‹ Voyage dans l'Amérique méridionale (volume 2)Chapitre 99 sur 240 · III. irepart · texte numérisé non relu

III. irepart

Yura-

toute la campagne. Aucun arbre, aucun être vivant ne fut soustrait à cet incendie. Un homme qui avait eu la précaution de se creuser une demeure souterraine très -profonde, oii il s’était retiré avec des provisions pour la durée du feu , avait seul échappé au désastre universel. Pour s’assurer si les flammes avaient toujours la même force, cet homme sortait hors de son trou, d’instant en instant, une longue baguette. Les deux premières fois il la retira enflammée, mais la troisième elle était froide. Il attendit encore quatre jours avant de sortir lui-même. Se promenant tristement sur cette terre désolée, sans alimens et sans abri, il déplorait son triste sort, lorsque, venant des terres éloignées, Sararuma, tout vêtu de rouge, lui apparut et lui dit: Ouoique je sois la cause de tout le mal, j’ai néanmoins compassion de toi; puis il lui donna une poignée de graines des plantes les plus nécessaires à la vie humaine, en lui ordonnant de les semer. Un bois magnifique se forma

tout aussitôt comme par enchantement.

Peu de temps après, cet homme se trouva, sans qu’on sache comment, avec une femme dont il eut plusieurs fils et une fille. Parvenue à l’âge des passions, celle-ci rêve seule au sein des vastes forêts; elle s’y plaint à l’écho du malheur de sa solitude. Son œil s’y fixe avec attendrissement, près d’une rivière, sur un bel arbre du nom d’ Ulé, chargé de fleurs purpurines. S’il était homme, elle l’aimerait....! La jeune fille, après l’avoir peint de rocou pour l’embellir encore, pleure, soupire, attend, espère.... Elle espère, et ce n’est pas en vain.... L’amour lui devait un prodige : l’arbre devient un homme, et la jeune fille est heureuse. La nuit suivante, elle n’est plus seule. Lié, changé en homme, lui tient compagnie; mais Ulé disparaît avec l’aurore, et la jeune fdle craint de n’avoir connu qu’un bonheur passager. Elle confie ses craintes à sa mère, qui cherche avec elle les moyens de le retenir. Ulé revient la nuit suivante, et la jeune fiancée, suivant les conseils de sa mère, le charge de liens et le retient ainsi près d’elle. Au bout de quatre jours, Ulé consent à rester et â se marier avec la jeune fille. On lui

rend la liberte.

Les deux époux goûtaient un bonheur parfait, lorsqu’Ulé, parti pour plusieurs jours avec ses beaux-frères pour la chasse aux grands singes {marimoños), devint la victime d’un jaguar. Sa jeune femme, pressée de le revoir, était allée â sa rencontre, en lui portant de la chicha; elle apprend de ses frères le malheur qui la frappe, et, désespérée, ne redoutant ancun danger, veut joindre son Ulé pour lui rendre les derniers devoirs. Conduite par ses frères, elle arrive près de son époux, dont les membres dispersés gisent sur

la terre ensanglantée. Dans sa doulem:, elle recueille , avec le plus grand soin, tous les lambeaux du corps, les rapproche les uns des autres pour tâcher de revoir encore une fois son époux et les contemple en déplorant sa perte. Son amour est une seconde fois récompensé. Ülé ressuscite en disant : «Il «me semble que j’ai bien dormi.” Ivre de joie, la jeune épouse couvre Lié de caresses et ils revenaient ensemble vers leur demeure, lorsqu’Ulé, ayant soif, s’arrêta près d’un ruisseau pour s’y désaltérer. Le hasard le fit se regarder dans l’onde pure, et il s’aperçut qu’il lui manquait un morceau de la joue. Se voyant ainsi défiguré, il ne voulut plus accompagner sa femme, qui , malgré les plus vives instances , ne put le faire changer de résolution.

Ulé ne voulant pas suivre sa femme, lui fait ses adieux et lui recommande, si elle ne veut pas se perdre en revenant à sa maison, de marcher dans le sentier sans s’arrêter, surtout de ne pas se retourner lorsqu’elle entendra des branches ou quelqu’autre chose que ce puisse être, tomber derrière elle du sommet des arbres, et de se dire alors, sans y regarder : «C’est la chasse de mon mari. ” Toute tremblante de ce qui lui était arrivé, cette pauvre femme revenait tristement, faisant la plus grande attention aux dernières recommandations d’Llé; mais une fois, épouvantée de la chute d’une grande feuille, oubliant les instructions quelle a reçues, elle regarde de ce coté et en perd tellement la tête, quelle s’égare dans la forêt. Cherchant à se retrouver, elle court tantôt dans une direction, tantôt dans une autre, et finit par trouver un chemin qui, après une longue marche, la mène à la demeure d’une famille de jaguars.

La mère de ces animaux voraces y était seule; elle reçoit la jeune femme avec beaucoup de caresses, et pour que ses fils, alors à la chasse, ne lui fassent pas de mal, elle la fait se cacher. A leur retour, les jaguars sentirent qu’il y avait quelque chose d’étrange dans la cabane, et l’ayant découvert, ils veulent dévorer cette femme, mais leur mère la défend. Ils la forcent de venir et lui ordonnent de leur enlever de la tête les insectes qui s’y trouvent, et de les manger. Ils avaient, en effet, la tête remplie d’une grande espèce de fourmis vénéneuses, appelée t orocolé, et lorsqu’il s’agit de les manger, la jeune femme, malgré sa frayeur, ne put s’y résoudre. Alors la mère des jaguars lui donna en cachette une poignée de graines de calebasse, pour qu’en jetant les fourmis à terre, elle mâchât les graines à la place. Cette ruse lui réussit parfaitement avec les trois premiers jaguars; mais le dernier étant pourvu de quatre yeux, ceux qu’il avait derrière la tête, virent la supercherie de la jeune femme et sa désobéissance. L’animai furieux se jeta sur

Yu raca rès.

elle, la tua, et tira de son sein un enfant, qui était sur le point de naître. Il le donna a sa mère, afin quelle le dévorât. La femelle de jaguar ayant eu pour l’enfant la même pitié que pour sa mère , le mit dans un pot , comme pour le faire cuire; mais, dès qu’elle le put, elle l’en retira, fit cuire autre chose à sa place et le soigna de son mieux.

L’eufant, nommé Tiri , élevé par elle en secret, prit bientôt la stature d’un homme et conserva une grande reconnaissance pour sa libératrice , lui apportant a la dérobée le produit de sa chasse. Un jour elle lui dit qu’un animal nommé y x été1 (le paca des Brésiliens) lui mangeant toutes les citrouilles de son champ , il fallait le tuer à coups de flèches. Tiri se mit aux aguets ; mais , ayant mal dirigé son coup , il coupa seulement la queue du paca (c’est depuis ce temps que le paca n’a plus de queue). Le paca se retourna et dit à Tiri : « Tu vis en paix avec les meurtriers de ta mère, et moi, qui ne te « fais pas de mal, tu veux me tuer.” A ces paroles, que Tiri ne comprenait pas, il pria l’animal d’attendre et de lui donner de plus longues explications. Tiri suivit le paca vers son terrier, et celui-ci lui conta que les jaguars avaient tué son père et sa mère, qu’ils avaient voulu le manger lui-même, et qu’ayant découvert depuis peu son existence, ils voulaient en faire leur esclave. Tiri, surpris de ces circonstances , qu’il ignorait complètement , et plein de fureur, résolut, poussé par les paroles du paca, de venger la mort de ses parens par celle de leurs assassins. Il attendit que les jaguars revinssent séparément, chargés de leur chasse , et successivement il perça les trois premiers de ses flèches. Le quatrième , avec ses quatre yeux , aperçut la flèche et fut seulement blessé. Il monta au sommet des arbres pour se sauver, en criant : « Arbres, « palmiers , favorisez-moi ! Soleil, étoiles , sauvez-moi ! Lune, secourez-moi ! " A ces dernières paroles, la lune l’embrassa et le cacha. Depuis ce temps les Yuracarès croient le voir dans l’astre de la nuit, et les jaguars sont devenus nocturnes.

Tiri était doué d’un pouvoir surnaturel ; aussi , voyant sa bienfaitrice , la mère des jaguars, très-triste de la mort de ses fils, parce qu’elle n’avait plus personne pour cultiver son champ, il lui en fit un très -grand dans un seul instant. Tiri, maître de toute la nature, s’ennuyait néanmoins d’y vivre seul, et désirait ardemment un ami. Un jour, ayant fortement butté contre le tronc d’un arbre, il s’arracha l’ongle du gros orteil, qu’il plaça dans le trou où il avait failli tomber. Il entendit parler derrière lui, à peu de dis-

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