‹ Voyage dans l'Amérique méridionale (volume 2)Chapitre 97 sur 240 · III. i.re part · texte numérisé non relu

III. i.re part

Yura-

tarès.

le jour. Ils vont toujours plusieurs ensemble, et se dispersent dans les bois pour suivre leur gibier; ils ont toujours un langage de convention exécuté avec leurs sifflets. Tel sifflement , par exemple , demande du secours , tel autre indique l’abondance de la chasse ou quelque circonstance particulière. Jamais les Yuracarès n’abandonnent la flèche qu’ils ont lancée. Si elle s’est fixée aux branches d’un arbre, ils y grimpent afin de la chercher, et ne s’épargnent aucune fatigue pour la retrouver. Ils montent aux arbres et surtout passent de l’un à l’autre par la cime avec une extrême agilité. Lorsqu’ils reviennent de la chasse, ils mettent tous les singes qu’ils ont tués sur une feuille de palmier, la tête tournée du même coté, et un Indien, muni d’un plat rempli de chicha, les en asperge, en leur disant : «Nous vous aimons, puisque nous vous avons apportés chez nous. * Ils croient, après avoir rempli cette cérémonie, que les singes restés dans la forêt doivent être très-contens. Ils croient également que les chiens ne peuvent plus chasser, s’ils mangent les os du gibier, aussi ne leur en donnent-ils jamais. Ils font rôtir les oiseaux sans les vider.

Ils pêchent de diverses manières , avec des filets ou à coups de flèches. Comme les eaux des rivières sont très-limpides, ils attendent que des pluies torrentielles les aient troublées pour la pêche au filet, qu’ils font, le plus souvent , la nuit. La pêche à la flèche se fait au contraire , lorsque l’eau est très -claire. Us nagent en se servant d’un morceau de bois léger placé sous un bras, et ne redoutent alors ni la largeur ni la rapidité des courans. Us font souvent leurs voyages par eau, alors ils abattent un palmier, en creusent le tronc, y mettent leurs enfans et leurs meubles, et le mari nageant d’un côté, la femme de l’autre, font ainsi, en suivant le courant, dix ou douze lieues en un jour.

Ils commencent à parler long-temps avant l’aurore et se lèvent avant le soleil. Ils vont de suite se baigner, quelque temps qu’il fasse. Ils se coiffent, en coupant les cheveux de devant à la hauteur des sourcils. A cet effet ils portent toujours un petit peigne et leur couteau; celui-ci, dont ils coupent la pointe le matin, étant à jeûn, est attaché à deux morceaux de bois, de manière à représenter un ciseau. Lorsqu’ils partent pour le travail agricole, ils sont réellement à peindre. Ils vont en file, suivant l’un d’eux qui joue de la flute, tous couverts de peintures, vêtus de leur tunique d’écorce sans manche, artistement colorée, ornés de leurs plus belles plumes et de perles; le couteau pendu au cou, la hache sur l’épaule, leur pelle à la ceinture, la serpe à la main droite; dans la gauche, l’arc et les flèches.

Lorsqu’ils vont abattre les arbres pour défricher un champ , ils se gardent

bien , ainsi que leurs femmes , de manger la chair du pécari (sanglier de ces contrées), dans la crainte de se voir écraser par les arbres qui tombent. Quand ils ont semé le maïs, ils ne reviennent aux environs que lorsqu’ils le croient en maturité, parce qu’ils craindraient de le voir périr, s’ils s’en approchaient avant cette époque. S’ils le sèment près de leur maison, ils vont momentanément s’établir au loin. Ils croient aussi que le maïs meurt infailliblement, s’ils vont chercher du sel pendant la croissance de cette plante. Le maïs en maturité, ils font de la chicha d’une partie de la récolte et laissent perdre le reste sur le champ.

Us sont d’une adresse extrême pour les ouvrages manuels, et pourtant ils ne fabriquent que leurs arcs, leurs flèches, des plaques de bois sculptées pour l’impression 1 en couleur sur leurs chemises d’écorce de mûrier, ou des peignes de petits morceaux de roseaux unis ensemble avec du fil de couleur artistement tressé. Ces peignes, très-recherchés dans les villes, joints aux animaux sauvages qu’ils élèvent et aux plumes qu’ils enlèvent aux brilians oiseaux de leurs forêts, sont leurs seuls objets de commerce. Iis vont les échanger à Cochabamba contre des haches, des serpes et des couteaux, tout le reste leur étant indifférent. Us sont insatiables pour ces outils et n’en ont jamais assez; aussi le Yuracarès qui n’a pas quarante haches en sa possession, se regarde-t-il comme pauvre. Ils se montrent même très-difficiles dans le choix de ces outils, n’en voulant sous aucun prétexte, s’ils ne sont à leur goût. Ils ne font aucun cas des habits des blancs, et s’ils s’en couvrent, ce n’est que pour s’en moquer.

Lorsqu’ils partent pour un voyage, ils prennent leurs vétemeos d’écorce les mieux peints, et se peignent la figure de rouge et de noir, se couvrant la tête bien imbibée d’huile de cocos, du duvet blanc des aigles, et prenant tous leurs ornemens de luxe. S’ils passent dans le voisinage d’une habitation, ils se baignent, se peignent de nouveau, laissent leurs armes et leur charge dans la forêt, et font retentir les airs d’une flûte avant d’y arriver; puis, après avoir attendu quelque temps, ils s’en approchent en file, avec le plus grand sérieux, portant la serpe d’une main, et de l’autre leur arc et les flèches propres à la chasse du jaguar. Us se dirigent vers la maison où les hommes se réunissent ordinairement pour faire leurs flèches, et avant qu’ils n’arrivent, celui des habitans qui veut les recevoir, prend également sa serpe, son arc

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carès.

1. Il est très-curieux de trouver, chez ces sauvages, l’impression au mojen de planches en bois , tandis que les dessins sur toile s’exécutent encore à la plume dans les missions de Moxos.

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carès.

et ses flèches, s’approche des visiteurs avec beaucoup de gravité, et tout d’uu coup jette un cri, en s’adressant à l’un d’eux, et lui disant : Es -tu mon oncle (ou tel autre parent), qui , te rappelant de moi, est venu me voir? L’autre s’avance avec la plus grande arrogance et lui répond sur le même ton : Oui, je suis celui qui, me rappelant de toi, viens te visiter. Ils s’approchent l’un de l’autre et, debout hors de la maison, le premier, avec une volubilité incroyable, commence une relation qui paraît étudiée, dure des heures entières et pendant laquelle, par intervalle, il secoue sa serpe, en criant toujours plus fort. On dirait ce discours appris par coeur; et il varie souvent d’intonations. Dès que le premier a fini , le second répond de même. Souvent les deux interlocuteurs restent ainsi, de pied ferme, une journée entière, sans que la pluie ni le soleil leur fassent changer d’attitude. Us se parlent alors de leur origine , des lieux que leurs ancêtres ont habite , de leurs souffrances , de celles des leurs, et de tout ce qui leur est arrivé depuis la dernière fois qu’ils se sont vus. Ces relations réciproques achevées, sans se parler davantage, ils vont se baigner, entrent dans la maison, s’asséient l’un près de l’autre et se mettent à pleurer, en se couvrant la figure de leurs cheveux, et ne cessent de parler des heures entières par strophes , comme s’ils récitaient des vers, des parents qu’ils ont perdus et de leurs bonnes qualités. Passant brusquement à un genre d’entretien plus simple, ils se demandent réciproquement, avec beaucoup de sérénité, des nouvelles de leur santé, et l’on donne à manger au voyageur, qui en offre à toutes les personnes présentes. Ils restent ordinairement trois jours, pendant lesquels ils ne font que parler avec toutes les personnes des maisons voisines et passent les nuits sans dormir. Les voyageurs sont toujours assis près les uns des autres et marchent toujours en une file. Avant de s’en aller, ils vont faire successivement leurs adieux aux habitans de toutes les maisons.

Presque tous les matins avant le jour les vieillards commencent par pleurer jusque bien après le lever du soleil. Alors ils parlent non-seulement des parens morts, mais encore des contrariétés qu’ils ont éprouvées ou des indispositions de leurs alliés.

S’ils se souviennent fréquemment de leurs parens, ils n’oublient pas non plus leurs inimitiés, leurs motifs de haine, et ne craignent point d’empoisonner leurs ennemis. De tous les indigènes sauvages, ce sont les seuls qui connaissent le suicide. Ils se pendent lorsqu’ils sont trop long-temps malades ; ou, s’ils ont de grands chagrins, ils montent au sommet des arbres et se jettent du haut en bas pour se tuer. Le duel est très-commun chez eux. Les motifs en

sont, par exemple, le mariage d’un Indien avec une jeune fille à laquelle un autre avait pensé on la mort d’un homme par suite de la piqûre d’un serpent; car alors les parens du défunt croient que telle autre personne a envoyé ce serpent , et qu’ils ont à venger la mort par un duel ; aussi les duels sont-ils interminables. Celui qui veut se battre, se baigne, se pare de ses plus beaux vêtemens, se rend à la maison de son futur adversaire, et frappe dessus en injuriant celui auquel il en veut. L’autre , prévenu par les menaces , sort avec des flèches faites exprès pour les duels*, se place à cinq pas de distance,1 2 en présentant son épaule gauche aux coups de son ennemi, qui, avec son arc le plus fort, lui lance la flèche dans le bras. C’est ensuite au tour de l’autre, et ils tirent ainsi huit à dix fois jusqu’à ce que celui qui attaque soit satisfait ou que l’autre s’avoue vaincu. Us sont souvent très -sérieusement blessés et en meurent; car, soit par maladresse, soit par malice, la flèche, au lieu d’atteindre le bras, partie désignée par les règles du duel, frappe le côté ou le col et cause ainsi des blessures dangereuses.

Les jeunes filles sont élevées par les femmes avec les mêmes soins que les garçons, sans qu’on les contrarie jamais et sans qu’on réprime leurs caprices. Arrivées à l’instant de la nubilité , les parens en font leur fête la plus solennelle. Dès que la jeune fille s’aperçoit qu’elle est femme, elle en prévient ses parens. La mère se met à pleurer et le père fait, près de sa maison, avec des feuilles de palmier, une petite cabane ou il enferme sa fille, de manière à ce qu’elle ne puisse voir la lumière et la soumet quatre jours au jeûne le plus rigoureux. Pendant ce temps la mère avec toutes les femmes du voisinage vont en file chercher du bois, de l’eau, delà yuca ( mandioca ) de leurs champs , tandis que le père fabrique un grand nombre d’auges de bois ou de feuilles de palmier, dans lesquelles les femmes font de la chicha. Lorsque la boisson est fermentée, le matin du quatrième jour, trois heures avant l’aurore , le père , après avoir fait sa toilette , appelle successivement à grands cris tous ses voisins. On fait asseoir la jeune fille sur une pierre , on allume un paquet de feuilles de palmier, et chaque invité lui coupe à son tour une poignée de cheveux, et court, en criant, la cacher au sein de la forêt , dans le creux d’un arbre , puis revient gravement s’asseoir en cercle. Lorsque tous les parens sont revenus et placés, la jeune fille offre à chacun

1. Ces flèches sont terminées par un bouton de bois au-delà duquel est une pointe triangulaire de six centimètres de longueur, sur deux de large, qui ne peut pénétrer plus avant.

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