C’est Y Euterpe longivaginala , Palmiers, pl. 12, fig
2. Je l’appelai Rio de las piedrecitas (rivière des petites pierres).
3. Je le nommai Rio de la reunion, parce que ma troupe s’y trouva réunie avec des Yuracarès et des Mocéténès.
à percer d’un trait1 le poisson qu’il épiait d’un œil attentif au sein d’une onde 1 832. des plus pures. Il ne parut point effrayé de notre présence. Je reconnus de c ail suite à sa tunique sans manches, à son bissac placé sur l’épaule gauche, à ses traits surtout et aux peintures de sa figure, que ce n’était pas un Yuracarès ; ce dont je m’assurai d’ailleurs, en lui adressant, dans la langue de cette nation, quelques mots qu’il n’entendit pas. Il me fit signe d’aller plus loin , ou je trouvai huit Indiens de sa tribu, celle des Mocéténès et quelques Indiens yuracarès , occupés , sous une ramée de feuilles de palmiers , à faire rôtir des singes et du poisson. Nous étions peut-être aussi étonnés les uns que les autres de nous trouver en présence , et la plus grande curiosité régnait de part et d’autre.
Les sauvages s’empressèrent de m’offrir de partager leurs repas ; mais il fallut attendre le gros de ma troupe , pour apprendre de l’interprète yuracarès où nous étions et à qui nous avions à faire. C’étaient des Indiens mocéténès , habitant à une journée de là sur la même rivière en la descendant ; ils revenaient de faire une visite amicale aux Y uracarès , qui vivent de l’autre côté de la chaîne, et avec eux quelques-uns de ces derniers, qui avaient accompagné leurs visiteurs.
Tous mélangés, nous formions le plus singulier assemblage, les contrastes les plus curieux de couleur, de traits, de costumes, et tandis que chacun s’occupait de ce qui pouvait l’intéresser, je repris mon rôle d’observateur. Je comparai les caractères physiques des trois nations américaines qui se trouvaient là fortuitement réunies. Le Quichua montagnard ou descendant des Incas, à la couleur foncée, au corps court et large, dont le tronc, par son grand développement, n’est pas en harmonie avec les extrémités; le Quichua au nez aquilin très-prononcé, à la figure sérieuse et triste; près de lui le N uracarès, presque blanc, aux belles formes élancées et mâles, à la figure itère, hautaine; plus loin le Mocéténès, tenant entre eux un juste milieu, par sa taille, par ses formes, par sa couleur encore presque blanche, mais ayant des traits efféminés, un sourire gracieux, plein de douceur, le nez court et la face à peu près ronde. Je cherchai, comme je l’avais toujours fait dans les mêmes circonstances, à m’expliquer ces différences par des causes naturelles, qui influent à la longue sur les caractères physiques et moraux de l’homme. Je me demandais si la forme massive des Quichuas , la largeur extraordinaire de leur poitrine , n’étaient pas déterminées par le besoin d as-
1. Voyez la planche 10 des Coutumes et usages , que je dessinai le lendemain, en suivant la pêche des indigènes.
Cordil-
lère
orientale.
pirer une plus grande quantité cl’air, par suite de la raréfaction des plateaux élevés sur lesquels ils vivent. Je me demandais encore si la teinte presque blanche des Yuracarès, qui, du reste, ont les traits des Quichuas, si leurs belles formes ne pourraient pas provenir de la continuité de leur séjour au sein de ces forêts humides, chaudes, impénétrables aux rayons du soleil, très-différentes des montagnes sèches où vivent les nations montagnardes. Je me demandais, enfin, si les Mocéténès qui présentent les traits efféminés des Indiens des plaines de Moxos et de Chiquitos, ne seraient pas les descendans des nations de ce rameau dont la même cause aurait pâli la couleur. Je n’étendrai pas davantage ces réflexions, que j’ai d’ailleurs consignées dans mon travail spécial sur l’homme américain.
Le soir , comme des frères d’armes , nous étions tous les uns près des autres, au bord de la rivière, sous une voûte épaisse du feuillage le plus varié. D’un côté l’on entendait la langue gutturale des Quichuas , qui rappelle un rauque croassement; plus loin le parler doux et mielleux des Mocéténès, contrastant avec le langage arrogant, avec la parole fière et hautaine des Yuracarès, orateurs prétentieux. Les idiomes de l’ancien monde étaient là tout à fait en minorité; à peine, trois ou quatre d’entre nous les faisaient -ils entendre. Il est difficile de se rendre compte de l’impression qu’éprouve le voyageur européen, à l’aspect des grands traits d’une nature imposante et sauvage, en se voyant entouré d’objets si différens de ceux qu’il rencontre au milieu de la civilisation des villes. J’étais privé de toutes les commodités de la vie. Pour me reposer de longues fatigues, je n’avais d’autre lit qu’un sol humide, et néanmoins je n’aurais pas cédé ma place du moment pour une des plus commodes au milieu de la fête la plus somptueuse de notre brillante capitale.
L’ensemble de la route suivie depuis Tutulima me porte à croire, comme je l’ai indiqué à M. Tudéla, durant notre voyage, qu’il conviendrait de prendre de suite, en sortant de ce hameau, le versant occidental de la montagne sur la rive droite du Rio Tutulima, et de le continuer jusqu’au confluent du Puo del mal paso; de traverser cette rivière et de suivre toujours le même versant jusqu’au Rio de la réunion; ainsi l’on n’aurait qu’une descente à faire, tandis qu’en suivant la montagne sur la rive gauche , il faudrait monter et descendre pour franchir successivement le Puo d’Altamaclii, le Rio de las peñas, le Rio del oro , le Rio de la paciencia , et le Rio de las piedrecitas. Il convient de toutes les manières d’éviter ces rivières, parce que ce sont des torrens rapides, qui peuvent se gonfler d’un instant à l’autre par les pluies et arrêter les
voyageurs. Combien de fois, au fond de ce ravin, ou j’ai passé près de sept jours, il ai-je pas craint cet embarras! Il est certain que si, au lieu du beau temps dont j’ai joui, des pluies continues et torrentielles, comme celles que j’avais essuyées en remontant de 1’ Asuncion de Yuracarès vers Cochabamba , fussent venues m’assaillir au milieu de ma route, j’aurais été obligé de m’arrêter jusqu’à ce qu’une suite de beaux jours m’eût permis de continuer.
La nation des Mocéténès, que j’avais rencontrée, et que les Yuracarès nomment Maniquíes1, habite le fond du ravin, le long du Rio Béni, depuis ce point jusqu’au nord de la Paz , c’est-à-dire sur une cinquantaine de lieues géographiques, où ils sont distribués , par villages, sous l’ombrage des forêts. Plus petits de taille que les Yuracarès, ils ont aussi des traits differens. Leur caractère paraît très-doux , et j’aurais bien voulu pouvoir céder à leurs instances , en les allant visiter chez eux , mais la chose m’était impossible. Us sont cultivateurs et chasseurs tout à la fois. Us suivent les cours d’eau pour chasser les singes et les pécaris, au milieu des bois, ou pour épier, au sein d’une onde cristalline, les poissons, qu’ils percent de leurs flèches aiguës. Si la chasse est abondante , ils la boucanent et reviennent chargés de provisions. Souvent ils descendent ou remontent les torrens avec des radeaux. Leur costume consiste en une tunique sans manches de tissus de coton , d’une belle couleur violette , bordée de rouge. Us ont les cheveux coupés carrément en avant, et réunis, par derrière , en une queue , à laquelle ils suspendent leurs couteaux ; ils ne s’arrachent pas les sourcils. Leur figure est peinte ou pour mieux dire marquée de trois raies bleues, l’une en arc, passant des joues à la lèvre supérieure, la seconde au-dessous de la lèvre inférieure et une troisième sur le nez. Ils s’ornent la tête de plumes des ailes des perroquets. En voyage ils ont tous sur l’épaule gauche un bissac de toile. Je remarquai que quelques-uns avaient la peau toute tachetée de blanc , ce qui les rend comme tapirés.
Le lendemain je me séparai des Mocéténès, qui retournèrent chez eux, chargés des présens dont je les avais gratifiés , mais les Yuracarès voulurent nous guider vers leurs bois; ils nous conduisirent à deux lieues, en remontant la rivière, à l’endroit d’oû ils étaient descendus de la montagne, afin de la franchir le jour suivant. La journée étant trop avancée pour commencer notre ascension, j’en consacrai le reste à l’étude de la magnifique végétation qui couvre ces lieux. Elle se compose principalement de palmiers, et ressemble beaucoup à celle que j’ai décrite au pays des Yuracarès 2. Pour ménager
1. Voyez, Homme américain , la description complète de cette nation.