‹ Voyage dans l'Amérique méridionale (volume 2)Chapitre 95 sur 240 · Voyez t. 111, p · texte numérisé non relu

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ment végéter, quand, d’un côté, l’évêque de Santa-Cruz devait toujours s’opposer à leur réussite, secondé qu’il était, dans son opposition, par la faiblesse du gouvernement de Cochabamba. Depuis l’expulsion des jésuites, les provinces de Chiquitos et de Moxos dépendirent de Santa-Cruz de la Sierra, et furent regardées comme des fermes de cette ville, qui recevait tous leurs produits et fournissait les employés religieux ou séculiers propres à leur administration. Il est vrai que l’intendant de Cochabamba gouvernait Santa- Cruz de la Sierra, tandis que Cochabamba dépendait du diocèse de Santa- Cruz; combinaison dont il résultait que, si l’administration tentait, soit d’ouvrir, par le pays des Yuracarès, un chemin de Cochabamba à Moxos, soit de soutenir les missions de cette tribu, elle trouvait la plus vive opposition de la part de l’évêque de Santa-Cruz, qui, vu l’immense influence du clergé en Amérique, neutralisait toutes les bonnes dispositions, ou arrêtait tous les efforts tentés pour établir des communications entre Cochabamba et Moxos. De ces intérêts différais il est résulté que, jusqu’à ce jour, la lutte continue sans que la fermeté du gouvernement vienne y mettre un terme, en s’occupant de l’amélioration générale de son commerce intérieur. Les motifs qui s’y sont toujours opposés étant bien connus sous les gouvernemens d’aujourd’hui, espérons que les choses prendront une tournure plus satisfaisante.

Les Yuracarès, au nombre d’environ \ 500, sont disséminés au sein des plus belles forêts du monde. Ils habitent le pied des derniers contre-forts du rameau oriental de la Cordillère. Très-bien bâtis, tout annonce chez eux la force et la souplesse. Us sont droits, bien plantés; leur démarche fière, arrogante s’accorde parfaitement avec leur caractère et la haute idée qu’ils ont d’euxmêmes. Leur physionomie est fine, remplie de vivacité, et ne manque pas d’un certain enjouement; leur figure est plutôt bien que mal. Les femmes, bien faites, plus fortes et plus robustes encore que les hommes, ont les mêmes traits; mais leur figure est plus arrondie. On peut les dire jolies.

Le caractère des Yuracarès offre la réunion la plus monstrueuse de tous les défauts que peut amener, chez l’homme sans instruction et superstitieux, une éducation à tous les âges affranchie des réprimandes et même des plus simples conseils. Ennemis de toute espèce de contrainte qui pourrait leur ôter quelque peu de leur indépendance, ils vivent par familles, et dans celles-ci même on ne connaît ni les égards mutuels, ni la subordination, chaque individu y demeurant pour son compte propre et personnel. Toujours ambulans, les Yuracarès semblent se fuir, n’habitant jamais plus de

Y u ra tarés.

. Yuraca-

rès.

trois ou quatre ans le même lieu. Disséminés au sein de la forêt , ils s’établissent non loin d’un ruisseau, d’une rivière, y abattent les arbres, s’y construisent un grand hangar ouvert aux deux extrémités, couvert en feuilles de palmiers, dans lequel ils placent quelques étagères pour déposer soit leurs vases de cuisine, soit de petites boîtes où sont leurs ornemens de danse et les choses qui leur paraissent précieuses, soit encore leur arc et leurs flèches. A l’un des cotés , ils construisent, en écorce de mûrier, de petites cabanes, sous lesquelles ils se garantissent des moustiques, et couchent sur des nattes formées de l’attache des feuilles du palmier Vina, leur première ressource. Ils plantent autour de cette cabane un champ de bananiers, de la yuca (mandioca) , de la canne à sucre et quelques autres végétaux, et vont au loin cultiver d’autres champs dans la forêt. Un sentier, dont l’entrée est masquée près des rivières par un buisson, conduit ordinairement à leur demeure.

Le jeune Yuracarès reçoit dès sa naissance les soins les plus tendres de sa mère, devenue l’esclave de tous ses caprices, de toutes ses volontés. Elle le nourrit pendant trois ans, puis continue à l’élever. Vers huit ans il commence à préférer la compagnie de son père, qui l’emmène à la chasse, à la pêche, lorsqu’il ne s’éloigne pas beaucoup, et lui enseigne à se servir de l’arc et de la flèche, ainsi que les autres travaux des hommes. Il ne cesse de s’exercer à tirer de l’arc depuis l’instant qu’il peut marcher, l’adresse dans le maniement de cette arme étant pour lui de première nécessité. Leurs flèches sont longues d’un mètre et demi, ornées de plumes des plus grands oiseaux de proie, et de petites plumes des couleurs les plus vives. Elles sont artistement travaillées , et terminées , suivant l’usage auquel on les destine , soit par une longue lame faite de bambou , soit par de longues tiges du bois le plus dur des palmiers, à l’extrémité de laquelle est un croc pour les gros animaux, soit encore par deux petits bâtons croisés pour la chasse aux petits oiseaux. Les flèches à pêcher le poisson dans les rivières n’ont ni plumes ni crocs. Leur arc, aussi long que les flèches, est de bois de palmier, il est droit et ne se courbe que lorsqu’il est bandé. Pour fabriquer les flèches , les hommes ont des cabanes où les femmes n’entrent jamais. Ils enseignent aux jeunes gens tous leurs travaux, et l’art de la parole, qui, après la chasse, est trèsestimé parmi eux. Dans les danses, les jeunes gens se distinguent des hommes mariés par les touffes de plumes et les nombreux grelots qu’ils portent sur les épaules.

Le Yuracarès ne se marie pas jeune, parce que la première qualité dont

il doit justifier, est une adresse extrême dans fart de tirer la flèche. Une fois quil est bon archer, il fait d’avance sa demande en règle aux parens de celle qu’il désire, ou son mariage est improvisé par ses parens euxmêmes pendant une orgie. Il se marie toujours au milieu d’une réunion nombreuse. Lorsque la famille est assemblée, et que tous les membres se trouvent échauffés par la chicha, les grands-parens unissent souvent les jeunes gens sans leur consentement et presque de force. Celui qui remplit l’office de parrain use le premier des droits réservés ailleurs au mari, puis, avec les autres parens, il renferme le jeune homme et la jeune fille sous une petite

case d’écorce, et leur fait de longs discours sur leurs devoirs respectifs. Les Yuracarès se marient entre parens les plus immédiats, en exceptant néanmoins le premier degré en ligne directe. Si un jeune homme épouse une jeune fille qui ne lui est pas alliée, il est obligé, soit d’acheter très -cher, par de nombreux cadeaux, la bonne volonté des parens de sa femme, soit de se battre successivement en duel avec chacun d’eux1. Us n’ont pas la coutume de la polygamie, à moins que ce ne soit par exception. Souvent ils rompent leurs liens, et cette rupture vient la plupart du temps de la femme, qui n’estime et n’aime son mari qu’autant qu’il lui apporte fréquemment de sa chasse. Le nouveau couple habite presque toujours la maison de la mère de la femme, et y reste jusqu’à ce qu’il soit en famille.

Le Yuracarès, dont le caractère est un mélange singulier de vices et de vertus, est patient dans la souffrance, vif de pensée, d’action, et pourtant paresseux. Envieux, menteur effronté, voleur, il déteste même ses compatriotes. Il se croit le premier du monde, et traite d’ignorans tous les autres hommes, même ceux des villes, se regardant comme bien au-dessus. Il se fâche quand on l’appelle Indien et quand on ne nomme pas sa femme señora. Souvent il prend le nom des personnes dont on parle avec respect. Ainsi l’on a vu des Yuracarès s’appeler Audiencia ¿ parce qu’ils avaient entendu parler de l’audience de Charcas, ou même se nommer . Fernando Septimo , sans jamais vouloir prendre son nom de baptême. Le seul nom dont les Yuracarès se souviennent est celui d’un insecte, d’un oiseau, d’un animal quelconque,

1. Parmi les Yuracarès devenus chrétiens, aucun n’a voulu se soumettre au mariage catholique, à moins que les parens, ne pouvant pas obtenir de leurs enfans qu’ils s’unissent comme ils le désiraient, ne vinssent en prévenir le curé le samedi soir, afin qu’il les mariât par force le lendemain avant la messe. Sans cela, ils prévenaient le prêtre lorsque le mariage était déjà consommé. Ils ne font aucun cas du mariage religieux. (Je tiens ces renseignemens et beaucoup de ceux que renferme cette description, du père Lacueva, qui a vécu dix-huit ans avec les Yuracarès.)

,832. qu’ils se donnent entre eux dès leur jeunesse. Lorsqu’ils vont a Cochabamba, ils ne veulent rien regarder, tant ils se croient supérieurs a tout; aussi res. jamais ils n’admirent une eghse ni un autre objet dart, le souvenir quils rapportent de la ville, étant toujours défavorable aux citadins. Ce sont d’insatiables demandeurs, que rien n’arrête dans leurs importunités: ils désirent tout ce qu’ils voient, voulant toujours ce quil y a de mieux. Si on leur donne un grand nombre d’objets et qu’on leur en refuse un seul, ils n’ont de mémoire que pour le refus.

Quoiqu’ils aient une idée du bien et du mal , et qu’ils regardent comme peu régulier de voler, de mentir ou de tuer, il paraît qu’ils ne blâment guère ces actions que chez les autres. Ils font dependre la bonté morale d une seule chose, qui consiste à ne pas faire de reproches, à ne pas se fâcher; aussi se disent-ils entre eux: «tu es tres-bon, tu ne tes jamais fâche avec moi, tu ne m’as jamais rien reproché. ” Il faut dire qu’une de leurs nombreuses superstitions consiste à croire que lorsqu’on les réprimande, ils tombent malades et meurent. Quand un enfant commet quelque faute, si sa mere a le malheur de le gronder, tous les parens lui en font un crime, en lui laissant entrevoir que, si elle perdait son fils, il ne pourrait, plus tard, lui apporter sa chasse ou du poisson; car ils rattachent tout à l’intérêt personnel. Jamais on n’a vu un père corriger son enfant; aussi n’ont-ils aucune idee du droit de correction , ni même de parole dans leur langue pour en exprimer 1 idée. Les emfans sont donc, ainsi que les hommes, abandonnés à tous leurs caprices, à toutes leurs passions. Il résulte de ce mode d éducation, quils ne soufflent pas qu’on leur enseigne la moindre chose, ni qu’on leur donne un conseil. Il est arrivé dans plusieurs circonstances que le seul motif donné par les Indiens pour abandonner la mission, consistait dans la predication des missionnaires, qu’ils ne pouvaient supporter , la regardant comme une réprimandé.

J’ai dit que les Yuracarès ne savent pas rester en place, ce qui tient essentiellement à leur goût dominant pour la chasse et la peche. En effet, tous les deux ans, ils abandonnent leur maison, leurs champs, bientôt remplaces par la forêt, et sous le prétexte qu’ils ne trouvent plus de chasse, qu’ils ont détruit autour d’eux tous les palmiers, ils vont s’établir ailleurs. Vers le mois de Mars, lorsque le palmier Tembé1 est encore couvert de fruits dont les Yuracarès se nourrissent le tiers de l’année, de Février en Juin, ils choisissent un jour serein, rare à cette époque, et, guides par le chef de la famille, les

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