CHAPITRE V
Géologie de la Patagonie septentrionale.
Dans ce qui précède, j'ai donné la composition géologique de tous les terrains compris entre Buenos-Ayres et la Bahia Blanca, au 39.° degré de latitude sud. Les circonstances politiques m’ayant contraint à me rendre par mer de Buenos-Ayres en Patagonie, je n’ai pu reprendre mes observations géologiques que sur les rives du Rio Negro, au 41. degré de latitude sud; mais, ayant séjourné huit mois en ce lieu, j'ai pu, d’un côté, pousser mes reconnaissances jusque près du 42. degré de latitude méridionale, tandis que, vers le nord, je suis revenu jusqu’au 40° degré; j'ai également remonté le cours du Rio Negro sur une assez grande longueur. Non-seulement Jai, pendant ce séjour, réuni une suite assez nombreuse d'observations personnelles sur la géologie de la Patagonie, mais encore la multitude de renseignemens que j'ai obtenus sur les lieux, joints aux intéressans itinéraires de M. Darwin, me permettront de m’étendre bien au-delà des lieux visités par moi. Je comblerai ainsi, d’un côté, la lacune qui pourrait exister entre les dernières limites déjà décrites et les premiers points observés en Patagonie; et je suivrai, au loin, la circonscription des mêmes terrains dans toutes les directions. Pour procéder méthodiquement, je vais commencer par les régions les plus septentrionales et suivre en marchant vers le sud.
La baie de San-Blas est le point le plus septentrional que j'aie vu. Cette baie, à l’extrémité nord de laquelle vient déboucher le Rio Colorado, vers le 40.° degré de latitude sud, est encombrée d’un grand nombre de bancs de sables et d’iles. J'ai visité successivement les îles Larga, de las Gamas, de los Chanchos, et je me suis assuré que toutes sont entièrement formées d’atterrissemens modernes. Ordinairement le côté du large est bordé de dunes encore mobiles, et la rive intérieure est couverte de cailloux roulés, mélangés de gros graviers. Les habitans nomment chnas ces cailloux roulés, qui se montrent non-seulement sur toute la côte de l'extrémité sud de la baie, mais aussi sur toute la superficie du sol de la Patagonie. Presque tous se composent de roches porphyritiques très-variées et quelquefois de grès lustrés. Ils paraissent avoir été apportés des Andes, après les derniers dépôts marins, parce qu'ils couvrent le sol entier, sans appartenir aux couches sur lesquelles ils sont comme semés au hasard.
Au fond de la baie, dans un lieu nommé Æiacho del Ingles, qui descend peut-être de la Salina del Ingles ou lac salé naturel, peu éloigné de ce point, je fus très-étonné de rencontrer, à près d’une lieue dans les terres et à un demi-mètre au-dessus du niveau des plus hautes marées des syzygies, et superposé au grès tertiaire, un banc immense, sablonneux, contenant, avec des cristaux de gypse, un très-grand nombre de coquilles de gastéropodes et d’acéphales, identiques à ceux qui vivent actuellement dans la baie. Ce qui me frappa surtout, ce fut de trouver toutes ces coquilles non pas
Géologie.
(54) Géologie. roulées, comme celles de la côte, mais placées dans la position où elles ont vécu avec 7 leurs deux valves réunies, et les gastéropodes dans leur position naturelle. Seulement toutes ces espèces, presque fossiles, sont entièrement décolorées et blanches; elles ont perdu leur lustre, et beaucoup ont la partie extérieure du test tout à fait décomposée.
Les coquilles que j'ai recueillies en ce lieu sont : Volutella angulata, d'Orb.1; Scalaria elegans, d'Orb.; Vatica limbata, d'Oxb.; Olivancyllaria brasiliensis, d'Orb.; O. auricularia, dOrb.; Voluta brasiliana, Soland.; Ÿ. tuberculata, Wood ; Buccinanops cochlidium, dOrb.; 8. globulosum, dOrb.; Nucula lanceolata, Sow.; N. puelcha, d'Orb.; Lucina patagonica, d'Orb.; Lutraria plicatula, Lam.; Cyprina patagonica, d'Orb.
Minutieusement comparées avec leurs analogues vivans, toutes les espèces de ce banc ne me laissèrent, plus tard, aucun doute sur leur parfaite identité, non-seulement comme ensemble de faune, mais encore par la forme de chacune d'elles. Je me vis donc environné de toutes les espèces du pays, dans l’endroit même où elles vivaient, comme si la mer, par une cause fortuite, eût, tout d’un coup, abandonné ces lieux. Les marées dans ces latitudes, montent d'environ huit mètres; ces coquilles se rencontrent à près d’un demi-mètre au-dessus des plus hautes. Aujourd’hui elles vivent à une lieue de là, au-dessous des plus basses marées de vives eaux; on pourrait en conclure qu’elles sont sur ce banc élevées d'environ dix mètres au-dessus de leur niveau actuel.
La présence de ces fossiles prouve évidemment, sur ce point, un soulèvement fortuit de dix mètres au-dessus du niveau actuel des mers; soulèvement dont l’époque est bien certainement postérieure à l’apparilion des faunes qui vivent en ce moment, et dès-lors appartient à notre époque ?. En parcourant les plaines des environs, depuis ce point jusqu’à l’estancia de los Jabalis, je les trouvai partout couvertes de débris de coquilles marines des espèces aujourd’hui vivantes dans la baie. Leur grand nombre s’opposant à ce qu'elles fussent transportées, je les examinai avec plus d'attention. Je reconnus qu’elles formaient une ligne d’ancien rivage, à cinq à six mètres de hauteur au-dessus des bancs de coquilles en position, pouvant donner la mesure du soulèvement de cette partie, que je devais considérer comme très- récent et appartenant à l’époque actuelle et peut-être à l’âge des coquilles de Montevideo et de San-Pedro.#
Près de l'embouchure du ruisseau, au niveau des plus basses marées, je rencontrai une couche de calcaire qui me parut tertiaire, et analogue à celle que je reconnus plus tard sur la côte, au lieu dit Barrancas del norte (falaises du nord). Du reste, tout le pourtour de la baie de San-Blas ne me montra que des alluvions ou des
terrains d’atterrissement modernes, composés des cailloux porphyritiques roulés,
1. Voyez, pour ces espèces, la partie spéciale des Mollusques et la partie de Paléontologie.
2. Cest à cette époque que je pourrais rapporter les coquilles fossiles rencontrées par M. Darwin à la Bahia Blanca, et sur lesquelles je suis entré dans une discussion indispensable. (Voyez p. 49). ;