CHAPITRE PREMIER
Environs de Rio de Janeiro (Brésil).
Mon court séjour à Rio de Janeiro ne m'ayant pas permis de parcourir un vaste rayon autour de la capitale du Brésil, je ne donnerai, sur la constitution géologique de ce lieu, que des renseignemens peu complets et surtout isolés, ne se rattachant à aucune autre partie de mes investigations américaines. Pourtant je vais dire, en quelques mots, ce que j'ai remarqué sur l’ensemble orographique de cette contrée et sur sa composition géologique, au risque de reproduire l'énoncé des faits observés par mes devanciers sur cette terre si accidentée.
La forme orographique d’un pays est toujours er rapport avec sa composition géologique; et le voyageur exercé doit, pour ainsi dire, deviner par avance, à la seule configuration des côtes qu'il entrevoit, l’âge du terrain qu'il y renconirera. Je n'avais encore que peu d'expérience lors de mon arrivée aux attérages du Brésil, et néanmoins, en me rappelant ce que j'avais observé sur quelques points du littoral de la Bretagne, sans tenir compte de la différence des proportions, je me dis, de suite, en voyant les ilots semés sur la côte américaine, qu'ils devaient appartenir à la même époque.
Les premiers points que j'aperçus furent les îles Santa-Ana, situées au nord du cap Frio, c’est-à-dire au sud du 22.° degré de latitude méridionale. Elles se montrent sous la forme de quatre îlots isolés, assez élevés au-dessus de la mer. Trois d’entr’elles représentent des cônes écrasés à sommet obtus, dont les pentes paraissent être de cinquante à cinquante-cinq degrés, tandis que la quatrième offre l’aspect d’une langue de terre peu élevée au-dessus des eaux. Quand je m'avançai vers le sud, les îles Ancoras les remplacèrent, en me présentant, dans leur îlot principal, deux cônes de hauteur différente, accolés ensemble, les autres n'étant que des rochers. Bientôt le cap Frio, qui fait partie de la côte ferme, s’éleva en géant à l'horizon. Ses deux mamelons coniques, surmontant une masse très-élevée, dont les pentes latérales sont analogues à celles des îles, vinrent se dessiner sur la ligne des mers, et me faire croire encore à leur identité de composition.
La nuit m’empécha de suivre la côte depuis le cap Frio jusqu’à l’entrée du Goulet de Rio de Janeiro; mais ce que j'aperçus le lendemain me fit supposer que le terrain
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Géologie.
(18) Géologie, était le méme. Je me trouvai, en effet, au milieu de beaucoup de petits îlots de forme ———— conique, représentant tout à fait les îles Santa-Ana et Ancoras. Derrière ces îlots se déroule un vaste rideau de hautes montagnes, de forme variée, au milieu desquelles on distingue la Gabia, avec son sommet assez horizontal, le Pain de sucre, véritable représentant de son nom; le tout dominé par le Corcovado!, dont la cime pointue est coupée perpendiculairement vers la mer.
L'aspect des montagnes, la forme des îlots m’avaient fait supposer que leur composition devait être identique et que toutes les parties du terrain devaient se composer de gneiss ou de granit. Ce fait devint constant pour moi dès que je pus le vérifier. Je rencontrai, près de la ville, en marchant vers San-Christovaô (Saint-Christophe), des carrières immenses du plus beau gneiss porphyroïde, rempli de lames de mica noir et de grands cristaux de feldspath rose et blanc et de quartz. Ces gneiss, représentant souvent une pegmatile à gros grains?, sont quelquefois traversés par de larges filons de quartz hyalin. Ils ont servi à la construction de la ville de Rio de Janeiro. Des excursions au-delà de Saint-Christophe, de l’autre côté de la rade, à Santo-Domingo, dans les baies de Botafogo, du côté du Jardin des plantes, sur les flancs et au pourtour du Corcovado, me montrèrent partout des gneiss ou des pegmatites plus ou moins micacés, dont les couches, souvent visibles, paraissent généralement plonger vers le sud. Voici, de plus, les faits géologiques qui me frappèrent dans ces diverses courses.
Le Corcovado me présenta, sur ses flancs, près de la cascade où commence l’aqueduc qui alimente Rio de Janeiro, une roche à beaucoup plus petits grains, contenant quelques cristaux de grenat et d'assez larges filons de quartz hyalin et du pétrosilex schistoïde veiné de parties noiratres, qui paraissent dues à du mica en feuilles imperceptibles. Cette montagne, à pente très-roide du côté des terres, est, ainsi que je lai dit plus haut, coupée presque perpendiculairement vers la mer, et offre, de ce côté, un escarpement de presque toute son élévation (746 mètres) au-dessus des eaux. L'aspect en est très-pittoresque et donne un cachet tout particulier à l’ensemble du paysage.
Le Pain de sucre de Rio de Janeiro, également composé de gneiss, n’est pas un des faits géologiques le moins singulier : c’est une masse énorme, un peu couchée de côté, figurant un cône tronqué, très-aigu, dont le sommet est couvert de grands arbres. Toutes les petites plages qui séparent les montagnes du littoral sont remplies de sable quartzeux, blanc, presque sans mélange.
1. M. de Freycinet (Voyage autour du monde, t. 1, p. 75) donne au Corcovado 746 mètres d’élévation au-dessus du niveau de la mer. M. Darwin l'indique (Warrative of the Surveying voyages of his Majesty’s ships, Adventure and Beagle, 1. NI, chap. 11) comme ayant 2,300 pieds anglais.
2. Je dois ces détermimations et celles qui suivent à la complaisance de M. Cordier.
3. C’est, en diminutif, une forme analogue à la Silla de Caracas, si bien décrite par M. de Humboldt (Relation, t IV, p. 249). Ce rapprochement de forme est d’autant plus important, qu'il y a également unité de composition, la Silla de Caracas paraissant appartenir au gneiss.
La baie de Rio de Janeiro, l’une des plus vastes du monde, présente, dans son Géologie. ensemble, sur une plus grande échelle, l’image de la rade de Brest. Non-seulement elle :
est également étroite à son entrée, bordée de rochers, très-profonde et très-étendue dans son intérieur; mais encore sa composition géologique est à peu près analogue; ce qui, en y joignant ce que j'ai dit du Corcovado et de la Silla de Caracas, vient appuyer ma première proposition'. L’analogie ne va pourtant pas plus loin, puisqu’ici tout est plus grandiose. Le bassin est beaucoup plus vaste, et les montagnes sont beaucoup plus élevées. À l'extrémité de la baie, qui disparait à l'horizon, on voit souvent se perdre au sein des nuages, les aiguilles remarquables des montagnes des Orguas (des orgues), appartenant, sans doute, à la chaîne de la Serra do mar. Au nord de la baie sont des collines basses, au sud de plus hautes montagnes. Ces dernières paraissent appartenir à la chaîne générale ou Serra do mar, qui suit parallèlement le littoral de la mer, depuis le cap Santo -Thome jusqu’au-delà de Sainte-Catherine, où elle semble s’abaisser et disparaître; chaîne qui, elle-même, se rattache, près de San- Paulo, au grand système qui se développe dans la province de Minas Geraes.