Narrative, etc., p. 423 et suiv
Géologie.
Dans la faune perdue, il y a, comme à Pile de Quiriquina, quatre genres (Bulla, Cardium, Mya et Perna) qu'on ne trouve pas aujourd’hui sur toutes les côtes chiliennes. Les Mya et les Perna surtout manquent sur le littoral de l'Océan pacifique, dans l’hémisphère austral, jusqu’à la ligne équatoriale.
Les observations de M. Domeyko, d’après le savant rapport fait à l’Académie des sciences par M. Dufrenoy', prouvent que, sur une bande nord et sud, à dix ou douze lieues de la côte de Coquimbo, un calcaire compacte, appartenant aux terrains crétacés, se montre vers la moitié de la hauteur de la Cordillère. Les couches de ce calcaire s'appuient sur des conglomérats de tufs, de brèches porphyritiques, eux-mêmes en contact avec de la syénite. Ces terrains crétacés se composent de grès siliceux, de calcaires eristallins et dolomitiques, de grès argilo-calcaire très-coquillier, sur lequel repose un calcaire compacte argileux, rempli de corps organisés qui paraissent être des hippurites. Les fossiles que M. Dufrenoy a bien voulu me communiquer sont les suivans :
Nautilus Domeykus, d'Orb., pl. XXIT. Hippurites (indéterminable), pl. XXIT. Turritella Andii, d’'Orb., pl. VI, fig. 11. Terebratula ænigma, d'Orb., pl. XXIT. Ostrea hemisphærica, d'Orb., pl. XXIT. Terebratula Ignaciana, d'Orb., pl. XXI.
Pecten Dufrenoyi, d'Orb., pl. XXIL
Sous le rapport de la distribution géographique des êtres fossiles, ces espèces sont fort importantes, en ce qu'elles montrent, pour la première fois, sur le sol américain, les Æippurites et les Nautilus, qu'on n’y avait pas encore signalés. D’après ces hippurites, propres aux terrains crélacés, et la forme du Pecten Dufrenoyi, analogue à celle du Pecten quinquecostatus, je crois, comme l’a pensé M. Dufrenoy, que ces fossiles appartiennent aux terrains crétacés, sans qu’on en puisse fixer l’âge positif dans la formation.
Relativement aux térébratules, M. Dufrenoy s'exprime ainsi : 4 Deux térébratules « voisines de la Concinna et de l'Ornithocephala, qui font partie de lenvoi de M. Do- « meyko, sont les seuls fossiles qui ne sont pas habituels du terrain de craie; leur « présence ferait même présumer qu’il existe du calcaire jurassique dans les Cordil- « lères du Chili. Cette formation secondaire n'ayant pas encore été signalée dans « l'Amérique méridionale, nous indiquons ce rapprochement sans l’affirmer d’une « manière positive, afin d'attirer l’aitention de M. Domeyko sur cette question d’un « haut intérêt pour la géologie de cette contrée. ”
En résumé, les faits que j'ai pu réunir sur Coquimbo attestent qu’il existe des masses de granite et de syénite, des conglomérats porphyritiques, et en roches de sédiment, les étages suivans :
Un calcaire jaune dur, peut-être jurassique, avec les Terebratula ænigma (voisine du Concinna) et Ignaciana.
A dix lieues environ dans l’intérieur, une large bande de terrains crétacés, conte-
nant beaucoup de fossiles.
1. Voyez les Comptes rendus de l’Académie des sciences, t. XIV, n.° 15, 1842, p. 560.
(9%) Des terrains tertiaires anciens remplis de fossiles, dont les analogues ne sont plus Géologie.
vivans, et que je considère comme étant de l’époque patagonienne. Des couches tertiaires très-modernes, contenant les espèces qui vivent actuellement
sur la côte.
\. 2. Côtes de la Bolivia.
De Valparaiso, je m'embarquai pour Cobija, le seul port de la république de Bolivia, et longeai la côte, mais à une trop grande distance pour distinguer autre chose que les derniers plans de la Cordillère, qui court presque parallèlement. Cette chaîne me montrait, sur une ligne mollement ondulée, ses points neigeux, formant, presque toujours, des cônes à sommet obtus, et jamais de pointes déchirées. Cet aspect diffère complètement de tous les profils de nos chaînes européennes et m'annonçait une composition distincte de tout ce que j'avais vu jusqu'alors sur le sol américain.
Après avoir passé successivement devant Coquimbo et Copiapo, après avoir côtoyé le désert de sable d’Atacama, je me trouvai en face de la pointe sud de la baie de Mexillones (23.° degré de latitude sud), marquée par une haute montagne en pain de sucre écrasé, qui règne sur des plate-formes assez élevées, coupées perpendiculairement vers la mer, à l'extrémité nord de la pointe. Au-delà est la baie elle-même, composée de terres basses, que domine, au nord, une montagne connue des marins sous le nom d’Alto de Cobija. La montagne de Mexillones, ainsi que l’'Alto de Cobija, sont de couleur noirâtre. Si j'en juge par analogie des autres parties du littoral, je les croirai composées du même porphyre syénitique que les pointes de Cobija.
La plate-forme coupée à pic de la pointe de Mexillones me montra sa tranche blanchâtre, et je crus y voir d’abord des terrains stratifiés; d'autant plus qu’à une hauteur uniforme une zone noirätre remplaçait la teinte blanche près de la mer. En poursuivant jusqu’à Cobija, j'aperçus ces mêmes lignes blanches non-seulement sur les escarpemens, mais encore sur toutes les pointes de rochers qui forment des îlots sur la côte, en représentant, le plus souvent, de petits cônes. Tout le sommet était d’un beau blanc, et la base, près des eaux, d’une teinte noirâtre. Si je n'avais faii que passer devant ces zones, sans les visiter avec soin , leur aspect m'aurait convaincu que ce devaient être des dépôts stratifiés, et J'y aurais, peut-être, vu des terrains tertiaires; mais lorsque, plus tard, j'étudiai les zones blanches, j'y reconnus un produit zoologique plutôt qu’une dépendance de la géologie. Je vis, en effet, que cette teinte, plus ou moins superficielle, est le produit de couches de fiente d’oiseaux de mer. Cette matière, nommée guano dans le pays, forme, comme engrais, une des principales branches de commerce. Il serait difficile d'expliquer ces amas si considérables par la quantité ordinaire d’oiseaux que nous sommes habitués à voir sur notre littoral; mais, en Amérique, il n’en est pas ainsi. Le grand nombre de points inhabités permet à la gent ailée de nicher en paix; tandis que cette mer vierge pour la pêche et peut-être l’une des plus poissonneuses du monde, leur offre une nourriture facile.
Géologie. Il en résulte que les oiseaux y sont si nombreux que, dans certaines saisons, leurs
— diverses espèces obscurcissent l'air de leurs troupes voyageuses !. Ces oiseaux de mer, se reposant toujours pour dormir en grandes sociétés sur les mêmes endroits, augmentent journellement la couche de guano; et, comme il ne pleut pas dans le pays, le sol n’est jamais balayé par ces averses auxquelles nous sommes accoutumés en Europe. Le guano ne peut donc être enlevé que de la main des hommes, ou par les vagues , Jusqu'à la hauteur qu’atteignent celles-ci, ce qui explique la zone noirätre que je voyais régner partout assez près du niveau de la mer et qui n’était que la roche à nu, lavée des houles, dans les tempêtes.
Ce guano, ainsi que plusieurs autres phénomènes qui résultent du manque de pluie sur la côte du Pérou et de la Bolivia, ne laisse pas que d’intéresser la géologie, puisque cette matière, qui recouvre tous les îlots et tous les rochers du rivage, forme des couches si épaisses, qu’on les a exploitées depuis l’époque de la civilisation des Incas? jusqu’à nos jours, c’est-à-dire depuis au moins cinq siècles, comme à l’île d’Iquique, par exemple, sans avoir encore pu les épuiser.
Cobija, où je séjournai quelque temps, offre, comme la plupart des ports de la côte péruvienne, une pointe avancée qui garantit des vents de sud. Sur un littoral courant à peu près nord et sud, le port n’est marqué que par cette pointe. Orographiquement, Cobija se compose (voyez Planche géologique, n.” 6) sur la côte de petits caps, dirigés est el ouest, transversalement au rivage (4x x à), puis de terrains en pente, s’élevant graduellement du bord de la mer (2 B) jusqu’à une lieue environ du commencement des hautes montagnes (c c), qui forment comme une muraille de plus de mille mètres jusqu'aux plateaux sablonneux qui les recouvrent. Ces montagnes suivent aussi la direction générale nord et sud, parallèlement à la Cordillère.
Sous le rapport géologique, Cobija est une localité très-curieuse, que je vais chercher à décrire.
En suivant la côte, j'ai trouvé, sur le lieu même où est situé le bourg et derrière les maisons , une falaise haute de dix à quinze mètres, composée de couches horizontales, espèce d’aggrégat formé de fragmens et de coquilles entières, appartenant aux espèces vivant actuellement sur la côte (4 d). Les coquilles que j'ai reconnues sont les suivantes.
Purpura chocolatta, Duclos. Serpula.
Purpura concholepas. Fissurella crassa, Lark. Triton scaber, King. Venus rufa, Lamk.
Calyptræa radiata. Venus Dombeyi, Lamk.
Chiton aculeatus, Barnes. Trochus luctuosus, d'Orb.
Ces coquilles, toutes décolorées et à moitié fossiles, se trouvent principalement dans
1. Ces troupes se composent d’espèces des genres Puffin, Fou, Pélican, Cormoran et Paille-enqueue. Voyez Partie historique , t. IE, p. 360, la description des troupes d'oiseaux. 2, Garcilaso de la Vega, Comentarios reales de los Incas, lib. V, cap. IT, p. 134.
une couche de détritus de coquilles, et de quelques petits fragmens de roches porphy- Géologie. ritiques. Au-dessus est une couche argileuse gris-brun, plus mélangée de fragmens arrondis ou anguleux de roche, fortement saturée de sulfate de soude, le tout formant
un conglomérat très-friable, évidemment composé des produits des remaniemens des couches à fossiles et des détritus des roches qui composent les montagnes voisines.
Dans cette argile (fait assez curieux) sont de petites couches de gypse fibreux, épaisses
de six à sept centimètres.
La côte parcourue au nord et au sud, présente, sur plusieurs points, les mêmes couches avec leurs fossiles, ou au moins les conglomérats modernes qui les recouvrent. Ceux-ci forment, au nord, des falaises élevées d’une vingtaine de mètres (D D), entièrement composées de cailloux roulés, de gros graviers, et, en dessus, de morceaux de roche anguleux. Ces mêmes terrains montrent partout une bande large d’une lieue, plus ou moins (ZB), s’élevant graduellement du littoral jusqu’au pied des montagnes porphyritiques, dont je parlerai plus tard. Je remarquai seulement que la surface de ces débris modernes est couverte de fragmens de roches d'autant plus gros, qu’on s'éloigne de la mer ou qu’on s'approche davantage des montagnes. Le grand nombre de blocs roulés jusqu’au pied même de ces montagnes, à plus de deux cents mètres au-dessus du niveau des mers actuelles, me fit croire que, lors d’une époque reculée, qu'on pourrait faire remonter au commencement de notre période, ce devait être un ancien rivage de la mer; et la quantité de coquilles éparses à la superficie du sol, vient encore appuyer cetle opinion.
J’observai même un fait qui me parut très-remarquable. Plusieurs rochers de porphyre syénitique percent en divers endroits, a a, les alluvions dont je viens de parler, jusqu’à cent mètres de hauteur au-dessus de l'océan, et y forment des pointes saillantes, sur lesquelles l'examen me fit reconnaître, encore en place, blanches et décolorées, les coquilles qui y vivaient, quand ces rochers étaient submergés par la mer, les Purpura concholepas, Chiton spinosus, Calyptræa radiata, et beaucoup de Fissurella et de Patella, qu'on trouve aujourd’hui sur les rochers encore couverts des eaux de la mer. Ce fait me paraît important, en ce qu’il prouve, comme les autres faits déjà mentionnés, qu'il y a eu exhaussement de toute la côte au-dessus du niveau des mers actuelles, postérieurement à notre époque, et que cet exhaussement n’a pas été graduel, mais fortuit; dans le cas contraire, les coquilles seraient dispersées et roulées, et ne seraient pas en place sur ces roches.
En suivant la côte vers le nord, au pied des falaises dont j'ai parlé, on voit des galets roulés appartenant aux différentes roches, et, de distance en distance, sur un grand nombre de points, s'élèvent, à la hauteur de dix à douze mètres, des sommités de diorite grenue! ou compacte (F F), formant des masses un peu coniques très-usées. Ces blocs, dont on peut voir la dimension comparative dans la planche VI de la Partie géologique, paraissent n'être là que des pointes isolées, et jai même cru voir que quel-
1. Je dois la détermination de cette roche à la complaisance de M. Cordier.
(96 ) Géologie. ques-uns étaient libres. Dans tous les cas, leur grand nombre et l'énorme volume des 7 parties qui apparaissent hors du sol, annoncent qu'ils n’ont pas été transportés, et qu'ils sont peut-être les sommets de masses plus considérables, cachées soit sous les alluvions, soit sous la mer. Je remarquai qu'ils présentent, en dehors, leur côté le plus étroit, comme s'ils étaient les aiguilles saillantes d’une chaine.
Au sud du village sont, souvent très-avancées dans la mer, des pointes porphyritiques, composées d’une roche noirâtre, hérissées d’aspérités et formant des mamelons, de petites chaînes de différentes dimensions, toujours dirigées de l’est à l’ouest, transversalement à la ligne des montagnes. L’un de ces mamelons (4) garantit le port de Cobija; il peut avoir près d’un kilomètre de long sur une soixantaine de mètres de largeur ; 1l est composé d’un porphyre syénitique!, noiràtre, à pâte très-fine, le plus souvent uniforme, d’autres fois amygdalaire, renfermant, alors, de petites amandes calcédonieuses blanches. Quelquefois cette roche se colore de carbonate vert de cuivre, et contient des mouches de pyrites de cuivre. En regardant de cette pointe (à l’ouest) vers la montagne, on s'aperçoit que la petite chaîne dont je viens de parler, se prolonge au milieu des conglomérats modernes, et y forme deux autres mamelons (aa) d’une assez grande hauteur.
Le prolongement de la côte plus au sud, montre plusieurs de ces petites chaînes de porphyres syénitiques, affectant toutes la même direction, c’est-à-dire transversales à la côte. Du point où j'ai pris la vue n.° 6, on en voit une peu éloignée de la première (x æ). Cette direction, diamétralement opposée, des groupes de porphyres syénitiques et des montagnes porphyritiques, m'offrit de l'intérêt. Je crus qu’elles pouvaient prouver deux époques bien distinctes, parce que les chaînes de porphyres syénitiques seraient, dès-lors, sorties par des fentes, de larges fissures des roches porphyritiques, bien postérieurement au soulèvement de celles-ci, et vers l’époque où la mer s'élevait jusqu'au pied des montagnes; ou, ce qui me parait plus probable encore, ces chaînes préexistaient à la formation des montagnes porphyritiques, qui dépendent évidemment de la masse des Cordillères.
J'ai dit que la côte, à près d’une lieue, est bordée de montagnes qui forment une chaine dirigée nord et sud, constiluant, en ce lieu, les derniers contre-forts des Cordillères, et s’élevant au moins de mille mètres, jusqu'aux plateaux sablonneux dont elle est couronnée. Ces montagnes, CC, assez mamelonnées, laissent entr’elles des ravins assez profonds, dont les parois sont très-abruptes. L’intervalle qui sépare ces ravins représente comme des festons avancés sur des terrains d’alluvion qui en couvrent le pied. J'en ai parcouru une grande surface, et je suis même remonté assez haut sur leurs flancs. Je les ai trouvés partout composés de roches de la plus grande beauté, que M. Cordier a reconnues pour être des roches porphyritiques ou wackes anciennes, amygdalaires et porphyroïdes, très-variées dans leur composition. La masse de ces roches