‹ Voyage dans l'Amérique méridionale (volume 2)Chapitre 90 sur 240 · Voyez Coutumes et usages, pi · texte numérisé non relu

Voyez Coutumes et usages, pi

Yura-

carès.

restèrent ainsi un instant silencieux. Tous les habitans de la maison, les hommes les premiers , les femmes ensuite , vinrent les saluer chacun en particulier, en passant devant eux; puis ils commencèrent, sans se regarder, des discours cpii durèrent toute la journée. Je leur fis aussi, moi, par l’interprète, ma petite harangue, pour les remercier de leur bienveillant accueil, et je trouvai les nouveaux venus bien disposés à me servir. Le soir, après m’avoir salué de nouveau , ils allèrent , dans le même ordre , s’établir dans une maison voisine. J’appris cpi’ils venaient des rives du Rio Icho.

Ne voulant pas laisser refroidir leur zèle, je partis avec eux dès le lendemain et m’enfonçai au sein de la forêt la plus belle du monde , pour découvrir un arbre propre à la construction d’une pirogue. Je la parcourus sans obstacles, en suivant mes sauvages vers le plus gros arbre, car tous leur étaient connus. Enfin l’un d’eux est choisi : son tronc, qui peut-être a déjà vu plusieurs siècles; son tronc, de plus de huit mètres de circonférence à sa base, est aussitôt entamé par la hache, comme un rocher que sape la mine. Les éclats volent, mais le soir seulement, après un travail forcé, sa chute fait trembler la terre, renverse devant lui tous les autres arbres, et à plus de cents pas il en tombe encore entraînés les uns par les autres. Les coups redoublés de la hache firent retentir la forêt sept jours de suite, pendant lesquels je dirigeai les travaux des Indiens et soutins leur courage par mon exemple, en travaillant avec eux. Enfin le doyen des arbres des environs s’est transformé en une nacelle assez grande. Les obstacles qui s’opposent à sa marche vers la rivière sont aplanis sur tous les points à la fois au travers de la forêt, l’espace de près d’un quart de lieue; elle y est lancée triomphalement, et je commence à pouvoir m’applaudir du succès de mes vœux. Pour accomplir la mission que je m’étais donnée, il ne me restait plus qu’à voguer vers Moxos.

Durant ce travail, j’avais constamment étudié soit les Yuracarès, soit l’admirable végétation des forêts qu’ils habitent. Un jour je laissais un instant mes ouvriers pour chasser, une autre fois je parcourais les plages des rivières, en observant que toutes sont couvertes de nombreuses plantes graminées qui pourront servir de nourriture aux mules lorsque le chemin sera ouvert.

Pour se garantir à la fois des moustiques et de la morsure des chauves-souris, les Y uracarès dorment sous des espèces de moustiquaires faites avec l’écorce des mûriers; comme ils aiment beaucoup leurs chiens, ils les couvrent toujours la nuit. Ils s’éveillent à la pointe du jour et causent alors longuement, surtout des parens qu’ils ont perdus; souvent on les entend gémir et pleurer. Un soir

tous les Indiens se réunirent à la maison où j’étais, pour danser et boire de

la cliicba faite avec les racines de la mandioca. La liqueur fermentée était contenue dans de grandes auges de bois. Les hommes avaient prévenu leurs voisins de la réunion, en faisant dans toutes les directions retentir la forêt du bruit de leur sifflet. Ils s’étaient couvert la figure et les jambes de peintures rouges et noires ; ils avaient coupé leurs cheveux et rasé leurs sourcils. Les femmes avaient fait la même toilette, et les jeunes filles s’étaient orné les épaules soit de touffes de plumes rouges, soit de plumes noires et de paquets d’élytres du bupreste géant ou de grelots de cuivre. Tous, placés sur deux lignes, se mirent à danser, d’abord au son de flûtes de Pan, puis au son de la voix; iis se croisèrent les bras en allant en mesure tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Les femmes vinrent se mêler à eux et se placer entre chaque danseur, prenant d’abord le côté de la tunique des hommes , croisant ensuite les bras avec les leurs1 et sautèrent long-temps, toujours d’un sérieux imperturbable. Elles portaient sur leurs épaules, leurs jeunes enfans, et les jeunes filles leurs singes ou tel autre animal qu’elles se plaisent à élever. On dansa ainsi une partie de la nuit.

Le lendemain, étant à l’ouvrage, quelques Indiens se plaignirent de maux de tête , qui étaient sans doute des suites de la fête. Pour s’en guérir , ils se firent enfoncer sous la peau des tempes de longues aiguilles, se prétendant alors soulagés. Les Yuracarès croient que les blancs apportent toujours avec eux des maladies qu’ils n’auraient pas sans cela ; aussi ne manqua-t-on pas d’attribuer à notre arrivée une coqueluche qui se déclara pendant notre séjour. Il en fut de même de fortes douleurs rhumatismales que ressentit à la jambe la femme du propriétaire de la maison que j’habitais. Pour la guérir, une vieille indienne se mit à fumer du tabac et lui administra une espèce de fumigation. Ce spécifique étant resté sans effet, le lendemain on lui fit, avec un morceau de bambou très-tranchant, de nombreuses incisions, qui déterminèrent une copieuse saignée; puis on la mit a la diète la plus rigoureuse. La malade ne se rétablissant pas davantage, on l’enleva de la cabane et on la porta dans la forêt , sous un très-petit toit fait avec des feuilles de palmiers. Sa mère et son mari l’accompagnèrent seuls, et elle ne voulut rentrer chez elle qu’après notre départ.

Un jour, revenant du travail, je trouvai une vieille indienne de la maison dans une colère affreuse et brisant tous les vases de sa cuisine; j’en demandai

Page 1