‹ Voyage dans l'Amérique MéridionaleChapitre 37 sur 233 · Géclogie · texte numérisé non relu

Géclogie

Géologie mues et balancées avec force", ont aussi dû, tout à la fois, envahir les conti-

nens, entraîner et anéantir les mastodontes qui peuplaient les régions orientales de la Cordillère bolivienne, les mégathériums, les mégalonyx, et cette multitude d'animaux qu'on découvre chaque jour dans les cavernes et dans les fentes des montagnes du Brésil, puisque toutes ces espèces diffèrent de celles qui les ont, plus tard, remplacées. C’est peut-être alors que, mélangés avec les parties terreuses, violemment enlevées aux continens, les animaux se sont tumultueusement déposés dans les parties les plus profondes du vaste bassin tertiaire des Pampas, en y formant l'immense dépôt de l'argile pampéenne. Voici la série des idées qui, s'appuyant sur mes observations, m’amènerait à ce rapprochement :

1. Il est évident que les animaux fossiles des Pampas sont contemporains des animaux rencontrés dans les cavernes et dans les fentes des rochers du Brésil, puisque beaucoup d'espèces, comme les mégathériums, sont absolument identiques. Tous ces animaux appartenant à la même faune, et cette faune ayant été entièrement anéantie avant la création de la zoologie actuelle, on pourrait croire qu'il y a eu alors une seule et même cause de destruction pour tous les animaux terrestres du continent américain, et que cette cause se trouve dans les grandes perturbations apportées à la surface du sol, a l'instant du soulèvement des Cordillères. S'il n’en était pas ainsi, il serait diflicile de concevoir et de se rendre compte de ces deux faits importans: d’un côté, lanéantissement fortuit et simultané des grands animaux terrestres qui peuplaient les continens américains; de Pautre, cet amas immense de l'argile pampéenne. *

2.” Je suppose que cette destruction a pour cause lenvahissement des continens par les eaux, ce qui serait tout à fait en rapport avec le grand dépôt des Pampas, évidemment produit par elles. Comment, en effet,

1. Après avoir vu, aux environs du Callao, port de Lima, les ravages que peut faire un simple tremblement de terre, je suis autorisé à croire que le soulèvement des Andes a suffi pour détruire, d’un seul coup, par le mouvement des eaux, toutes les faunes terrestres du globe. Au Callao, lors du tremblement de terre de la fin du siècle dernier, les eaux sorties de leur bassin, ont entrainé, à plus d’une lieue dans les terres, des navires alors au mouillage, et changé laspect de toute la campagne, aujourd’hui couverte de galets.

2, M. Darwin (p. 210) se demande la cause de la destruction des êtres rencontrés dans les Pampas. Il est vrai que, préoccupé de l’idée qu’ils vivaient sur le lieu où ils se trouvent, et qu'il n’y avait eu aucun brusque changement dans l’état des choses, il lui était réellement impos-

sible de s'expliquer cette extinction de tant de races.

expliquer d’une autre manière cette destruction complète, et la puissance Géologie.

homogène des dépôts à ossemens des Pampas? J’en vois une preuve évidente dans le nombre d’ossemens et d'animaux entiers plus grand au pourtour qu'au centre du bassin, comme la trouvé M. Darwin’. Ce fait annoncerait au moins que les animaux flottaient, et que, dès-lors, ils durent être plus particulièrement déposés sur le littoral.

5. D’autres faits, qui prouveraient mieux que tout le reste la coïncidence d'époque, et de résultats du soulèvement des Cordillères et du dépôt de l'argile des Pampas par les eaux, comme suite de ce soulèvement, sont, sans contredit, ce grand nombre de dépressions, de dénudations qui sillonnent le sol de l’est à louest, et cette dispersion des cailloux de porphyre sur tout le terrain tertiaire de la Patagonie. Si ces dénudations étaient postérieures au dépôt de l'argile des Pampas, il est évident que les cailloux porphyritiques dont le sol est couvert, en dessus des couches marines en place sur tout le pourtour des Pampas; il est évident, dis-je, que ces cailloux se trouveraient, en même temps, à la superficie de largile pampéenne, tandis aw’ils cessent de se montrer, aussitôt que paraît l'argile | On peut donc voir dans le soulèvement des Cordillères la cause qui, en même temps, a chassé les eaux de louest à Pest avec assez de violence, pour dénuder des parties étendues du sol tertiaire dans la direction de la pente, pour porter des Andes au bassin argileux les cailloux de porphyre qui couvrent le sol entier de la Patagonie. On doit peut-être encore reconnaître, dans ce même fait, la cause qui a balayé, sur tout le terrain tertiaire de la Patagonie, la terre végétale, et les dépôts postérieurs à sa formation, pour les entrainer et les déposer dans ce vaste réservoir des Pampas argileuses.

4. Je crois que les eaux qui ont formé le dépôt argileux des Pampas doivent avoir été salées, et voici sur quoi Je fonde cette opinion : Toutes les argiles à ossemens du sommet des Andes, sont fortement imprégnées de parties salines. Il en est de même des argiles pampéennes, qui montrent des efflorescences sur les différens points de leur épaisseur; mais une plus

1. M. Darwin à effectivement trouvé les plus grands amas à la Bahia blanca, aux confins du bassin vers le sud (loc. cit., p. 95), à la Bajada, également sur le littoral (loc. cit., p. 149) «t sur les affluens du Rio Negro, encore au pourtour du bassin.

2. M. Darwin (p. 87 et 203) dit qu'ils se rencontrent du détroit de Magellan au Rio Colorado. Ce voyageur aurait donc aussi remarqué qu'ils cessent à l'instant où les argiles des Pampas commencent. Il les fait provenir de la Cordillère.

Géologie. forte preuve est, sans aucun doute, la présence des lacs salés de cette même

époque au sommet des Cordillères, et dans toutes les dépressions déterminées par les eaux sur les plaines de la Patagonie, où les dispositions locales leur ont permis de séjourner. Ce rapprochement expliquerait peut-être Pexistence * de ces salines naturelles semées à la surface des terrains tertiaires, sillonnés par les eaux à l’époque de la formation pampéenne.

5.” Dans les hypothèses qui précèdent, le dépôt des Pampas aurait dû s’opérer, pour ainsi dire, instantanément et dans un laps de temps très-limité. Il serait le résultat de courans violens, qui, entraînant à la fois les terres et les autres matériaux superficiels, enlevés aux continens par les eaux, en auraient fait un seul mélange. Cest, en effet, ce qu'on remarque partout dans le bassin des Pampas, où, à deux cents lieues de distance, largile a la même couleur rougeñtre, le même aspect; et, loin de former des couches distinctes, diversement colorées, résultant partout des dépôts qui se font seulement dans les eaux, l'ensemble se compose, au contraire, d’une seule masse plus ou moins poreuse, mais n’offrant jamais de stratification bien distincte. Toutes les falaises qu'elles constituent sont aussi d’une seule teinte rougeûtre, absolument identique sur toute leur épaisseur, comme si les matériaux dont elles sont composées avaient été mélangés dans une seule eau bourbeuse, un peu tentée par les oxides de fer. D’un autre côté, Jai remarqué que les ossemens ne sont, pour ainsi dire, qu'isolés dans les couches inférieures, tandis que les animaux entiers ne se trouvent qu'au pourtour ou dans les parties les plus supérieures du bassin". Un second argument de beaucoup de valeur est l'identité de couleur et d’aspect que présente le limon qui, dans les cavernes et dans les fentes des rochers de la province de Minas Geraes, enveloppait les ossemens des mammifères et l'argile pampéenne. En effet, des fragmens rapportés par M. Clausen n'ont prouvé leur analogie complète de couleur et de contexture.

6. J’emprunte un dernier argument aux lois existantes de la distribution géographique des êtres. Les grands animaux terrestres trouvés dans le bassin des Pampas, appartiennent soit à la série des édentés, soit aux pachydermes. Aujourd'hui ces animaux moccupent, au moins ceux de grande taille, que les régions les plus chaudes du continent. En effet, on ne

1. Ces fossiles sont en effet très-rares à Buenos-Ayres. Ils abondent, au contraire, dans la Banda oriental, ainsi qu’à la Baie blanche. M. Darwin (loc. cit., p. 95) dit qu’ils sont entassés

dans ce dernier lieu; ce qui viendrait encore à l'appui de mes suppositions.

( 85 ) voit les grands tatous' qu’en dedans des tropiques, au sein d’une riche végé- Géologie. tation, tandis que, vers les régions tempérées, il n’y a plus que de petites espèces *. On en devra conclure que les animaux d'espèces perdues, beaucoup

plus grandes encore que les plus volumineuses de notre époque, vivaient sous une température élevée et au sein d’une végétation luxuriante, J'ai dit que les espèces des Pampas se trouvaient également dans les cavernes et dans les fentes des rochers des montagnes de la province de Minas Geraes, au Brésil. Là, ces espèces n’ont point été charriées ; elles sont probablement sur leur sol natal, ce qui en confirmerait parfaitement l'existence dans la zone chaude d'habitation que leur taille seule me faisait leur assigner; ainsi les rapports zoologiques donneraient la certitude que les animaux fossiles des Pampas, loin d'être dans leur propre région“, vivaient sous une zone très-chaude, qu'ils habitaient des régions couvertes de végétation, et que, s'ils se trouvent fossiles aujourd’hui au sud des Pampas, dans Pargile pampéenne, cest qu'ils y ont été transportés. Tous ces faits concorderaient donc, d’un côté, avec l’époque reculée à laquelle je fais remonter l'extinction des mammifères ; et, de l’autre, avec le grand mouvement auquel j'attribue leur présence dans les argiles des Pampas.

Après ce qu'on vient de lire, mes conclusions relatives aux argiles des Pampas”, sont que tous les faits géologiques observés par moi sur le

1. Le tatou géant d’Azara, et le Dasypus novemcinctus, Linn., les plus grands du sol américain, ne s’éloignent pas des régions tropicales.

2. Les seules espèces qui s’avancent vers le sud, sont les Dasypus cinctus et Dasypus tricinctus, les plus petits du genre.

3. Le mégathérium s’est trouvé, en même temps, dans les cavernes du Brésil, M. Darwin Pa rencontré dans les Pampas, jusqu'au 39. degré de latitude sud (loc. cit., p. 95). Il est évident qu'il y a été transporté, ou il faudrait supposer que cet animal aurait également vécu sur les montagnes et dans les plaines, par une température très-chaude et par une température plus que tempérée, au milieu d’une végétation active, et dans des plaines stériles; toutes choses qui paraissent peu probables.

4. M. Darwin semble vouloir prouver : 1° que les animaux fossiles sont d’une époque à peine passée (p. 104, 210); et 2° qu'ils ont pu vivre près des lieux où ils se trouvent, par une température peu différente de celle qui existe (p. 97 ). J'ai déjà résolu ces deux questions. Il est évident que les mammifères des Pampas se rattachent à toute cette faune éteinte des cavernes du Brésil, qui ne se compose que d'espèces perdues, et dès-lors antérieures à la faune actuelle.

5. Un seul observateur a vu, depuis moi, le sol argileux des Pampas, et les considérations géologiques qu’il tire de leur examen sont bien différentes des miennes. M. Darwin, Loc. cit., p. 52, regarde la formation de l'argile rouge des Pampas comme tirant son origine de l'estuaire

Géologie. SOÏ américain, concourent à prouver qu'il y a coïncidence parfaite entre l'époque à laquelle les Cordillères ont pris leur relief, la destruction complète, sur le sol américain, des grandes races d'animaux qui ont peuplé ce continent avant la création actuelle, et le grand dépôt argileux à ossemens des Pampas; ainsi ces trois grandes questions, d’une immense importance pour la géologie américaine et pour Phistoire chronologique des faunes, pourraient s'expliquer par une seule et même cause, lune des époques de soulèvement des Cordillères; cause à laquelle on doit peut-être attribuer aussi plusieurs des grands phénomènes analogues dont notre Europe a été le théâtre.

Après ces grandes époques de perturbation générale, le sol américain wa éprouvé que peu de dérangemens, au moins dans les Pampas. Aucune grande couche ne s’est déposée, et la nature na pas changé de forme postérieurement à la création actuelle, qui remplaça la création détruite. Si, en effet, Je jette un coup d'œil sur le grand bassin des Pampas, je ne trouverai, à sa surface, que quelques légères modifications, qu’il faut, je crois, attribuer non à des mouvemens lents, mais bien à des causes fortuites. Ce sont, par exemple : 4.” la présence des banes de conchillas disséminés sur le sol des Pampas, à plus de quarante lieues de Pendroit où les coquilles qui les composent vivent aujourd'hui, et à une hauteur différant de plus de vingt mètres de l’état actuel des choses; 2.” les bancs de coquilles marines de Mon-

même de la Plata, qui étendait au loin ses limites, et couvrait de ses eaux saumâtres les contrées basses environnantes. Il croit même rencontrer sur les bords de la rivière des signes fréquens de l'élévation graduelle du sol. Aïlleurs, p. 96, le voyageur dit que la même argile rougeûtre s’est déposée dans une mer voisine de la côte. Pour répondre à la première hypothèse, il suffira, Je pense, de jeter les yeux sur l’ensemble de Pargile des Pampas, qui, dans certains endroits, a jusqu'à sept degrés et demi de largeur, fait qui éloigne toute idée d’un dépôt amené par les eaux de la Plata. De plus, si, d’un côté, largile est déposée dans la mer, et, de Pautre, par les eaux fluviales à de très-grandes distances, pourquoi, dans l’un et dans l’autre cas, ainsi que sur les points intermédiaires, l'argile présente-t-elle les mêmes caractères, la même couleur, et contient-elle les mêmes êtres? Je dois dire, en passant, qu’on a beaucoup abusé des affluens pour y voir la cause du transport des grands animaux. Cette idée ne peut vraiment s'appliquer qu'aux fleuves de notre Europe bordés de villes, et dans lesquels les hommes jettent continuellement des animaux, qui sont ensuite transportés par les courans. J'ai vu, dans mes voyages, d'immenses cours d’eau, tels que le Parana, le Paraguay, l’'Uruguay, la Plata, et tous les affluens boliviens de PAmazone; el je puis assurer que, pendant huit années, je n’ai jamais rencontré un seul animal flottant au sein des vastes solitudes du nouveau monde. Je crois qu’il faut renoncer en partie à cette supposition, puisque les faits viennent la détruire, Il est certain que jamais les animaux sauvages ne se jettent dans les fleuves et que les inondations ne les entraînent que très-rarement.

( 87 ) tevideo; 3° les bancs de coquilles de la Bahia de San-Blas, en Patagonie, Gcoogie. élevés de dix mètres au-dessus du niveau actuel de Océan.

Je dis que ces exhaussemens des bancs ne sont pas dus à une action lente de relèvement des côtes, mais bien à une cause fortuite; et voici sur quoi Je me fonde : Lorsque la mer abandonne peu à peu un rivage, elle laisse, partout, sur la partie découverte, des coquilles évidemment en contact incessant avec l’action du mouvement des lames; dès-lors toutes ces coquilles sont plus ou moins roulées, et aucune n’est dans sa position naturelle. Or, rien de semblable ne se voit pour les bancs de coquilles de la Bahia de San-Blas, où les bivalves sont, au contraire, en place, telles qu’elles ont vécu. Il est donc évident que, pour qu’elles soient ainsi dans Pétat où elles vivent au fond de la mer, il faut qu’elles se soient trouvé tout à coup exhaussées du fond de cette mer et soulevées au niveau qu’elles occupent aujourd’hui. Je crois donc que tous les soulèvemens partiels que je viens de signaler dans les Pampas, peuvent se rattacher soit aux grandes éruptions volcaniques des Cordillères, si marquées sur les côtes occidentales du continent américain, soit à des soulèvemens partiels analogues à ceux qu’on a observés sur toute la côte orientale de la Patagonie vers le sud.’

C'est probablement à ces causes qu'il faut encore attribuer les medanos des Pampas.

Mon résumé général sur le bassin tertiaire des Pampas se réduit aux faits SUIVANS :

1. Avant les premiers dépôts tertiaires, il n’y avait pas de bassin régulier dans les Pampas. Les premières couches sont donc venues niveler Pensemble.

2. Une seconde époque purement marine s’est ensuite déposée lentement. La mer tertiaire était alors bornée par des continens dont les cours d'eaux apportaient des débris terrestres dans les eaux salées, qui nourrissaient des espèces marines éteintes aujourd'hui.

5. Une troisième époque, due au soulèvement des Cordillères, aurait amené la destruction de la faune terrestre, et le grand dépôt des argiles des Pampas.

4. Après l'extinction des grandes races d'animaux, le sol n'aurait changé que partiellement de forme, et naurait été recouvert que par endroits de dépôts appartenant à l’époque actuelle.

1. M. Darwin en décrit plusieurs, loc. cit., p. 204, 208, 217.

Géologie.

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