Voyez p
( 149 ) de Yungas, ces phyllades sont en feuillets si réguliers, qu’on en tire de belles dalles Géologie. plates, qui servent à paver les séchoirs pour la coca. do
Du sommet de la crête, assez aiguë!, j'avais, au sud, une colline aussi haute et aussi escarpée que celle sur laquelle j'étais, et ayant la même inclinaison de couches. Au nord s’offrait une autre colline semblable, dont les couches plongent au sud, sous un angle de plus de quarante-cinq degrés; ces deux collines me présentaient donc le dos des couches, et, sur plusieurs points, la roche à nu, au milieu de la végétation la plus active et la plus riche du monde. Je remarquai que ces parties dénudées se montraient toujours en bandes verticales plus ou moins larges, partant soit du sommet, soit de la moitié de la hauteur de la pente, et s'étendant toujours jusqu’en bas. Je m’en demandais la raison, que l’aspect de la colline opposée au nord me fit reconnaitre de la manière la plus complète. Il y avait quelques mois seulement que les habitans de Yanacache avaient été témoins, à l'instant des grandes pluies, d’un phénomène qui se renouvelle assez souvent dans ces montagnes escarpées. Au sommet de la colline voisine, la terre végétale, les arbres de toute taille dont elle est couverte (parmi lesquels le plus grand nombre atteint une hauteur de plus de soixante mètres), se détachèrent des couches de phyllades qui les supportaient. Le tout glissa avec fracas sur la pente et vint s’entasser au fond de la vallée, en laissant le dos des couches entièrement -à nu, du haut en bas de la colline. Ce glissement si remarquable, quoiqu'il ne semble pas avoir de rapport immédiat à la géologie, me parut trèsintéressant, en ce qu'il pouvait peut-être servir à expliquer, sur quelques points, la formation de ces petits bassins houillers, situés au fond des vallées anciennes. Je descendis pour examiner l’amas produit par l’éboulement, et je reconnus qu'il formait une masse dans laquelle la terre, composée seulement de détritus de plantes ou terrain noiràtre, enveloppait partout les plantes, les arbustes et les arbres, comme s’ils eussent été pétris ensemble. Seulement, arrêtées tout à coup dans la vallée au-dessus, les eaux s'étaient déjà frayé un passage au milieu de la pâte et des troncs d’arbres croisés qui sy trouvaient enveloppés. C'était un beau chaos, un phénomène qui ne peut offrir d’aussi grands résultats qu’au sein de la brillante végétation de ces régions, zone perpétuelle des nuages et des pluies.
Je suivis la crête des phyllades pendant deux ou trois lieues, de Yanacache au bourg de Chupe; je descendis encore, sur la fin de la même crête, jusqu’au fond de la vallée, et remontai, de l’autre côté, à Chirca, distant de cinq lieues de Chupe, sans abandonner les phyllades, qui ne cessèrent de se montrer jusqu'à Chulumani, trois lieues plus loin. Je remarquai néanmoins qu’à Chirca ces roches sont plus friables, et qu’elles se divisent en petits feuillets bariolés de violet et de rosé, à l’aspect luisant ou satiné. Ce sont les parties les plus supérieures, également traversées de filons
de quartz. Mes recherches sur tous ces points, et pendant un assez long séjour à
1. Les habitans appellent ce genre de sommité des chaînes Cuchilla; nom qui vient de
Cuchillo, couteau, et qui exprime parfaitement la forme des crêtes tranchantes.
( 150 ) Géologie. Chulumani, ne me montrèrent aucune trace de corps organisés dans les phyllades; 7 mais, comme ailleurs, tous les fossiles que j'y ai rencontrés sont caractéristiques de l’époque silurienne. Je crois pouvoir les rapporter à cette formation.
Dans un pays où la plus belle végétation couvre le sol, et dont les dislocations nombreuses des couches font la région la plus accidentée de la république de Bolivia; dans un pays où l’homme s’est à peine tracé quelques sentiers au milieu d’une nature abrupte et sauvage, on ne connaît que les points voisins des très-petites parties habiiées, tandis que des centaines de lieues n’ont jamais été foulées par l'espèce humaine, et ne le seront peut-être pas de quelques siècles. On conçoit alors quelles sont les difficultés à vaincre pour obtenir des renseignemens géologiques certains, et combien les faits recueillis sont incomplets. Deux motifs seulement ont engagé les habitans de ces contrées à lutter contre les obstacles de tous genres qui se présentent à chaque pas, et à s’avancer dans les montagnes, au nord et à l’est de Chulumani : l’un est le désir de découvrir des mines, l’autre, la recherche du quinquina. Je réunis à Chulumani les uns et les autres de ces investigateurs, et j’appris qu’en suivant au nord-ouest, on trouve partout, au pied des chaines élevées de la Cordillère, une large bande de terrain phylladien qui s'étend à Coroïco, à Challana, et ensuite au nord, jusqu’à Tipoani. Ces phyllades sont pourtant, à ce qu’ils m’assurèrent, recouverts de grès, surtout les pics élevés qui dominent au nord de Chulumani, et que j'apercevais du sommet de la montagne, dont je nv'étais fait un observatoire géographique. Ce fait, joint à mes observations sur d’autres points, me donna la certitude qu'à l’est et à l’ouest de la Cordillère orientale on retrouve absolument les mêmes couches siluriennes et dévoniennes. Ce serait une forte raison, surtout lorsqu'on voit les pentes en sens opposé sur les deux versans, pour faire supposer qu'ici les roches granitiques ont soulevé l’ensemble et formé les reliefs de la chaine.
Considérée sous le rapport des mines, la province de Yungas et celle de Muñecas, plus au nord, offrent le plus grand intérêt. Les dénudations, les dislocations des phyllades, ont laissé, sur plusieurs points, des lavages d’or très-abondans, tels que celui de Tipoani, qui a déjà donné des millions, et qui fournit annuellement des richesses immenses; celui de Caiconi, les rivières de Tamampaya et de Suri, et surtout celle de Chunquiagillo, célèbre par cette fameuse pépite d’or pesant quarante-sept livres quatorze onces espagnoles ', qu'Antonio Bulucua y découvrit en 1730, et que le vice-roi, le marquis de Castel-Fuerte, envoya au roi d’Espagne. Tous ces points de lavage sont, sans aucun doute, le produit des dénudations des phyllades. On en acquiert la certitude, lorsqu'on voit les galets ou cascajos, parmi lesquels se trouvent les parcelles d’or, et surtout lorsqu'on trouve le métal précieux encore en place dans les filons quartzeux qui traversent la roche phylladienne, à Coripata et à Coroïco. Ces nouveaux faits corroborent l'opinion que j'ai déjà émise à cet égard?, et prouvent l'identité de
1. El Iris de la Paz, n° 9. La livre espagnole est de 14 onces françaises. 2. Voyez p. 130.
( 151 ) composition et d’accidens des roches phylladiennes des deux versans de la Cordillère Géologie. orientale. On trouve encore une mine d'argent, celle de Guequere, près d’'Irupana; —— mais la friabilité des couches de phyllades où cette mine se trouve, et conséquemment la difficulté d'y établir des galeries solides, ont contraint à l’abandonner.
De Chulumani à Irupana, en me dirigeant à l’est-sud-est, je franchis les montagnes qui descendent de la Cordillère orientale transversalement à leur direction. Je passai deux hautes collines de phyllades, et les deux torrens qui les séparent, jusqu’à la ville, située près du sommet de la chaine de Coropata, elle-même entièrement formée de phyllade schistoïde en partie décomposé, qui me parut incliné au sud-est.
Je découvris, non loin d’'Irupana, une petite cascade où l’eau se précipite de quinze mètres de hauteur, la seule que j'aie vue pendant quelques années de voyage sur les deux versans des Cordillères. Lorsque je réfléchis plus tard à ce fait, je dus me convaincre plus encore de l'influence de la composition géologique sur laspect pittoresque des montagnes. En parcourant les Pyrénées et les Alpes, on rencontre, à chaque pas, des cascades magnifiques qui se précipitent d’une grande hauteur. Rien de semblable ne se remarque dans les Cordillères, où les torrens mêmes, tout en descendant par des pentes rapides, n’offrent jamais ces accidens si remarquables qu’on admire de Cauterès au lac de Gob, dans les Pyrénées. Dans les Alpes, la cascade de Giessbach et tant d’autres en Suisse; celles du lac d’O, de Bagnères de Luchon et de Gavarnie aux Pyrénées, proviennent de la dureté des roches, dont les dislocations ont formé d'immenses saillies en gradins, que les eaux ne détruisent pas depuis des siècles, les roches granitiques et les roches crétacées qui les composent résistant à leur choc le plus impétueux. Dans les Cordillères, sur le versant occidental, où les roches plutoniennes pourraient aussi produire des chutes, il n’y a pas d’eau; mais sur le versant oriental des Andes, où les eaux sont des plus abondantes, la nature des couches s'oppose à ce qu'il y ait des cascades. Les roches granitiques y sont partout en décomposition, et les phyllades, qui les recouvrent le plus souvent, friables. Il en résulte que les courans, se creusant un lit incliné, ne sont arrêtés que par quelques petits blocs plus durs que le reste, qui n’offrent ni cet appareil de résistance, ni ces hautes failles, causes des grandes chutes d’eau des montagnes d'Europe. Cette différence de dureté des roches influe encore beaucoup sur l'aspect du pays. Les chaînes de montagnes, sur le versant oriental des Andes, sont des plus abruptes; chacune y forme, le plus souvent, une crête presque aiguë; mais la roche, se décomposant facilement à l'air, ne saurait présenter, nulle part, de ces pics aigus, de ces rochers escarpés des Alpes et des Pyrénées; aussi les montagnes offrent-elles partout des croupes légèrement ondulées et nullement heurtées ni déchirées. 1
Au sommet de la chaine de Coropata le faîte est assez large déjà pour qu’on y puisse cultiver plusieurs champs. J’y relevai le sommet de l’Ilimani au sud-ouest 10° ouest. La montagne entière se compose de phyllade plus ou moins friable et schistoïde; je
1. On peut en voir l'aspect général dans la Vue n° 11 de la Partie historique.
Gévlogie. la descendis à l’est, sur une pente très-rapide, jusqu’au Rio de la Paz', qui, après
7 avoir franchi la Cordillère orientale au pied de lIlimani, se dirigeait au nord-nordest, vers le Rio Beni. Le Rio de la Paz forme, en ce lieu, une plage de deux kilomètres environ de largeur, entièrement privée de verdure et couverte de cailloux roulés, apportés par le torrent de l’autre côté des Andes, et composés de roches granitiques, de phyllades, de quartz et de grès dévoniens.
A l’est du Rio de la Paz s'étend une haute chaîne courant nord et sud et nommée Cuesta de l'hospital. J'en tournai l'extrémité jusqu’au confluent du Rio de la Paz et du Rio de Meguilla, et je la vis entièrement composée de phyllades schistoïdes, dont les couches plongent fortement à l’est. Je remontai la grande vallée de Meguilla et de Cañamina, l’espace de plus de huit lieues, jusqu’au village de Circuata, situé au sommet d’une colline. Durant tout ce trajet, je ne trouvai que des phyllades identiques aux phyllades déjà rencontrés.
Circuata, bien que très-élevé au-dessus de la vallée, est néanmoins dominé au sud par de plus hautes montagnes, qui, autant que j'en pus juger à l’aide d’une bonne lunette, me parurent formées de grès dévoniens; et cette opinion, en rapport avec une forme orographique distincte et plus mamelonnée, me fut confirmée, quand je remontai la côte jusqu’au faite de la chaîne, où je remarquai, en effet, sur le sol, des fragmens de grès trop nombreux pour faire supposer qu'ils puissent être apportés par les hommes; d’ailleurs, me trouvant beaucoup plus près d’un des points saillans, connu sous le nom de la Tableria, j'y reconnus distinctement, au sud, les grès dévoniens en position. Au nord, au contraire, toutes les sommités me semblèrent composées de phyllades, que je rencontrai partout, jusqu’au bourg de Carcuata, sur la pente opposée, un peu audessus du Rio de Suri.
En face de ce village, j'avais une haute montagne dite du Viscachal. Je voulus en faire l’ascension, dans le double intérêt de la géologie et de la géographie. Une demijournée de fatigue me conduisit à son sommet, élevé de plus de mille mètres au-dessus de la rivière de Suri. De ce point je dominais toutes les autres montagnes voisines, et relevai l’Ilimani, à l’ouest cinq degrés sud. La montagne du Viscachal est entièrement formée de phyllades schistoïdes, de plus en plus décomposés vers le sommet, où ils sont rougeàtres, en petits feuillets, et constituent un large plateau. De cet observatoire,
1. Le cours de cette rivière est devenu, pour les géographes systématiques, l’occasion des plus graves crreurs. On savait qu’elle prenait sa source près de la Paz, et qu’elle venait se jeter dans un des affluens du Beni, sur le versant oriental des Andes. La rivière coulant à l’est des Andes, la ville de la Paz devait nécessairement se trouver sur ce versant; et, sans autres renseignemens, on l’a placée d’après ce raisonnement, dans toutes les cartes de Brué (de 1824 à 1836); mais il n’en est pas ainsi dans la nature. La rivière et la ville de la Paz, comme on l’a vu page 121, sont sur le versant occidental des Andes. La rivière parcourt, sur le plateau, une assez grande surface
au pied de lIlimani; puis, tout à coup, elle franchit la chaine et passe sur le versant oriental, où je venais de la retrouver.
toutes les sommités des montagnes au sud me parurent composées de grès dévoniens. Géologie.
Je crus les reconnaître également sur la chaîne d’Arcopongo, située à l’est, et alors en partie couverte de neiges; ainsi le Cerro du Viscachal serait à la limite des phyllades de l’époque silurienne et des grès dévoniens.
De Carcuata à Suri, en remontant au sud-sud-est, au fond de la vallée de ce nom, pendant trois lieues, je trouvai partout des phyllades; mais, en gravissant la petite colline sur laquelle est situé le village, je trouvai les couches les plus supérieures du système à l'état plus compacte et de couleur différente, un peu verdâtre’. Ces phyllades sont recouverts, un peu au-dessus de Suri, par les grès dévoniens, alors très-compactes.:
A Suri, Je pris le coteau de Subluche, sur la rive droite du Rio de Suri, et remontant toujours, je foulai, pendant trois lieues, les phyllades ou lidiennes, jusqu’à moitié chemin du hameau de Charapacce. De là jusqu’au hameau même, en remontant la petite vallée latérale de la Plata, je rencontrai de toutes parts des blocs de grès dévonien . que je voyais en place, dans les montagnes qui dominent au sud. À une lieue du village de Charapacce, j'atteignis le sommet de la chaîne de Cocasuyo, composée de grès dévonien. Ce point, à en juger par sa température et sa végétation, me parut devoir ètre à environ 3500 mètres$ d’élévation au-dessus du ñiveau de la mer. J'avais au sud -est la très-profonde vallée de Cotuma, où coule le torrent de ce nom, sur les phyllades bleuàtres, et au-delà les montagnes de grès dévonien, sur le penchant desquelles est situé Inquisivi, le premier bourg de la province de Sicasica. Toutes les montagnes qui bornent l’horizon au sud, forment des mamelons arrondis, de grès dévoniens, qui, en cet endroit, couvrent, en couches inclinées à l’est-nord-est, tous les points élevés, tandis que les phyllades ne sont apparens que dansle fond des vallées. Je parcourus deux jours les environs d’Inquisivi, sans trouver de traces de fossiles dans les différentes couches; je remarquai seulement que les plus inférieures des grès sont micacées et presque phylladifères.
Je suivis pendant trois heures le coteau d’Inquisivi sans voir autre chose que des grès dévoniens, dont la pente est à l’est-nord-est, jusqu’à la profonde vallée de Titipacha, dont tout le fond, jusqu'aux deux tiers de la hauteur des coteaux de chaque côté, se compose de phyllades schistoïdes bleuàtres en décomposition sur les parties à nu. C’est dans ce: phyllades qu’on exploite plusieurs filons argentifères, tels que ceux de Titipacha, de Corachapi et de Huala. Je visitai ces mines et j'y recueillis de nombreux échantillons. Ces filons, toujours quartzeux, traversent presque verticalement les couches de phyllades. Ils sont formés, soit de fer carbonaté, soit de plomb argentifère, mélangé à du fer sulfuré cristallisé. Le filon de Huala donne, par l’amalgame, deux pour cent d’argeni pur, lorsqu'on choisit le minerai.‘
1. M. Cordier les a déterminés comme des lidiennes tabulaires.
2, M. Cordier les nomme novaculites.
3. On cultive, bien au-dessous, la pomme de terre et le froment, et aux sommités, il n'y à plus que des pâturages, la zoologie demeurant entièrement celle de la Paz.
4. L'exploitation en est des plus simple. On apporte le minerai extrait; on le pulvérise ,
IT Géologie 20
Géologie.
Au-dessus de Capiñata, on trouve le sommet de la côte de Pumulu, dirigée nord et sud et composée de grès dévonien. On voit, dans la même direction ,-de l’autre côté, à huit lieues de marche de distance, la côte opposée de Chulpachirea, où est bâtie Cavari; entre les deux coule le Rio de Colquiri, dont les coteaux, sur la moitié de leur hauteur, sont encore formés de phyllades, tandis que le sommet est couvert des mêmes grès. De Cavari, en descendant vers le Rio d’Ayupaya, je retrouvai encore les phyllades à mi-côte et de là jusqu’au fond de la vallée, qui, de même que le Rio de Colquiri, est couverte d’une plage de galets de près de deux kilomètres de largeur.
En remontant du Rio d’Ayupaya, vers le village de Machaca ou Machacamarca, je ne cessai de rencontrer les phyllades en couches très-tourmentées. Au-dessus de Machaca, en m'élevant encore davantage vers la crête de la montagne de Calatranca, je remarquai que tous les phyllades sont colorés en rouge. Au milieu de ces phyllades colorés, j’aperçus, à peu de distance, un mamelon qui me parut de nature différente. Je m'en approchai, et je vis un cône très-écrasé, composé d’une roche porphyritique rouge, remplie de cavités. M. Cordier l’a reconnue pour une frédronite feldspathique et micacée. Je crus pouvoir attribuer au voisinage de cette roche le changement de couleur des phyllades. Le peu détendue de ce mamelon ne saurait s'expliquer, pour moi, que par sa sortie au travers des dislocations des phyllades, qu’il a évidemment modifiés , en en changeant, tout autour, la couleur, sur un espace plus ou moins grand. À peu de distance de ces roches porphyritiques, après avoir rencontré encore quelques phyllades, je reconnus les grès dévoniens; mais, au sommet de la montagne de Calatranca, je vis, en couches presque horizontales et en mamelons très-arrondis, des grès rougeàtres très-friables, que leur stratification, qui me sembla discordante avec les grès dévoniens, et leur composition analogue à ceux du plateau, me firent regarder comme
au moyen de deux roues de pierre, qui tournent autour d’un axe commun; on le tamise; on le met au four; on fait Pamalgame avec du mercure; on l’expose ainsi à lair, en l’humectant souvent. Des Indiens sont constamment occupés à le remuer; puis, lorsque l’amalgame est jugé complet, pour laver cette pâte et emporter les parties terreuses, on la porte au lieu du lavage, qui consiste en un trou garni de cuir, où l’eau tombe de haut. À la sortie de ce trou, large de deux mètres, où un homme trépigne constamment des pieds, il existe une petite fossette où les parties les plus lourdes doivent nécessairement s'arrêter; là, un autre homme remue le mélange, afin d’en dégager la terre. De cette fossette part un petit canal, également garni de cuir, où, de distance en distance, sont encore de petites fosses, destinées à retenir les parties plus pesantes. À l'extrémité du canal s'ouvre un grand réservoir, dont le trop plein débouche dans la campagne. Le mouvement qu’on imprime sur tous les points dégage les parcelles les plus légères. L'opération terminée, le premier réservoir, ainsi que les autres, ne contiennent plus que le mélange de mercure et d'argent, qu’on presse’ pour tirer de l’argent le plus de mercure possible. On forme ainsi de petits pains de diverses figures, qu’on soumet au grillage , pour enlever le reste du mercure. Ces pains sont connus sous le nom de Plata piña ; et, quoiqu'ils soient de contrebande, constituent un des bons produits d'exportation du commerce
étranger.
carbonifères. Ils couvrent la montagne dans un court espace, et se montrent également Géologie. au sud , sur quelques-uns des mamelons saillans. Néanmoins, en descendant à Palea, chef-lieu de la province d’Ayupaya, je foulai les grès dévoniens jusqu’au bourg même,
où je crus apercevoir les phyllades dans le fond du Rio de Palca, l’un des affluens du Comacache ou Yacani, que j'avais à l’est.
Les environs de Palca me montrèrent seulement des grès dévoniens. En laissant le bourg pour remonter vers le sommet du contre-fort de Cochabamba, je trouvai d’abord les phyllades au fond du ravin, puis les grès dévoniens de l'autre côté. Dans une petite vallée, à quatre ou cinq kilomètres de Palca, je vis, sur le sol, plusieurs gros blocs d’une roche noirâtre, très-dure, dont je pris des échantillons, que M. Cordier regarde comme un porphyre dioritique'. Je n’ai point vu cette roche en place; mais les blocs que j'avais sous les yeux étaient trop volumineux pour être apportés. Je‘dus donc croire qu'ils provenaient d’un mamelon semblable à celui de Machaca, qui s'était fait jour non loin de là ou peut-être au-dessous, la masse étant cachée par des éboulemens et les alluvions. Quoi qu’il en soit, je n’en ai vu nulle autre part de vestiges.
Les grès dévoniens parurent sans interruption jusqu’au village de Santa - Rosa, à seize kilomètres environ de Palca. En ce lieu, les sommités des montagnes, représentant des mamelons arrondis, composés de grès friables carbonifères, analogues à ceux de la chaîne de Calatranca, me semblèrent être de même en couches presque horizontales. J'avais en face, à l’est, une chaîne dirigée au nord-ouest, et dont toutes les sommités sont couvertes de neige. La couleur des roches à nu sous la neige, m'y fit reconnaître des phyllades de l’époque silurienne; ce que je vérifiai plus tard, en passant à son sommet.
En descendant la côte de Santa-Rosa au Rio de Pomacache, après avoir traversé les grès dévoniens, je trouvai, dans le lit de la rivière, les phyllades sur lesquels, à la rive opposée (la rive droite), reposaient quelques lambeaux de grès dévoniens en couches inclinées au sud-sud-ouest. Les phyllades présentent, sur quelques points, en remontant la vallée, et surtout près du hameau de Parangani, une pente tellement abrupte, qu'il serait impossible d'y monter. L'eau produite par la fonte des neiges se précipite en petits ruisseaux. En ce lieu, et jusqu’au bourg de Morochata, situé de huit à neuf lieues de Palca, la rive gauche du ravin présente un escarpement énorme, une tranche presque perpendiculaire, offrant des grès en couches qui, d’où j'étais, me paraissaient presqu'horizontales. Aux parties inférieures elles me semblèrent, d’après la couleur, appartenir au système dévonien, tandis que leur teinte rougeatre ou violacée, leur contexture friable, me fit rattacher les plus supérieures aux terrains carbonifères. Ces falaises, que je visitai, forment comme une muraille au-dessus du village de Morochata, et sont d’un aspect pittoresque très-singulier.
De Morochata, déjà assez élevé pour que le blé n’y fructifie plus, il reste quatre lieues jusqu’au sommet le plus saillant des contre-forts de Cochabamba. On suit un
1. M. d’Omalius d’Halloy croit que cette roche peut être un trapp.
Géologie, ravin encaissé entre la chaîne neigeuse, composée de phyllades, et les grès taillés à pic. = On dirait, en considérant l’ensemble, que les grès de la rive gauche ont glissé sur les pentes abruptes des phyllades, lors des grandes dislocations, qui ont évidemment changé l’état relatif des couches, et que, minés par les érosions anciennes et modernes, les grès ne présentent plus que la tranche de leurs couches. En remontant, je perdis bientôt de vue les grès carbonifères de la rive gauche, les grès dévoniens se montrèrent seuls; et, enfin, près du sommet, ils reposent sur des roches qui diffèrent un peu des phyllades bleuätres inférieurs, et plus encore des grès. Ce sont des phyliades arénifères micacés, à feuillets très-minces. Montant toujours, j'atteignis enfin les points culminans, entièrement composés de phyllades noiràtres, en partie cachés par la neige de ces régions glacées. Cette sommité de la Cordillère orientale dépend du rameau que J'ai désigné sous le nom de contre-fort de Cochabamba; elle présente, en cet endroit, les couches inclinées généralement au sud ou sud-sud-ouest, vers la vallée de Cochabamba, tout en ayant souffert, en tous sens, de nombreuses dislocations et des brisemens apparens, soit au faite des relèvemens représentant des pointes déchirées, soit en passant trois cols, dont l'élévation est très-voisine du niveau des neiges perpétuelles, et qui ont, au moins, 4600 mètres de hauteur absolue. La chaïne forme, à l’est, un vaste plateau, qui s'étend au loin au-dessus de la vallée de Cochabamba, et beaucoup plus basse à l’ouest-sud-ouest, elle se dirige vers le grand plateau bolivien. Je dominais à l’est sur les vallées de Cochabamba et de Clissa, offrant aussi un plateau élevé de 2575 mètres au-dessus de l'Océan, dès-lors beaucoup plus bas que celui des contre-forts, mais des mieux circonscrit, au nord, par ces mêmes contre-forts, et au sud par des collines assez basses, qui l’encadrent de toutes parts. Comme je m'en assurai plus tard, toute la chaine située au nord de cette vallée se compose de phyllades, sur lesquels, aux parties les plus inférieures, sont, en couches inclinées au sud, quelques lambeaux de grès dévoniens, tandis que toutes les montagnes, au sud et à l'est, ne sont formées que de grès dévoniens.
Je traversai des phyllades, des grès; j’arrivai dans la vallée de Cochabamba; et la traversant de l’ouest à l’est, sur des argiles rougeàtres partout cultivées, j'atteignis la ville de Cochabamba, capitale du département.
Pendant le voyage que je venais de faire, j'avais franchi, dans les montagnes, depuis le sommet de la Cruz, près de la Paz, jusqu’à Cochabamba, environ quatre-vingt-treize lieues, qui, en ligne directe à lest-sud-est, me donnaient encore deux degrés quarante-cinq minutes de distance réelle ou plus de soixante-huit lieues de vingtcinq au degré. J’étais descendu des parties élevées de la Cordillère orientale, jusqu’à mi-hauteur de la pente orientale des montagnes, et j'avais suivi cette pente jusqu’à Palca (d’Ayupaya), d’où, remontant vers le contre-fort de Cochabamba, j'avais traversé la chaîne, pour descendre dans la vallée de ce nom. Dans cette suite continuelle de pénibles ascensions et de descentes rapides sur les lieux les plus accidentés du monde, javais observé, sous le rapport géologique, la plus grande uniformité de composition, comme on va s’en assurer par le résumé suivant.
Les roches plutoniennes y sont peu répandues. Les roches granitiques forment le Géologie.
sommet de la chaîne de l’Ilimani ou la Cordillère orientale, et s'étendent à quelques lieues sur la pente orientale, où elles sont recouvertes par les terrains siluriens; ainsi, vers l’est, l’Ilimani serait le dernier lieu où se montrent ces roches, qui, si elles ont soulevé le reste des contre-forts de Cochabamba, n'apparaissent au moins sur aucun des points que j'ai visités, tous les sommets à l’est du colosse américain n'étant formés que des relèvemens des couches sédimentaires.
Deux petites taches de roches porphyritiques se sont offertes à moi dans toute cette traversée : l’une composée de roche feldspathique rouge, près de Machacamarca, où elle vient saillir au milieu de phyllades de l’époque silurienne; l’autre, un porphyre dioritique ou trapp, dont j'ai vu les fragmens au-delà de Palca, au sein des grès dévoniens. Il est à remarquer que ces deux petits mamelons porphyritiques ne sont pas placés au sommet des chaînes, mais bien sur les flancs et bien au-dessous des faites qui constituent les montagnes les plus élevées. Ils sont placés à l'extrémité orientale de la ligne parcourue.
Loin de présenter, sur ce versant, de vastes surfaces, comme sur le versant occidental et sur les plateaux, les roches d’origine ignée ne sont ici que de rares exceptions.
Les roches de sédiment couvrent, au contraire, tout le versant oriental des Cordillères, où, néanmoins, elles sont peu variées.
Les roches de phyllades du terrain silurien, bleues aux parties inférieures, satinées et en petits feuillets aux parties moyennes, souvent passant au grès phylladifère micacé aux parlies supérieures, se montrent partout sur le versant oriental. Elles offrent une large bande sur les roches granitiques des flancs de l’Ilimani, et s’enfoncent ensuite à l’est, sous le terrain dévonien, qui occupe une partie de la pente. Plus à l’est, de l’autre côté du Rio de la Paz, les roches siluriennes sont cachées, au sud et au nord, par les grès dévoniens, et ne montreraient alors qu’une large surface due aux dénudations des grès, soit avant le relief des Andes, soit postérieurement à cette époque; ainsi presque partout les terrains siluriens, qui reposent sur les roches granitiques de VIlimani, supportent le terrain dévonien à leur partie supérieure.
Les grès du terrain dévonien quartzeux et compactes couronnent, à l’est du Rio de la Paz, les montagnes qui constituent, alors, la Cordillère orientale, au bord du plateau bolivien, sur tout l’intervalle compris entre la Paz et Cochabamba. À leur dénudation, au nord, est due la présence des terrains siluriens qui leur sont partout inférieurs, et qui les remplacent sur une bande longitudinale parallèle aux chaines; cela paraît si vrai, qu’au nord de ces terrains siluriens, les terrains dévoniens reparaissent et y constituent toutes les chaînes un peu saillantes sur la pente. Ces deux bandes, l’une au nord, l’autre au sud des terrains siluriens, viennent s’interrompre près du relèvement des montagnes siluriennes de Cochabamba. Sur quelques. points seulement les roches dévoniennes supportent des grès friables de l’époque carbonifère.
Le terrain carbonifère se montre en lambeaux peu étendus, près de Machacamarca, de Palca et de Morochata, à l'extrémité orientale de la ligne parcourue; forme,
( 158 ) Géologie. alors, les sommités de quelques montagnes, et repose immédiatement sur les terrains 7 dévoniens. J'ai remarqué que ses couches, très-discordantes avec les grès, sont presque horizontales. Rien de plus récent que ces terrains ne s’est montré à moi, sauf les cailloux roulés qui garnissent le lit des rivières, et qui, appartenant aux formations traversées par ces cours d’eau, sont des alluvions modernes, lesquelles augmentent tous les jours.
Î. 2. Voyage géologique des plateaux de Cochabamba aux afjluens du Rio Securi, dans les plaines de Moxos ou coupe transversale nord et sud des contre-forts de Cochabamba, sur leur versant nord.
(Voyez la coupe, pl. VITE, fig. 4.)
Le désir de me rendre utile à la république de Bolivia, en ouvrant de nouvelles communications entre les plateaux de Cochabamba et la province de Moxos, autant que la pensée de servir à la fois la géologie et la géographie, me firent entreprendre, sur un point que personne avant moi n’avait encore parcouru, un voyage où je traversai à pied toute la chaine dans ses parties les plus abruptes et les plus inconnues, jusqu'aux plaines inondées de la province de Moxos.
De Cochabamba, je franchis la plaine jusqu’à Tiquipaya, situé au pied des hautes montagnes du contre-fort oriental. Je m’élevai sur les plateaux, en foulant le terrain silurien, toujours composé de phyllades noirâtres gris, plus ou moins feuilletés, dont les couches plongent au sud. Au sommet de la côte, je trouvai un immense plateau, borné, à l’ouest, par des pics neigeux que forme le relèvement des phyllades. Ce plateau, de 4500 mètres au moins d’élévation, si l’on en juge par les neiges et les glaces qui s’y montrent, est partout couvert de débris de phyllades micacés, où je recueillis des fossiles singuliers presque bivalves', qui atteignent jusqu'à vingt centimètres de longueur. Ces fossiles me parurent de deux espèces : les uns ridés en travers, que j'ai appelés Cruziana rugosa, les autres à côtes bifurquées (C. furcifer, d'Orb.). Je les trouvai surtout dans une couche micacée, qui me parut supérieure aux couches bleues et satinées que j'avais rencontrées dans la province de Yungas. Sur ce vaste plateau, où je fis plus de deux jours de marche, je fencontrai partout les mêmes phyllades, en couches diversement inclinées et profondément tourmentées. Je suivis, d’abord, dans la direction générale du nord-nord-est, le cours du ravin d’Altamachi; je labandonnai après quel-
1. Ces fossiles, que, dans son rapport de 1834, M. Cordier désigne comme des Pilobites, ont été publiés, plus tard, sous ce nom (Paléontologie, pl. I, fig. 1, 3). M. Dekay ayant employé cette dénomination pour d’autres corps, je me vois forcé de la changer, et je nomme ce genre Cruziana. On le trouve en France dans la partie la plus inférieure des terrains siluriens de la Bretagne.
ques lieues, remontai une petite chaîne très-disloquée, remplie de petits lacs glacés et Géologie. de roches à nu, au niveau des neiges. Je trouvai toujours les mêmes terrains siluriens, de diverses couleurs, mais le plus souvent gris ou bleuâtres. Je commençai à descendre
dans une vallée où se trouvent plusieurs petits lacs divisés par étages. Je remarquai
que des sommités mamelonnées que j'avais à l’ouest étaient composées de grès; je le
crus d'autant mieux, que j'en rencontrai plusieurs fragmens sur le sol. De là, en descen-
dant au hameau de Tutulima, dernier point habité de ces régions, je roulai plutôt
que je ne marchai sur une pente abrupte, jusqu’au fond de la vallée. Les roches, sur
toute cette longue descente, me parurent être siluriennes et fortement inclinées à l’estnord-est. |
Le ravin de Tutulima est situé dans une des plus profondes vallées que je connaisse; puisqu’à quelques lieues des sommets neigeux, il atteint déjà la région des palmiers, des orangers et de la canne à sucre. Sous le rapport géologique, on y remarque le chaos le plus complet; ce sont des blocs amoncelés, tombés des montagnes voisines, qui viennent s'appuyer, au nord-est, sur les couches de phyllades bleus, qui plongent à l’ouest-sud-ouest, sous un angle tel qu’il serait impossible de les gravir.
De ce point, n'ayant plus de chemin tracé, je suivis, en le descendant, le lit du torrent de Tutulima. J'avais toujours à ma droite les couches de phyllades inclinées vers l’ouest-sud-ouest, et à ma gauche, appuyées sur les phyllades, d'anciennes alluvions de cailloux roulés par bancs. Je savais que, dans la vallée parallèle de Choquecamata, située plus à l’ouest, on avait trouvé, entre ces cailloux, de très-grosses et de trèsnombreuses pépites d’or. Je savais aussi, par expérience, que ce métal se rencontre dans les anciennes dénudations des roches de phyllades. Je voulus m’assurer si ces bancs de cailloux, situés à trois lieues environ de Tutulima, et dans les mêmes circonstances que les lieux les plus riches d'exploitation, contenaient également de l'or. J'en arrachai des fragmens en un point où ils reposent sur les phyllades; j'enlevai, avec soin, les graviers les plus inférieurs, je les lavai dans une calebasse, et j'en retirai plusieurs parcelles d’or. Ce résultat me donna la certitude que des recherches ad Loc, des travaux réguliers, donneraient, dans ce petit cours d’eau, de très-grands avantages. ! Il y a près d’une lieue de long de ces cascajos aurifères, mélangés de cailloux de quartz laiteux; indices certains, appréciés par les mineurs du pays.
Le cours du Rio de Tutulima me montra sans interruption, à droite et à gauche, les mêmes couches de terrains siluriens, offrant les escarpemens les plus abruptes, jusqu’au confluent d’un autre torrent, que je nommai io del mal Paso?. Au-delà, en suivant la direction générale du nord-nord-ouest, je cheminai cinq jours de suite au
1. J'aurais peut-être pu demander la concession de cette exploitation; mais j'étais venu en Amérique pour faire de la science, et non pour nenrichir. Je me contentai donc de signaler
ma découverte, afin que d’autres pussent en profiter. 2. Rio del mal Paso (Rivière du mauvais pas), parce que, pour le franchir, je fus obligé de
descendre de précipices en précipices, sur des roches escarpées.
Géologie. fond du torrent, en le passant constamment, à cause des roches abruptes, et lon-
geant à droite des roches siluriennes bleuâtres, dont la pente paraît être au nord-nordest. Elles forment une chaîne non interrompue. À gauche, sur des couches diversement inclinées, viennent au torrent s’en réunir successivement quatre autres, que j'appelai Rio de las Peñas, Rio del Oro, Rio de la Paciencia et Rio de las Piedrecitas'. Le premier coule entre des bancs déchirés de roches de phyllades; le second me montra, sur la même roche, des cailloux anciens, en bancs de chaque côté, dans lesquels je crois qu’on doit trouver de l'or; le troisième et le quatrième charrient une grande variété de roches siluriennes de toutes les couleurs, rouges, vertes, violettes, où je remarquai, sans pouvoir les recueillir ?, des empreintes des genres Spirifer terebratula et des Crinoides.
À une trentaine de lieues géographiques de distance de Cochabamba, en descendant toujours, je me trouvai au confluent d’un grand cours d’eau qui vient de l’est-sud-est, et se continue à l’ouest-nord-ouest, autant que la vue peut s'étendre. Je lappelai Rio de la Reunion3. Là j'avais, au sud, de hautes montagnes, composées de couches de phyllade bleu, plongeant fortement au nord-nord-est, sous un angle d’au moins cinquante degrés, et dont le dos, partout dénudé, contraste avec le luxe des végétaux de cette région sauvage. C’est la dernière limite des terrains siluriens sur la pente du versant de la Cordillère.
Au nord s'élevait une haute montagne, formant une longue chaine dirigée est 30° sud et ouest 30° nord, presque parallèlement à toutes les chaînes du plateau bolivien, et que les Indiens. mocéténès et yuracarès me dirent se continuer au loin, vers le nord et vers l'est. Cette chaîne, que les indigènes sauvages connaissent sous le nom de Fanacaca ou Séjé-ruma, est élevée d'environ 800 mètres au-dessus du Rio de la Reunion, et entièrement composée de grès durs dévoniens, en couches, plongeant au nord-nord-est. Je gravis une journée entière pour en atteindre le sommet, d’où je dominai au sud un vaste massif de ces roches siluriennes, tandis qu’au nord une pente profondément ravinée et assez roide s’étendait jusqu'aux immenses plaines de Moxos, qui se montrent sans interruption, sur quatre degrés de largeur, jusqu'aux montagnes du Brésil.
En descendant la pente, pendant plus de deux jours, je trouvai des terrains dévoniens sur la moitié de la distance; puis, sur tout le reste, des grès friables, ferrifères, en couches beaucoup moins inclinées au nord, me représentèrent les terrains carbonifères. Ces grès, qui n'offrent aucune trace de fossiles, continuent sans interruption, jusqu’au bas de la pente, où ils viennent encore former, dans la plaine, de légères collines, qui s'étendent, au nord, à une assez grande distance, avant de disparaître
1. Rivière des rochers, Rivière de l'or, Rivière de la patience et Rivière des petites pierres.
2. J’éprouvai le regret bien vif de devoir abandonner ces restes de corps organisés , faute de moyens de transport. Pendant ce voyage, je portai près de quarante jours des coquilles terrestres dans le fond de mon chapeau, pour les conserver.
3. Ce nom lui fut donné, parce que m’étant avancé seul , Le reste de ma troupe m'y rejoignit, après une séparation de plusieurs jours.
( 161 ) entièrement sous les alluvions modernes. J’estimai qu'avant d'atteindre la plaine, les Géologie. terrains carbonifères occupent, sur les dernières pentes des montagnes, une largeur moyenne de près d’un demi-degré. Je les traversai dans une grande longueur; et un autre voyage, dont je parlerai tout à l’heure, me donna la certitude que ces mêmes terrains carbonifères ou de grès friables couvrent une partie considérable du pied des montagnes, en s'étendant peut-être jusqu'à Santa-Cruz de la Sierra.
Au-delà des dernières collines de grès friables, je ne trouvai plus, dans tout le cours du Rio Isiboro et du Rio Securi (plus de trente lieues), jusqu’au Rio Mamore, que des alluvions modernes en petites berges, au bord des rives de ces cours d’eau.
En résumé, dans ce voyage, j'avais vu les roches de phyllades de couleur bleue, grise ou violette, avec et sans fossiles, constituant le terrain silurien, sur tout l’intervalle compris entre le plateau de Cochabamba et la chaîne de Yanacaca. Composée, aux parties inférieures, de phyllade bleuàtre, aux parties moyennes de phyllade satiné, et aux parties supérieures de phyllade compacte micacé, gris, avec fossiles, cette formation constitue le relèvement du grand contre-fort neigeux de Cochabamba, s’abaisse, vers le versant, en s’inclinant diversement jusqu’au Rio de la Réunion, cesse tout à coup, et s'enfonce sous les roches dévoniennes et carbonifères, qui forment le reste de la pente jusqu'aux plaines.
Le terrain dévonien laisse un petit lambeau sur les sommités, au nord du contre-fort de Cochabamba, près de Tutulima; puis il constitue toute la chaîne de Yanacaca, en couches inclinées au nord, qui disparaissent vers le milieu de la pente, sous les grès friables carbonifères.
Les grès carbonifères achèvent les derniers points montueux du versant, et se perdent sous les alluvions modernes horizontales qui couvrent le sol de la province de Moxos.
Il y a identité parfaite de ces résultats avec ceux que m'a donnés la traversée de lIlimani à Cochabamba, quant à la superposition et à la composition des roches de sédiment. Voyons maintenant si d’autres courses me conduiront aux mêmes faits.
Ÿ. 5. Voyage géologique des plateaux de Cochabamba au Rio Chapare (pays des Yuracarès), jusqu'aux plaines de Moxos; ou seconde coupe nord et sud des contre-forts de Cochabamba, sur leur versant nord.
(PL IX, fig. 1.) En venant des plaines de Moxos à Cochabamba, par le Rio Chapare, j'avais franchi
les montagnes près d’un degré plus à l’est que dans le voyage que je viens de décrire. C’est cette excursion géologique que je vais détailler. De Cochabamba, en se dirigeant
1. Pour partir du même point, et donner des comparaisons plus faciles à saisir, je suis obligé de parler comme si j'avais descendu des montagnes vers la plaine, tandis que J'ai fait le contraire. Je pense que la chose a peu d'importance, puisqu'il ne s’agit que de l'exposé de faits géologiques, D’ailleurs, on peut voir mon véritable itinéraire à la partie historique.
TILL Géolosie. 21
Géologie. à l’est, on traverse, pour entrer dans la vallée de Sacava, le défilé du Rio de Rocha.
7 La colline qui reste au sud est composée de grès dévoniens, tandis que les roches siluriennes se montrent dans le lit même du torrent, et sur toutes les montagnes situées au nord, et qui constituent, comme je lai dit’, le contre-fort de Cochabamba. On suit le fond de la vallée de Sacava pendant huit lieues, au pied des montagnes siluriennes, puis on commence à gravir un bras de cette montagne, jusqu’à son sommet. Là, je rencontrai, dans le phyllade micacé, de très-beaux échantillons de ces corps singuliers, figurés planche I, fig. 1, 2, 3. Ils sont assez nombreux en ce lieu; mais il est très-difficile de les détacher des masses auxquelles ils adhèrent. La partie la plus élevée, traversée en suivant cette route, est très-basse relativement aux plateaux de Tiquipaya; aussi trouve-t-on, de lPautre côté, à Cotani, la petite vallée de Tiraque, à onze lieues environ de distance de Cochabamba. On est alors en face de hautes montagnes qui atteignent la région des neiges, et présentent une série de points élevés, tout à fait séparée du massif de Cochabamba, et constituant les pics les plus saillans d’une nouvelle chaîne, dirigée à l’est-sud-est vers Santa-Cruz de la Sierra. Près de Cotani, non-seulement la chaîne offre des pies dont l’ensemble suit la direction que je viens d’indiquer, mais encore ces pics forment des chaïnes parallèles ayant leur direction au nord.
En montant au nord de Cotani, vers les crêtes neigeuses, on trouve des grès dévoniens en couches inclinées au sud, jusqu’un peu au-dessus de Quinti Cueva, où ils reposent sur les phyllades de l’époque silurienne, on ne peut plus disloqués et contournés, se dressant, l’espace de quelques lieues, au sommet de la crête, en pics couverts de neige, qui atteignent au moins 5200 mètres de hauteur absolue. La route contourne ces pics, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, et touche presque, pendant quelques lieues, le niveau des neiges permanentes, surtout à Palta Cueva, où, dans cette traversée trèsdangereuse, un très-grand nombre de voyageurs ont péri, ce qu’attestent les squelettes de mules qui jonchent ce passage redouté des muletiers. Je n’avais pas de moyens d'apprécier positivement le fait; mais je puis croire que ce col est bien plus élevé que celui de Gualillas. On pourrait donc le supposer de 4700 mètres de hauteur absolue. Toutes ces crêtes, jusqu'au Salto de Cuerno?, sont entièrement formées de phyllades de couleur gris foncé, dans lesquels je vis un grand nombre d'empreintes de Lingula, principalement de l’espèce que J'ai nommée L. Miinsteri 3. Jamais je n'avais vu les phyllades plus tourmentés; les couches en sont souvent très-plissées en feuillets minces; d’autres fois on cherche vainement à se rendre compte de la pente générale de ces couches mêmes, qui se montrent jusqu’à San-Miguel, un peu au-delà du Salto de Cuerno.