‹ Voyage dans l'Amérique MéridionaleChapitre 89 sur 233 · Voyez p · texte numérisé non relu

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( 204 ) Géologie. et relevant les méandres, il me fallut, pour atteindre la mission d’Ecsaltacion, cinq jour- - nées, pendant lesquelles je luttai contre un courant rapide et des eaux bourbeuses, qui charriaient un grand nombre d’arbres entiers. Dans ce trajet d’au moins trente lieues en ligne directe, et du double par les détours, je ne vis absolument que des alluvions modernes. Je cherchai à plusieurs reprises à pénétrer dans la campagne, sans remarquer aucun changement dans la nature du terrain.

Quelques lieues avant d'arriver à Ecsaltacion, à peu de distance de la rive droite du Mamore, j'aperçus, au milieu d’un bois, un monticule ou petite colline isolée dans la plaine; je ne pus l’aborder, mais on m’assura qu’il est composé de grès friable, peut-être analogue au grès carbonifère.

Les environs de la mission d’Ecsaltacion me firent apercevoir quelques parties d’argile limoneuse sous la terre végétale, et le reste avec ses alluvions modernes de sable très-fin. ;

D'Ecsaltacion, je naviguai deux jours pour me rendre à la mission de Santa-Ana de Moxos. Je suivis d’abord les détours sans fin du Rio Mamore; puis je les abandonnai pour entrer, sur la rive gauche, dans le Rio Yacuma, que je remontai jusqu’à la mission. Les rives du Mamore me parurent entièrement composées d’alluvions modernes. Il n’en fut pas ainsi des plaines qui environnent Santa-Ana : elles me montrèrent sur beaucoup de points, une argile limoneuse inférieure.

En laissant Santa-Ana, je remontai le Mamore à un degré de distance réelle, jusqu’à la mission de San-Pedro. Je parcourus successivement, ensuite, les missions de San- Xavier, de Trinidad et de Loreto, qui occupent le centre de la province et les environs de ces missions, sur une assez grande surface. Je reconnus les argiles limoneuses près de San-Pedro, de San-Xavier, de Trinidad et de Loretot. Tout le reste me parut couvert d’alluvions modernes de sable très-fin ou d’argile brune tourbeuse.

Du centre de Moxos, pour bien connaître le pourtour du bassin, je remontai ou descendis sur trois points différents, vers les derniers contre-forts des Andes, par le Rio Chapare, par le Rio Securi, par le Rio Grande et par le Rio Piray. Dans ces voyages, chacun de dix à quinze jours d’une navigation pénible, j'ai reconnu les faits suivans:

Le cours du Rio Chapare, que je remontai jusqu’au pays des Yuracares, me montra partout des alluvions modernes sablonneuses; néanmoins je crus remarquer, sur plusieurs points, l'argile limoneuse au-dessous, mais c'était seulement à une grande distance des montagnes. Les premiers cailloux parurent au confluent du Rio Coni et du Rio de San-Mateo.

Le Rio Securi, que je descendis des montagnes jusqu’au Mamore, me présenta les mêmes faits. Dans tous les endroits où le cours n’empiétait pas sur des terrains déjà remaniés par les eaux, je voyais une forte couche de terrain d’alluvion formée de sable

1. Les missions n’ayant été fondées que dans les endroits exempts d’inondation, et dès-lors les plus élevés, il n’est pas étonnant d’y rencontrer presque toujours les terrains pampéens , tandis qu'à une très-grande distance à la ronde toutes les plaines sont inondées.

très-fin ou d'argile brune, tourbeuse, recouvrant une argile limoneuse jaune ou rougetre Géologie. d’une époque bien différente et qui annonçait évidemment provenir de causes antérieures à l’état actuel des choses. Un document historique sur l’âge des alluvions ne me laissa aucun

doute. Sur une berge du Rio Securi, après sa réunion au Rio Sinuta, je remarquai qu’une falaise de huit mètres environ, laissée à découvert par les eaux très-basses, était

ainsi composée : deux mètres d'argile limoneuse jaune rougeätre, un peu onctueuse, où

je n’aperçus aucun reste de corps organisés; six mètres d’alternats de sable très-fin, souvent un peu mélangé d’argile, et d’argile tourbeuse noirâtre. À la partie inférieure

de ces dernières couches, dans une petite ligne remplie de charbon de bois, je reconnus

un grand nombre de morceaux de poterie et beaucoup de rouleaux de terre cuite,

qui avaient évidemment servi à soutenir les vases de terre sur le feu, en faisant l'office

de trépied. Ces traces d’un ancien séjour des indigènes, à plus de cinq mètres au-des-

sous du sol actuel, où avaient poussé des arbres énormes, vieux de plusieurs siècles, me donnaient la certitude que tout ce dépôt de sable fin ou d’argile tourbeuse était postérieur à l’arrivée de l’homme en ces lieux, et je pouvais dès-lors regarder en toute assurance ces couches d’alluvion comme analogues aux couches produites par les phéno-

mènes qui durent encore.

En remontant le cours du Rio Grande et du Piray, de Moxos vers Santa-Cruz de la Sierra, je trouvai d’abord des alluvions seulement jusqu’au confluent du Rio Piray; mais bientôt le Piray me montra partout des argiles limoneuses ou légèrement onctueuses, jaunàtres ou rougeàtres, qui formaient tout le lit de la rivière et ses berges. Ce sont ces argiles qui, lors des basses eaux, constituent ces espèces de rapides, où la différence subite de niveau rend le courant plus rapide et oblige à se servir du halage, pour faire remonter les pirogues. Ces espèces de ressauts, d’un demi-mètre à deux mètres de hauteur, dont je passai au moins une dizaine, vers le haut du Piray, sont entièrement composés d'argile jaunätre peu limoneuse, où l’on ne reconnaît pas de couches bien marquées. À l’époque des grandes eaux, ces accidens sont tout à fait insensibles. On passe dessus sans les apercevoir, la rivière couvrant alors tous les environs. À l’instant où je remontai le Piray, les eaux très-basses me permirent de rechercher dans les argiles, où je trouvai des concrétions calcaires, analogues à celles des Pampas, et en sondant avec les pieds, dans le lit même de la rivière, et en plongeant pour les prendre, j'étais parvenu à recueillir un bon nombre d’ossemens de grands mammifères à l’état un peu friable; mais j’eus le malheur de ne pouvoir pas les conserver !. Néanmoins, je signale ce fait, qui, tout en donnant aux voyageurs qui voudront suivre mes traces, l'indication qu'ils trouveront là des restes de corps organisés, m'offrait la certitude que toutes ces argiles plus ou moins limoneuses où limons de la province de

1. Tandis que je les recueillais au fond des eaux, un jeune Indien qui n’accompagnaitl les rejetait dans la rivière , et j'en perdis ainsi la plus grande partie. Les quelques autres que J'avais réunis furent également jetés par un domestique, au débarquement des pirogues, et je ne nren

aperçus qu'à Santa-Cruz, lorsque je ne pouvais plus revenir les chercher.

( 206 ) Géologie. Moxos, appartiennent bien à la même période géologique que le grand dépôt des 7 Pampas, et que dès-lors elles devaient être le produit d’une seule et même cause. Pour me résumer sur la composition de la province de Moxos, je vais passer successivement en revue les différentes époques géologiques, marquées dans le vaste bassin

qu’elle forme entre les contre-forts des Andes et les montagnes brésiliennes du Diamentino.

Nulle part on n’y voit de traces de roches ignées.

Les gneiss, les phyllades de l’époque silurienne y sont également inconnus.

Les terrains dévoniens, représentés par des grès compactes, sont donc les parties les plus inférieures qu’on y observe. Ces terrains n’y montrent aucune grande surface; seulement deux petits lambeaux, appartenant à des chaînes cachées sous les alluvions, viennent surgir l’un près de la mission du Carmen, l'autre à l’est de Magdalena; tous les deux à l’est de la province.

Les terrains carbonifères représentent, sous la forme de grès rouges friables, au milieu des alluvions, deux petits mamelons, l’un près de San-Ramon, l’autre non loin d’Ecsaltacion. Ils constituent, au nord, la chaîne de Beira, près du Rio Itenes, chaine dont la direction est ouest-nord-ouest et est-sud-est; ils composent au sud Pautre extrémité du bassin par les dernières collines du versant oriental des Andes. Il est à remarquer que ces deux extrémités du bassin de Moxos sont formées de chaînes, dont la première, celle de Pltenes, plonge au sud-ouest, tandis que l’autre est inclinée au nord-est, ce qui ferait présumer qu'ils formaient un seul dépôt, avant les dislocations qui les. ont placés où 1ls sont. Les terrains carbonifères sont recouverts soit d’alluvions modernes, soit de conglomérats ferrifères appartenant aux terrains tertiaires.

Je n'ai aperçu aucune couche qui puisse, à Moxos, correspondre au muschelkalk, aux terrains jurassiques, ni aux lerrains crétacés.

Les premiers dépôts qui aient nivelé les dislocations des terrains carbonifères sont des conglomérats ferrugineux de fer hydraté ou des argiles remplies de ce même fer en petits rognons. Ces dépôts, dont on voit des lambeaux à découvert à San-Ramon, à San-Joaquin et sur les rives du Rio Itenes, près du fort de Beira, me paraissent identiques à mon tertiaire guaranien, si développé à Corrientes; effectivement il se compose, de même, de conglomérats ferrifères ou d'argile pétrie de rognons de fer hydraté. Quoi qu'il en soit, ces terrains forment des couches parfaitement horizontales, qui, au fort de Beira, reposent immédiatement sur les grès des terrains carbonifères. Partout ailleurs ils sont recouverts des argiles fimoneuses du terrain pampéen.

Il manquerait encore à Moxos, dans l’ensemble, tous les tertiaires patagoniens ou, pour mieux dire, les terrains tertiaires marins. :

Les terrains pampéens paraissent avoir couvert la totalité de la province de Moxos. En effet, dans tous Îles lieux où les alluvions ont été enlevées, on les voit représentés par un dépôt horizontal, composé de limon rougeàtre ou d’argile limoneuse jaunâtre alors un peu onctueuse. Le limon, plus pur, parait dominer vers lest de la province,

landis que, vers le sud-ouest, ce sont des argiles. Ces terrains, au Rio Piray, m'ont

offert les ossemens de mammifères caractéristiques de leur époque. J'ai vu ce dépôt Géologie. sur beaucoup de points : entre le Rio Blanco et le Rio de San-Miguel, entre celui-ci et le Rio Machupo, sur le cours et à l’ouest de cette rivière; près du confluent du Rio ltenes, au 12.° degré, près d’Ecsaltacion et de Santa-Ana à l’ouest du Mamore; à San- Pedro, à Trinidad et à Loreto, à l’est de la même rivière; je l’ai reconnu sous les allu-

vions du Rio Securi et du Rio Chapare, sur une grande surface du Rio Piray. Lors-

qu’on voit les couches inférieures, elles reposent sur les tertiaires guaraniens. Partout ce terrain est plus ou moins caché par les alluvions modernes. Le grand nombre de points

où il se montre me donne la certitude qu'ici, comme dans les Pampas, il est venu remplir toutes les inégalités et niveler les immenses plaines de Moxos. Sa surface y

serait presqu'égale à la moitié des Pampas. Elle reposerait sur le terrain guaranien, au

lieu d’être supérieure au terrain patagonien, qui manque à Moxos.

Au-dessus des terrains pampéens et dans toutes les dépressions formées par les dénudations de celui-ci, sont des alluvions qui cachent le sol sur la plus grande partie de la province. Ces alluvions consistent soit en sable très-fin, soit en argile ou en limon tourbeux, composé de détritus de plantes. La puissance de dix à douze mètres-et l'étendue de ces alluvions peuvent faire penser qu’elles sont la suite de quelques commotions violentes; mais 1l est certain aussi qu’elles se forment encore tous les ans par le débordement des cours d’eau, lesquels se précipitent des montagnes, y apportent des particules terreuses, qui se répandent sur la plaine et y laissent annuellement une couche nouvelle. On ne voit pas un seul caillou à la surface de la province de Moxos; je puis même dire que Je n’y ai pas vu un seul gros grain de sable. Pour trouver les premiers petits galets, il faut atteindre le pied des Cordillères.

En dernière analyse, Moxos représente encore un bassin profond , une sorte de lac, où les affluens apportent, de tous côtés, des matières terreuses et sablonneuses, qui se répandent à sa surface au temps des inondations, et tendent à en relever successivement le sol. Ces alluvions paraissent venir en bien plus grande abondance des régions occidentales, où tous les torrens des Andes versent leurs eaux; aussi ne voit-on de ce côlé que très-peu de parties où l’on puisse apercevoir le terrain pampéen, tandis que ces alluvions sont comparativement très-peu importantes. Au temps des pluies, le grand nombre de rivières, qui, dans toutes les directions, arrivent avec violence dans la plaine, la changent en un lac jusqu’à ce que, répandue dans la campagne, cette masse énorme d’eau puisse s’écouler par le Rio de Madeiras, sa seule issue naturelle.

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