, qu’il fallut, pour la traverser, se fabriquer un radeau avec des branches sèches. Je fis encore à peine trois lieues dans la direction nord. J’avais pourtant franchi le confluent d’une assez grande rivière venant du sud-ouest, que j’appelai, en raison des rochers dont ses bords étaient couverts, Rio de las penas (rivière des rochers). La nuit trois Indiens désertèrent.

La rivière, moins resserrée, offrait quelquefois de larges plages et des eaux moins encaissées; mais en d’autres endroits il fallait gravir les coteaux ou escalader des rocs énormes. J’avais aussi franchi sept fois la rivière, ayant de l’eau jusqu’à la poitrine, et j’avais vu deux affluens s’y jeter sur la rive gauche. Le premier, queje nommai Rio del oto (rivière de l’or), m’offrit une trèsgrande surface de cascajos ou d’anciens cailloux, placés bien au-dessus du lit actuel de la rivière; j’en lavai quelques parcelles, et je retirai une pépite d’or, signe certain des richesses qu’ils renferment. Je nommai le second Rio de la paciencia , parce que je m’y arrêtai et dus en vain y attendre une partie

1832. de ma troupe. Je trouvai pour la première fois, dans ces lieux sauvages, ~ ^ une magnifique espèce de palmiers, queje m’empressai de dessiner* : c’était peut-être une des plus élégantes que j’eusse vue jusqu’à ce moment. Le

1ère

orientale.

gros de la troupe ne put nous rejoindre, et nous dûmes l’attendre tout le len- .4 juin, demain , encore n’en arriva-t-il qu’une partie. La direction suivie était au nord-ouest, ce qui commençait à m’inquiéter. i5 juin. Le 15, impatient du temps perdu, je me mis en route avant l’arrivée des traînards; je vis bientôt, sur la rive gauche, un nouvel affluent, dont les rives étaient garnies de petites pierres de toutes les couleurs, rouges, violettes , noires , enlevées sans doute aux phyllades de ses bords1 2. Je passai plusieurs fois le torrent, mais sur un point la profondeur en était telle, qu’il fallut construire un radeau pour traverser des eaux limpides et bleues , semblables à celles des Pyrénées et des Alpes. J’avais vu les Yuracarès construire ces radeaux avec les troncs du palmier vina, que j’apercevais de toutes parts; je voulus les imiter. Je fis abattre ces arbres dans la partie où le tronc est renflé; je les fis couper par tronçons; je fis pratiquer des trous de chaque côté, passer des chevilles de hois par ces trous, pour assembler les morceaux , en les attachant avec des lianes, et j’eus bientôt un radeau solide, que mon Indien rnoxos à la nage traîna de l’autre côté et qui servit successivement à toute la troupe. Peu de temps après je trouvai une grande rivière. Je pouvais jusqu’alors me croire sur un des aflluens du Rio Mamoré et la direction suivie était bonne; mais tout à coup une chaîne de montagnes élevées se montra devant moi, et la rivière queje suivais, recevant cet autre cours d’eau, venant de l’est -sud- est , tourna brusquement au nord-ouest. Tout espoir semblait m’être ravi; car, sans aucun doute, ce devait être un des tributaires du Rio Béni. Mon embarras était extrême , et je ne vis d’autre moyen que celui de franchir la Cordillère, coupant à angle droit la direction que je devais prendre. Je passai le dernier gué et je remontai le nouvel affluent3, tout en examinant la chose en moi-même, lorsque, fixant par hasard les yeux sur le sable, j’y reconnus l’empreinte de plusieurs pas d’hommes, qui se dirigeaient aussi vers le nouvel affluent. Dans le désir de communiquer avec les maîtres de ces lieux, je m’avançai en suivant les traces fraîches, et bientôt j’aperçus, au milieu de la rivière, un sauvage armé d’un arc et cherchant

Page 1